AU FIL DES HOMELIES

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LE VEILLEUR PHILOSOPHE

Is 63, 16-17b+19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l'avent – Année B (28 novembre 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Et ce que je vous dis à vous, je le dis à tous, veillez. Car vous êtes comme des hommes qui appartiennent à un maître qui est parti en voyage, il leur a tout remis".

Frères et sœurs, cette parabole est éton­nante, elle s'adresse aux disciples, mais Jésus prend bien soin de dire qu'elle s'adresse à tous les hommes. La vigilance, être des veilleurs n'est pas le privilège des chrétiens, nous ne sommes pas les plus avertis d'entre les hommes, en fait la tâche et la mission de la vigilance s'adresse à tous. Même les hommes qui ne connaissent pas le Christ, même les hommes qui n'ont pas de religion, même les hommes qui n'ont que des convictions purement humaines ou parfois qui n'en ont pas, sont tous appelés par le Christ à être des veilleurs. Le Christ fait ici de la veille et de la vigi­lance une caractéristique de l'existence humaine. Etre homme c'est tout simplement savoir veiller, savoir attendre, ne pas se laisser endormir par n'importe quoi.

C'est aujourd'hui une curieuse coïncidence au moment où nous entrons dans ce temps de l'Avent, sous ce thème de la vigilance pour tous les hommes, il se trouve que cette après-midi, avec un peu de retard, mais à Aix c'est souvent ainsi, on fait les choses avec un peu de retard, nous allons fêter le cinquantième anniversaire de la mort de Maurice Blondel. On a fait venir un père Jésuite, le Père Tilliette, pour prononcer son panégyrique, je ne sais pas si cela aurait plu à Blondel, mais toujours est-il qu'il y aura un panégyri­que Maurice Blondel cette après-midi auquel naturel­lement vous êtes tous conviés pour l'écouter. Mais dans la mesure où vous le savez, Maurice Blondel habitait à deux pas d'ici, Rue Roux Alphéran, vous voyez encore la plaque qui est apposée, sinon vous pourrez aller en pèlerinage à la sortie de la messe, c'est à cinquante mètres, et que d'autre part, c'était un homme très croyant et très pratiquant qui venait dans cette église, il a été enterré ici, et sans doute qu'au­jourd'hui, vous ne vous en rendez pas compte, mais vous êtes peut-être assis sur la chaise de Maurice Blondel. Sa personne, sa mémoire, son œuvre sont tellement attachés à Aix qu'on l'a appelé "le philoso­phe d'Aix". A mon avis, c'est un peu comme Cézanne dont on dit qu'il est le peintre d'Aix, mais en réalité il n'a pas été tellement soutenu par les aixois, je dois dire que Blondel a peut-être été un peu plus soutenu, mais en fait le meilleur de son œuvre, il avait l'excuse d'être devenu aveugle, et étant obligé de dicter ses œuvres, sa tâche était plus ardue.

Toujours est-il, je trouve normal qu'aujour­d'hui, indépendamment des festivités universitaires, nous puissions nous, comme paroisse, comme chré­tiens, comme croyants, membres de cette commu­nauté eucharistique dont il a fait partie, et là il y a une réelle continuité, nous puissions quand même ne pas mourir totalement idiots, en ignorant ce qu'a dit Mau­rice Blondel, précisément sous cet aspect de la vigi­lance : c'est un peu ce que je voudrais vous dire ce matin.

En fait, c'est vrai qu'il a été un veilleur. Tout le but de son œuvre est de dire aux chrétiens et à ceux qui ne le sont pas, et il était le point de mire entre les deux, il était littéralement sous le feu des deux parties, aussi bien d'une université rationaliste qui mangeait du curé et de la doctrine chrétienne à longueur de journée, que des "catho" qui tiraient à boulets rouges sur les rationalistes, et lui, Blondel était juste comme un veilleur, une espèce de sentinelle juste à la croisée des deux feux roulants. Blondel a écrit une grande œuvre qui s'appelle "L'Action" (1893) et dans ce livre, il a essayé de dire sa pensée philosophique, et immédiatement, il s'est fait démolir par le jury qui trouvait que ce n'était pas tout à fait ce qu'il fallait dire dans l'université française, évidemment car il parlait d'une sorte d'ouverture de la philosophie vers le christianisme.

