AU FIL DES HOMELIES

Photos

LE BOUT DU MONDE

Is 63, 16-17b+19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Lc 21, 25-28 * 34-36
Premier dimanche de l'avent – Année B (30 novembre 1997)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Le temps de l'Avent, c'est le moment où on prend le temps de regarder plus loin, vers l'horizon. Comme dans ces grandes marches en montagne, à un endroit donné, il y a un point de vue qui permet de voir plus loin. C'est ce moment où l'on arrive à contempler et à embrasser l'histoire de­puis son début jusqu'à sa fin. Et l'on entend dans la vallée que l'on domine, on entend la cohorte et la marche de ceux qui nous ont précédés de ceux qui ont enraciné le cœur de l'homme dans l'attente d'un autre monde. Et l'on est là comme celui qui regarde, guette, s'inquiète. Quand on regarde l'horizon, quand on re­garde cet horizon-là que je vous propose de contem­pler en ce premier temps de l'Avent, contemplant ainsi l'ensemble de l'année, ce que nous allons parcou­rir avant d'entrer dans l'intimité de la crèche, dans le brouhaha de Jérusalem, prêtant l'oreille à toutes les discussions qui vont naître entre Jésus, les apôtres et les pharisiens, ceux qui vont l'entourer. Ce temps de silence, ce temps de regard, ce temps de désir, ce temps où effectivement on va prendre le temps de contempler d où nous venons et où nous allons.

En quelque sorte, c'est fréquenter un peu ce qui est aux confins de ce monde, aux confins de notre vie et qui ressemble d'ailleurs étrangement à ce qui est à l'origine. En quelque sorte le temps de l'Avent, c'est le temps où l'on nous demande, par notre cœur c'est-à-dire par ce qui est au centre de nous, d'élargir la vi­sion que nous avons de notre vie, de la vie des hom­mes, de notre destinée, pour tenter d'embrasser l'avant et l'après, l'avant de notre naissance et l'après de notre mort, pour tenter de discerner combien nous pesons dans le Cœur de Dieu et ce que nous valons, non seu­lement au regard de ce que nous vivons, mais de ce que Dieu a voulu que nous vivions avant et après, et à travers cet avant et après, ce moment terrestre comme si nous étions amenés à tenter de prolonger notre re­gard intérieur par-delà ce mur de fracas, de guerres et de bouleversements qui semblent toujours un peu boucher l'horizon de notre monde.

La tentation est grande par rapport au monde dans lequel nous vivons, ou de l'aimer trop ou pas assez, or il a fallu que nous aimions ce monde pour y vivre, il a fallu que nous l'idéalisions quelque peu pour nous lancer dans la vie. Ce qui manque souvent à des gens qui restent centrés sur leur propre vie au sens de leur vie personnelle, c'est qu'ils ne demandent rien au monde et qu'ils n'entendent pas ce que le monde leur demande. Il a bien fallu qu'à un moment donné, dans notre vie, nous ayons eu envie de participer à la vie des hommes et que nous ayons cru, peut-être que nous n'y croyons plus, ce que nous pourrions apporter quelque chose a cette vie des hommes. Il a donc bien fallu qu'il y ait une sorte d'idéal qui nous rende un peu aveugles, un peu inno­cents comme on dit quand on a vieilli, c'est comme d'aimer quelqu'un, il y a une forme d'aveuglement, une forme de risque qui est pris et qui, au fur et à me­sure des années, se trouve corrigé par la lucidité, comme on dit quand on est aussi plus vieux.

