AU FIL DES HOMELIES

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VOUS AVEZ DIT "DÉSIR"...

Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14 ; Mt 24 , 37-44
Premier dimanche de l'avent – Année A (29 noveùbre 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Vous pensez bien, frères, que " si le maître de maison, comme nous dit le Christ, savait à quelle heure le voleur doit venir, il ne laisse­rait pas percer sa maison ", il veillerait. Dans l'évan­gile d'aujourd'hui qu'il s'agisse de Noé, qu'il s'agisse du maître de maison qui veut sauver son bien, la re­commandation du Seigneur est claire : c'est la vigi­lance. Et, dans la seconde lecture, lorsque saint Paul disait à ses lecteurs : "Réveillez-vous, sortez de votre sommeil !", c'est encore le même mot d'ordre qui nous est donné : "Veillez, attendez, soyez sur vos gardes !" Mais encore faut-il comprendre ce qu'aujourd'hui veut dire cette injonction de "veiller" ? Comment com­prendre l'invitation à "être dans l'attente" ? Nous parlons du "temps de l'Avent", nous entrons dans le temps de l'Avent, temps de l'attente. Tout cela paraît de l'ordre de l'évidence, il faut, nous dit-on, être sur ses gardes, car il y a tant de dangers dans la vie. C'est toujours : "Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche !" des deux côtés d'ailleurs, ce qui n'est pas toujours facile. Et d'ailleurs, une telle attitude est-elle aussi originale et spécifique du chrétien qu'on serait tenté de le croire ?

La plupart de nos contemporains sont tous sur leurs gardes : on se demande comment va évoluer la crise du Sud-Est asiatique, il faut faire attention, il faut savoir comment il faut investir en Russie pour ne pas recommencer une nouvelle affaire des emprunts. Donc veiller, être attentif, c'est la chose la plus ba­nale, la plus courante dans le monde contemporain. En quoi les chrétiens seraient-ils si extraordinaires ? Seraient-ils plus vigilants que les autres ? Mais la plupart du temps, nous nous endormons et nous ron­ronnons sur des certitudes un peu faciles. Nous ne sommes pas vraiment le prototype des veilleurs et des inquiets, nous sommes trop souvent le prototype des « gardiens », ce n'est pas tout à fait la même chose ! Et puis intervient un autre élément qui complique tout, c'est le fait de savoir ce que l'on attend. On attend le troisième millénaire, cela fait déjà bien deux années que l'on commence à s'échauffer sur la question. Mais qu'est-ce qui va ressembler plus au second millénaire que le troisième millénaire ? Rassurez-vous, il ne se passera rien le 31 décembre 1999, puisque ce n'est même pas un changement de millénaire ! En effet, même si les médias nous disent tout le temps qu'on entre dans le troisième millénaire en l'an 2000, ce n'est pas vrai, c'est seulement en 2001 qu'on entre dans le troisième millénaire. Donc on commence déjà par un mensonge médiatique. Vous me direz : "C'est bien ordinaire et pas vraiment surprenant". J'ajoute : raison de plus de nous tenir sur nos gardes et de veil­ler.

Alors, qu'est-ce qu'on attend ? Le problème se complique quand on le prend au niveau de la théolo­gie parce que, si l'on se réfère à l'Ancien Testament, par exemple, c'était tout simple Le peuple juif est vraiment le Peuple de l'attente, il est le peuple de l'es­pérance, et pour une raison évidente : Dieu lui a dit : "Je vais venir". Autrement dit, quand on lit la pro­phétie d'Isaïe : "Il arrivera dans les derniers jours que la montagne d'Adonaï sera dressée au sommet des montagnes", cette prophétie est parlante au cœur des Juifs, elle touche le cœur même de leur attente et de leur espérance. Le Messie doit venir : le Peuple de l'Ancienne Alliance a donc beaucoup de chance, car il attend quelqu'un. Et donc, il peut vraiment parler au futur, les prophètes peuvent vraiment être des pro­phètes, des annonciateurs d'un âge nouveau.