Or, il est veillant, pourquoi ? Parce que, je crois que dans le monde où il a vécu on avait plutôt tendance du point de vue religieux (je ne pense pas être tout à fait injuste), à endormir les consciences. L'Église était fatiguée de trois siècles de batailles avec la science tout le monde connaît le débat de l'affaire Galilée, puis avec la philosophie des lumières, puis avec les idées politiques issues de la révolution fran­çaise, puis avec tous les débats scientistes du dix-neu­vième siècle. Si on devait faire l'histoire de la pensée de l'Église, de la théologie de l'Église depuis environ Galilée et Descartes, jusqu'à Blondel, c'est le repli élastique permanent. Ce sont toujours des territoires qui sont laissés à la science, au rationalisme, si bien qu'à la fin du dix-neuvième, au moment où Blondel va se lancer, on est en plein rationalisme triomphant. Enfin, la pensée est maîtresse d'elle-même, enfin la raison est pleinement maîtresse d'elle-même, enfin le rationalisme prône la pure transparence de l'esprit à lui-même. Tous les systèmes philosophiques, tous les systèmes de pensée, tous les systèmes scientistes sont tous une exaltation de la raison qui enfin, s'est libérée du joug de toutes les contraintes extérieures et no­tamment, évidemment, celles de la foi, ou comme on dit à l'époque, du dogme. Que faire ? La réaction du côté catholique dans l'ensemble, (pas celle de Blon­del), c'est de faire ce qu'on a appelé d'un mot qui au­jourd'hui n'est pas très bien coté, c'est de faire de "l'apologétique". Qu'est-ce à dire ? Cela veut dire ceci : finalement la religion, cela marche bien avec vos sys­tèmes de pensée, en fait entre la raison naturelle, ce qu'elle peut ébaucher comme système et la révélation, mon Dieu, ça ne va pas si mal ; regardez même les principaux dogmes de la foi catholique, ils sont d'une cohérence, d'une beauté, d'une profondeur qui devraient émerveiller les philosophes. C'est parfois développé avec une certaine naïveté, je n'ose pas citer cet exemple d'un évêque qui disait dans un sermon : "Rendons grâces à la Divine Providence qui a eu la sagesse de faire passer les grands fleuves par les grandes villes", mais cela sentait un tout petit peu à la justification a posteriori. On voulait toujours dire qu'au fond, il suffisait d'un très petit effort, un tout petit supplément de docilité pour qu'à partir d'un sys­tème rationnel relativement bien construit et relative­ment bien ficelé, on arriverait à passer à la foi. L'apologétique c'est l'art de rendre "soft" la foi chré­tienne, et la forme privilégiée à l'époque c'était ce qu'on appelait le spiritualisme pour lequel Blondel n'a pas de mots assez violents en disant : "Dans ce qui est devenu pour quelques-uns le spiritualisme chrétien, cette doctrine est destinée à devenir la seule religion de la bourgeoisie éclairée". Après, il dit :" Le spiri­tualisme n'en parlons plus, il est déjà mort !"

Donc, on vit dans une atmosphère où après tout on peut établir des passerelles, il suffit de bien télécommander le discours philosophique, le discours de la pensée humaine à travers quelques exigences de la foi, et finalement, on va y arriver. C'est très révéla­teur de l'époque, l'Église essaie de se rendre accepta­ble. C'est aussi un reproche que l'on a adressé au Concile Vatican II, si c'était cela, (à mon avis ce n'est pas cela), ce ne serait qu'une redite parce qu'en fait, déjà à l'époque tout ce qu'on a dit dans une certaine théologie qu'on appelait précisément l'apologétique, c'était de rendre les choses plus aisées, plus faciles, tendant à dire, mais si, la foi est rationnelle.

Or Blondel va réagir et dire : pas question ! Dans cette affaire-là c'est une affaire de dupe : on vous fait apparaître d'un côté ce qu'on a caché dans le chapeau de l'autre, c'est uniquement un tour de presti­digitation, on vous fait croire que la pensée humaine peut pratiquement arriver à des quasi dogmes et qu'il n'y a plus qu'un petit coup de pouce à donner pour arriver à la foi, mais ce n'est pas vrai, c'est faux ! Il dit, c'est tellement faux que si on tient ce discours, ce qu'il appelle le dogme ou le surnaturel, mots qui sont aujourd'hui un peu surannés, le surnaturel n'est plus surnaturel, il n'est rien du tout, il devient simplement de la pensée humaine améliorée, ce en quoi la parade de Blondel est absolument impeccable. Si simplement le surnaturel, le dogme, tout ce que nous croyons, la grâce et tout le reste, c'est simplement de la pensée, de la générosité de la gentillesse améliorées, et bien cela n'a ni couleur, ni saveur, ni odeur ou en tout cas pas beaucoup plus que ne peuvent en avoir les diffé­rentes doctrines humaines. Blondel dit : "Si vous dé­fendez la foi comme cela, vous ne vous rendez pas compte, vous allez foncer la tête la première dans un mur sans vous en rendre compte".