Il est curieux de constater, qu'on est obligé de trouver le juste milieu entre s'attacher au monde et s'en détacher, s'attacher à ceux avec qui nous vivons dans ce monde et en même temps se détacher de ces mêmes personnes et de ce même monde. Ce compro­mis reste très subtil et toutes les religions ont tenté de trouver un chemin plus franc, plus carré, plus direct. Pour nos frères et nos sœurs en Orient, dans le bouddhisme par exemple, ce serait résumer caricatu­ralement, préféreraient dire qu'il faut se détacher par une ascèse profonde, qu'il faut s'exercer à une sorte de distance avec le monde dans lequel nous sommes. Nous, les chrétiens, nous pensons que les choses se conjuguent de façon permanente et qu'il y a un mo­ment dans la vie humaine, dans la vie d'adulte où nous avons à faire le deuil de cet idéal tout en ne renonçant pas au monde dans lequel nous sommes, sinon nous demandons la mort pour nous-mêmes

Il faut donc que, tout en embrassant l'horizon et la fin de cette vie, nous aimions toutes les vallées, tout ce paysage qui se déroule devant cet horizon. Nous ne pouvons pas simplement contempler l'hori­zon, mais nous devons aimer ce qui mène à l'horizon, ce premier espace fini qui, en fait, s'ouvre à une autre dimension plus infinie. C'est-à-dire dans ce monde-là est écrit d'une certaine manière, ceci nous demande une sorte de déchiffrement intérieur, ce que nous avons à vivre, ce pourquoi nous vivons et ce qui nous est préparé. Mais évidemment, ce sont les textes d'aujourd'hui tout en étant une préparation du Royaume à venir, ce quelque chose dans le monde est trop opaque, trop lourd, trop épais pour la légèreté du Royaume qui nous est annoncé, et il faudra que ce monde se déchire, et se brise. Ou du moins, pour par­ler plus exactement, qu'une certaine apparence de ce monde se fracasse devant la hauteur, la grandeur du Royaume qui vient. Ce qui ne veut pas dire que ce monde en Lui-même est à jeter, c'est comme si nous disions que pour traverser une rivière, il faudrait mé­priser le pont qui nous permet de la traverser.

Ce monde est le moyen pour atteindre le Royaume, en même temps il n'en est que le moyen, mais nous ne pouvons pas nous en passer, non pas par mépris, mais parce que c'est le chemin que Dieu nous demande de vivre, c'est le chemin que Dieu nous de­mande de vivre les uns avec les autres pour le rejoin­dre. En quelque sorte il y a toujours un jeu de voile­ment et de dévoilement de Dieu dans ce monde. Il a bien fallu que Dieu aime le monde pour qu'Il vienne dans ce monde. Il a bien fallu que Dieu se réjouisse et, j'allais dire, que son Cœur bondisse de joie à mar­cher avec nous sur les chemins de la vie humaine pour que Dieu ait envoyé son Fils. Il y a donc dans ce monde quelque chose qui annonce déjà l'horizon, quelque chose qui dise cet horizon.

J'ai toujours été fasciné par les gens qui es­sayent de vivre aux confins de ce monde, qui tentent par une aventure d'en éprouver les limites. Je crois qu'en fait il y a dans ces gens-là quelque chose, il y a un défi, peut-être un orgueil, Je n'en sais rien, en tout cas une sorte de volonté d'en éprouver les résistances et en fait tous ceux-là ont fait l'expérience qu'au terme de ce monde, il y a comme une sorte de chaos. N'est-ce pas les anciens qui pensaient que de chaque côté de la planète qui était plate comme une soucoupe, chaque côté tombait dans une espèce de chaos et de tohu-bohu. Ceux qui font l'expérience des limites, en négatif ou en positif, sont des gens qui effectivement se rendent compte qu'il y a une fin à ce monde et une fin à notre histoire et qu'ils ont l'envie qu'ils ont peut-être mal formulée, d'en fréquenter la frontière. Et l'Avent, c'est le moment où l'on fréquente quelque peu la fron­tière.