Le peuple juif traverse des épreuves, il tra­verse l'exil, il connaît de grandes souffrances, oui, mais le Messie va venir, Il va tout arranger. Donc d'une certaine manière l'attente de l'Ancien Testa­ment, l'attente des Juifs polarisée par la venue du Messie est facile à comprendre, même si elle n'est peut-être pas facile à vivre quand on est dans la mi­sère, dans l'exil ou dans la déportation. Au moins, on sait qu'on attend quelque chose, tandis que nous, frè­res, désolé de vous décevoir, mais nous n'attendons plus rien. Il n'y a plus rien à attendre, et même si cela vous choque, c'est d'une parfaite logique : si Dieu est venu, si toute l'attente du monde était centrée sur la venue de Dieu, s'il est vraiment venu, eh bien, c'est fini, Il est là, il n'y a plus rien d'autre à attendre, tout est réglé, on a tout vu, on a tout eu : on a eu sa mort, sa Résurrection, sa Pâque, on a la grâce. Que de­mande le peuple ? rien du tout, tout est réglé, tout est clair.

Pourquoi les chrétiens sont-ils le peuple de l'espérance ? Pourquoi serions-nous le peuple de l'at­tente ? Nous avons tout, nous sommes comblés. Comparaison n est pas raison, mais nous sommes des enfants gâtés. On a tout ce qu'on veut : "Papa, je veux un piano tout de suite", on l'a eu, notre Messie. On a eu tout ce qu'on voulait : on a le Christ, on a les promesses, on a l'accomplissement des prophéties, on a le salut, on a la grâce, c'est fini, rentrons chez nous. Et c'est beaucoup plus sérieux que vous ne pensez ce que je dis là parce que, de fait, si nous disions que nous n'avons pas tout, nous ferions injure au Christ. Si, ayant reçu la visite de Dieu, on attendait encore autre chose, cela voudrait que Dieu ne nous suffirait pas. Et donc dire que nous sommes de veilleurs et que nous attendons quelque chose ou Quelqu'un, c'est facile à dire, mais, à première vue, ça n'a plus aucun sens.

C'est là sans doute la plus grande difficulté qu'a connue la première communauté. Ils étaient les témoins, presque contemporains à une ou deux géné­rations près, en tout cas, ils voyaient les Apôtres qui leur disaient avoir vu le Messie, ils étaient les contemporains de la venue de Dieu. Et par consé­quent, pour eux, c'était clair : après un tel événement, il fallait que cela se termine tout de suite. Que pourrait-on attendre d'autre du temps et de l'histoire, à partir du moment où le salut était venu ? Par conséquent, pour les premières communautés, le seul souci était d'arriver à organiser la mission de la façon la plus rapide et la plus efficace possible, pour atteindre dans les meilleurs délais la totalité du monde connu d'alors et lui faire connaître l'Évangile avant que le Christ ne vienne dans sa gloire. C'est ce à quoi, entre autres, saint Paul s'est magistralement employé. Et par conséquent ils vivaient avec cette sorte de certitude et de satisfaction : puisqu'il est là, il va venir, il n'est pas possible que ce monde continue. Les premières communautés chrétiennes étaient tellement persuadées qu'elles avaient tout ce qu'elles pouvaient désirer, qu'elles disaient : "Que vienne ta grâce, que ce monde passe !" Et ce n'était pas des formules littéraires. C'était vraiment la conviction qu'elles n'avaient plus rien à attendre de ce monde-ci et qu'il était, à leurs yeux, disqualifié.