Alors, comment faire ? Blondel qui était un homme, je crois, très préoccupé de problèmes théolo­giques, mais en même temps un authentique philoso­phe, a écrit un premier livre qui s'appelait "L'Action", (je ne vais pas vous expliquer le livre, mais seulement quelques éléments pour vous expliquer ce que c'est qu'un veilleur). Il dit ceci : "Quand on réfléchit, quand on pense, tout ce qui se passe dans notre vie intérieure, d'une certaine manière, ce qu'on en res­sent, ce qu'on en conçoit, ce qu'on en pense est beau­coup moins que ce qui se passe". Quand je dis que je pense, que je réfléchis, en fait toute l'activité interne que j'ai à ce moment-là, la manière dont est impliqué mon corps, la manière dont j'agis, je réagis, dont les différents éléments du monde autour de moi interfè­rent, tout cela me dépasse et je ne peux pas l'analyser. Déjà au plan de la pensée naturelle, déjà au plan de la simple manière d'essayer de se comprendre, ça nous dépasse. Le réel de nous-mêmes que la pensée des rationalistes considérait comme une chose qu'elle pouvait parfaitement maîtriser dans une parfaite transparence, se connaître totalement, ce n'est pas vrai. En fait, (et c'est pour cette raison qu'il intitule cela l'action) quand j'agis, tous les mobiles, tous les éléments de mon action dépassent infiniment la cons­cience que j'en ai. Or, dit-il, le fait que ce soit ainsi, devrait poser à toutes les philosophies modernes qui se prétendent auto-suffisantes et fermées sur elles-mêmes devrait poser la question, en réalité elles ne sont pas autosuffisantes. C'est là l'idée de "veilleur" . Si on croit que par sa pensée, par ses systèmes scienti­fiques, par sa manière d'envisager les choses humai­nement on rend compte de tout, on s'explique tout, tout l'univers devient totalement transparent à la pen­sée, hélas on se trompe, on s'endort, et donc, du côté philosophique, on s'endort. Et du côté de la théologie, si on dit aux gens : "ne vous en faites pas le discours qu'on vous tient va très bien avec vos idées", on ne reconnaît plus ce qu'est le surnaturel comme quelque chose qui est donné par Dieu, qui dépasse toutes les attentes humaines, qui dépasse tout ce qu'on pouvait imaginer, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme, donc, dit Blondel, dans les deux camps, c'est faux.

Dans le camp des philosophes, qui ne veulent penser que par eux-mêmes, sans s'apercevoir que déjà dans leur effort de pensée ils cherchent plus que ce qu'ils peuvent saisir, et de l'autre côté des théologiens qui faussent les cartes en disant que le surnaturel, la révélation, c'est simplement de votre pensée à vous, messieurs, améliorée. Dans les deux cas, ils perdent leur qualité de veilleurs, ils perdent cette attente et cette ouverture. Pour illustrer ça, Blondel utilise une image qui est assez originale, il dit : "Avez-vous vu le Panthéon à Rome ? Il y a une énorme infrastructure qui monte dans une coupole et au-dessus, c'est vide, la coupole est percée. C'est l'image de la pensée hu­maine. Elle est très bien bâtie, elle est pleine de rai­sonnement, d'assurance sur elle-même, en réalité au-dessus c'est ouvert sur le ciel. Généralement la pen­sée humaine ne le sait pas, elle ne regarde que les infrastructures du Panthéon, elle ne regarde que la solidité et la résistance des matériaux, en réalité ce qui est intéressant, c'est que là-haut, cela s'ouvre sur un ailleurs". Qu'avons-nous à faire, demande Blondel ? Il peut reprendre à son compte la parole du Christ : "Je vous le dis à tous, veillez !" C'est vrai que dans l'effort philosophique de l'homme à la recherche de lui-même, soit dans l'effort théologique, l'homme à la recherche de ce que Dieu a dit, dans les deux cas, c'est comme la coupole du Panthéon. A la fois, le philoso­phe verra toujours échapper cette transcendance, ce qui le dépasse, ce qui dépasse son effort de pensée, son effort philosophique, et d'autre part le chrétien conscient de l'originalité et de la transcendance abso­lue de la Révélation n'aura pas à se modeler sur le philosophe. Et c'est dans la mesure où l'un, comme l'autre, acceptent d'être ouvert sur cette transcendance, sur cet insaisissable, sur cette impossibilité de saisir dans une transparence totale et absolue l'objet soit de la pensée humaine, soit de la foi, c'est dans la mesure où ils seront, l'un philosophe totalement, l'autre tota­lement théologien ou croyant, qu'ils pourront effecti­vement un jour se rencontrer et dialoguer. Les deux réalités ne sont pas sur le même niveau. Il ne suffit pas de justifier l'une par l'autre ou l'une contre l'autre, tout cela ne sert à rien. Ce qui sert à quelque chose, c'est pour cela que Blondel utilisait ce terme de "mé­thode", c'est une certaine attitude, c'est une certaine manière d'être et d'accueillir la réalité, philosophi­quement et humainement pour le penseur et le philo­sophe, théologiquement et sur le mode de la Révéla­tion pour le croyant.

Frères et sœurs, vous savez que le procès de béatification de Maurice Blondel a été introduit, je ne sais pas si un jour on le priera comme un bienheureux ou comme un saint, mais j'espère au moins que le fait qu'il ait été comme je vous le disais tout à l'heure, un membre de notre communauté eucharistique, et que j'espère que maintenant il contemple face à face ce dont il parlé avec beaucoup de passion, de patience et beaucoup de labeur, que sa réflexion, sa pensée et surtout sa prière et son intercession, ce qu'il aurait appelé son action, nous aideront à devenir toujours davantage des veilleurs.

 

 

AMEN

 

 
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