Je prendrai un exemple qui n'est pas directe­ment chrétien. J'avais lu, il y a très longtemps, l'his­toire de Raymond Maufrais. Peut-être que certains connaissent cette histoire qui a bercé ma vie d'enfant. Raymond Maufrais, c'est un jeune homme qui a dé­cidé à 23 ans, voulant rejoindre la Guyane française et le Brésil, de parcourir je crois près de 5000 kilomètres dans la forêt guyanaise. On vient de rééditer ses car­nets. C'est une histoire incroyable, puisqu'il a décidé cette aventure un peu démente, contre l'avis de tous ceux qui l'entouraient, il est vrai qu'il avait déjà fait quelque missions dans ce genre de forêt. Or il est mort durant son expédition. Mais le plus extraordi­naire c'est que son père Edgar qui était un comptable à Toulon, a décidé, parce qu'il avait promis à sa femme qu'il ramènerait son fils, d'aller à sa recherche. Et il a organisé, je crois, près de dix-huit expéditions en essayant à chaque fois de reprendre exactement le chemin. A la dernière expédition, Il retrouve par ha­sard ses carnets, c'est ainsi qu'on connaît la fin de son histoire. Et la fin des carnets est tout à fait incroyable. Raymond écrit qu'il se sent enfermé dans cette forêt si dense qu'il a l'impression que le ciel a disparu, dans cette forêt guyanaise où la chaleur active une humi­dité permanente, où l'entrelacs des racines, la hauteur des arbres, sans parler de tous les animaux et insectes le poussent aux confins de sa propre raison. On lit le combat qu'il mène contre cette folie qui s'acharne sur lui. Puis il raconte qu'il commet son premier meurtre, il tue et mange son chien, Bobby, qui l'a accompagné jusque-là. C'est là qu'il laisse ses carnets en écrivant qu'il va tenter de s'en sortir en abandonnant toutes ses affaires et en se jetant dans le fleuve, puis il écrit à ses parents : "Je vous rejoins. Que Dieu me bénisse". Puis on suppose qu'il mourra noyé puisque personne ne l'a retrouvé.

Alors on pourrait dire, c'est une tête brûlée. Et vous ne voudriez pas que vos enfants tentent une telle aventure. Mais il y a dans ces hommes-là, dans le père et dans le fils, une volonté d'aller au bout, d'explorer les confins et les confins c'est ce côté chaos. On sent bien que Raymond a voulu fréquenter l'horizon. A l'horizon, la mort et la vie s'entremêlent de façon ex­trêmement violente, on a l'impression que Raymond est très vivant, lui, qui défie la vie à 23 ans. Et en même temps qu'il défie la vie, il la mêle sans s'en apercevoir lui-même à ce qui, pour l'instant, donne l'impression d'être la mort.

Et quelque part, dans l'Avent, dans la façon dont nous voyons l'ensemble de l'histoire du salut, ces deux choses-là se mêlent avec cette même violence, ce même chaos, ce même enfermement. C'est pro­gressivement à l'intérieur de cette façon dont les cho­ses se mêlent mort et vie et la façon dont nous aimons le monde que Dieu a créé et le Royaume qui vient à l'intérieur du monde que Dieu va préparer, que par la foi nous traversons ce bouleversement, que nous tra­versons cet entremêlement incroyable de mort et de vie. C'est cela que nous faisons, nous nous exerçons, nous mettons en pratique que notre puissance de la foi qui habite notre cœur, que nous alimentons par nos célébrations, par la vie d'Église, que nous nourrissons ensemble, que cette foi voit au-delà, traverse, pressent, démasque la présence de Dieu. Parce que ce qui est étonnant dans cette vie, c'est que Dieu, à mon avis, avance toujours masqué, masqué dans le cœur des patriarches, des prophètes, de tous ces hommes qui nous ont précédés, et même masqué dans le visage du Christ qui pourtant essaye, à travers ce regard hu­main, à travers ce corps humain, de nous dire en même temps l'aujourd'hui et l'au-delà.

Que ce temps de l'Avent agrandisse, élargisse nos tentes, c'est-à-dire nous permette de voir au-delà, nous permette, tout en étant dans ce monde, tout en embrassant de notre vie et de notre activité le monde dans lequel nous sommes, nous permette de voir que nous allons ensemble au terme et que ce terme c'est Dieu.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public