Allez donc voir s'il y a beaucoup de gens parmi nous, dans notre assemblée, qui pensent des choses pareilles. C'est bien improbable. Nous ne sommes pas vraiment sûrs que le monde est disquali­fié. Aujourd'hui, quelqu'un qui oserait dire : "Tout ce que je lis dans le journal, cela n'a aucun intérêt, mon seul problème c'est d'attendre que Dieu vienne dans sa gloire ! " je ne suis pas sûr qu'il serait très écouté à la télévision ou sur les radios locales. C'est la difficulté que les premières communautés ont vraiment réalisée, pensée, méditée. Elles ont été en face de cette ques­tion : " S'il est venu, que peut-on attendre ? " Et saint Paul précise, non sans une certaine naïveté : " Il va revenir sur les airs, sur les nuées et rassemblera d'abord les quelques-uns d'entre nous qui sont morts. Ensuite, ce sera notre tour, à nous les vivants et nous serons emportés sur les airs". Et puis, il y a une pa­role du Christ qui va dans ce sens et affirme : "Je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout ne soit accompli". Les disciples ont reconnu et recueilli cette phrase avec une vénération extrême parce que, même s'ils ne la voyaient pas se réaliser, ils gardaient sans doute cette affirmation comme un talisman, la certi­tude que dans peu de temps, tout serait achevé et ac­compli.

Or ça fait 2000 ans que cela dure et cela fait 2000 ans qu'on regonfle le moral des troupes en disant qu'en réalité, il faut quand même encore attendre. Nous, chrétiens, nous sommes les spécialistes de la "vigilance artificielle" : il faut absolument que nous ayons quelque chose à attendre alors que nous avons tout ! Et c'est pourquoi on se sent toujours un peu `en porte à faux. Personnellement, je serais enclin à trou­ver là l'origine de cette espèce de lassitude et d'usure qui pèsent sur ce bilan de vingt siècles d'histoire de l'Église. On se dit : "Bien sûr, on a encore quelques témoins extraordinaires : Mère Térésa et autres, mais en fait, pourquoi les apprécie-t-on dans ce concert très unanime de louanges ?" Ce n'est pas tellement pour leurs capacités d'attendre le Christ et le Messie qui vient, c'est parce qu'ils soignent des pauvres dans les rues de Calcutta. Ici, encore, ne sommes-nous pas pris en flagrant délit de réduire notre attente de la venue du Messie en témoignage de philanthropie et d'amour des plus démunis ?

Et de fait, aujourd'hui, la plupart des prédica­tions qui sont données dans les Eglises, se ramènent à ce thème : "Essayons d'améliorer les conditions concrètes de la vie de nos frères, faisons quelque chose pour la paroisse du Tiers-Monde avec laquelle nous sommes jumelés". Et nous essayons à travers cette amélioration modeste et toute simple de faire briller un peu d'espérance pour ceux qui n'en ont plus, et peut-être aussi pour nous qui en avons si grand besoin ! En réalité, quand on envoie nos dons à tel ou tel endroit, c'est pour qu'ils mangent et ce n'est pas nécessairement pour qu'ils boivent le vin nouveau du Royaume des cieux. C'est donc facile de dire qu'on est un peuple de veilleurs, mais il ne faut pas se cacher le côté paradoxal de cette situation. Comment essayer de comprendre cette recommandation du Christ à son Église ?

Personnellement, je voudrais vous suggérer quelque chose qui relève d'une attitude spirituelle difficile à admettre peut-être, mais nécessaire, plus nécessaire que jamais peut-être dans le monde où nous vivons. Si nous, chrétiens, nous continuions simplement à prolonger l'attente d'Israël ou à essayer de satisfaire le besoin et le désir que nous avons en commun avec ceux qui ne partagent pas notre espé­rance, si nous nous contentions de cela même s'il faut le faire aussi, si nous nous contentions de mesurer notre espérance et notre désir à l'aune et à la mesure des désirs humains qui nous traversent, nous et nos frères croyants ou incroyants, vivant les angoisses et les inquiétudes spécifique des sociétés d'aujourd'hui, je crois sincèrement que nous n'aurions plus de raison d'être, nous serions devenus complètement couleur muraille, effacés et perdus dans le paysage d'une at­tente d'un mieux être technico-social, informatisé et uniformisé. Cela ne veut pas dire du tout que ces dé­sirs et ces aspirations soient mauvais, mais cela veut dire que, si nous voulons simplement partager les attentes et les désirs de nos frères humains, il suffit alors que nous nous solidarisions au coude à coude avec eux et menions tous les combats pour la justice, le mieux-être, les bébés phoques et la couche d'ozone, qui sont d'ailleurs tout à fait valables, quand ils sont menés pour la cause de la vérité de l'homme, ce qui n'est pas toujours le cas. Mais c'est un autre problème.

Pourquoi Dieu est-il venu ? Dieu est venu, pardonnez-moi de le formuler ainsi, faute de mieux, Dieu est venu pour se faire lui-même notre désir, Dieu est venu pour se faire lui-même notre attente. La grande différence entre l'Ancien Testament et le Nou­veau Testament c'est peut-être la seule différence c'est que maintenant, ce n'est plus nous qui disons : "nous attendons", mais, comme le dit cette magnifique invo­cation qui est gardée dans certaines liturgies eucha­ristique en Orient, c'est l'Esprit et l'Épouse qui disent : "Viens !" L'attente chrétienne, désormais, ce n'est pas simplement l'attente de Dieu au sens de : "J'attends quelqu'un : qui ? Dieu", mais c'est l'attente de Dieu au sens de : "Quelqu'un attend : qui ? Dieu". Ce n'est plus simplement Dieu que l'on attend, c'est aussi et surtout Dieu qui attend en nous et à travers nous.

L'école de l'espérance chrétienne, la seule, la vraie, c'est celle qui consiste à croire que Dieu est capable de s'emparer de notre désir, de le faire sien, de l'épouser et de l'orienter et de le reprendre lui-même en chacun de nous pour le conduire à Dieu. Autrement dit, quand on parle du temps de l'Avent quand on parle de l'attente, si nous essayons d'une manière ou d'une autre de nous substituer à Dieu pour dire : "C'est moi, Seigneur, qui t'attends, c'est mon attente à moi que je fais tienne dans ta vie, dans tes espérances, dans tes désirs. Je passe effectivement par les espoirs, par les espérances et les désirs qui te tra­versent, mais ce que, comme Dieu, je mets dans ton désir d'homme, c'est ma propre attente et mon désir de toi, homme". C'est pourquoi Paul peut dire, dans son épître aux Romains : "Le temps se fait plus bref". Le temps, c'est toujours attendre et, à première vue, on ne voit pas que le temps raccourcisse. Qu'est-ce qui le fait plus bref, sinon que, Dieu ayant épousé notre condition terrestre, notre condition temporelle, notre condition d'hommes, a fait maintenant que le temps humain est rythmé par le battement unique du cœur de son éternité et de son salut divin.

Voilà ce qui me paraît constituer la seule rai­son pour laquelle l'eschatologie, l'attente des fins der­nières, comme on disait auparavant, ne constitue pas une surenchère chrétienne à un bonheur humain que le défunt Grand soir n'aurait pu réaliser. Si nous pen­sions cela, quelle caricature, et finalement en fin de compte quelle idole humiliante et dégradante ! Si l'espérance chrétienne devait s'épuiser simplement à maintenir tous les grands rêves de l'humanité, les grands rêves sociaux du dix-neuvième qui ont tous échoué, si nous disions : "Maintenant, nous les chré­tiens, nous allons prendre le relais, en essayant de ne désespérer ni Billancourt ni le quartier Mazarin ! " Quel projet ridicule et dérisoire ! Mais si, au contraire nous reconnaissons, dans la foi, que par sa venue chez les hommes, c'est Dieu Lui-même qui a pris le relais de l'attente humaine, non pas pour la remplacer, mais pour la redynamiser avec une force et une puissance que nous ne pouvons pas imaginer et qui fait que, malgré l'usure, cela dure quand même depuis vingt siècles, ce qui est la preuve que Dieu est inusable... Si nous acceptons tout cela, et si notre désir s'ouvre au désir de Dieu, laissant vibrer en nous le désir de Dieu, alors peut-être, nous commencerons à ressusciter.

 

 

AMEN

 

 
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