AU FIL DES HOMELIES

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LE TEMPS C'EST DE L'AMOUR

Jr 33, 14-16 ; I Th 3, 12-4,2 ; Lc 21, 15-28+34-36
Premier dimanche de l'Avent – C (3 décembre 2000)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Qu'attendons-nous ? Quand le Seigneur s'est fait attendre, on a commencé à essayer de calculer les temps et les moments. Peut-être, pensait-on, serait-ce à des tournants-clés, comme l'an mille, ou pourquoi pas l'an deux mille ? A ce rythme-là, on peut attendre l'an trois mille ! Alors, le Seigneur se faisant attendre, on comble le vide, l'absence, et ce qu'on attend prend le visage de la justice, de la paix, d'une libération de l'homme, afin que les forces, le dynamisme et le pro­grès de l'humanité puissent conduire à une certaine paix et à un certain bonheur. Voilà en définitive, ce que serait le Royaume, l'avènement du Fils de l'Homme, cela passe par l'homme, par le progrès de l'homme.

Qu'attendons-nous ? Aujourd'hui, c'est une véritable difficulté parce que la plupart des gens n'at­tendent rien. Si nous, nous sommes ici, on peut espé­rer que les chrétiens attendent au moins quelque chose, ou quelqu'un. Mais, je ne ferai pas de sonda­ges, je crains que parfois nous ne correspondions trop à la mentalité de nos contemporains et que nous nous contentions d'une foi ou d'une religion qui serait un bien pour l'homme, pour la bonne raison que la reli­gion ne peut pas faire de mal.

Les lectures de ce matin peuvent aussi nous donner une réponse, à nous, chrétiens, sur ce qu'est notre attente. La première lecture pourrait induire que ce que nous attendons ressemble à une naissance, un germe dans la maison de David, que nous attendons un pays où s'exerceront le droit et la justice, un pays qui s'appellerait Jérusalem, où nous pourrions habiter en toute sécurité, disant : voilà "le nom qu'on lui don­nera, le Seigneur est notre justice". Cela ressemble­rait à ces habitations de bon standing tellement fer­mées sur elles-mêmes que plus personne n'y pénètre ni n'en ressort. Il y a peut-être derrière cette attente un défaut dans le christianisme, celui d'ailleurs qui a consisté à penser que cette justice, ce droit, cette paix, cette Jérusalem, c'est pour plus tard, c'est pour le ciel, c'est le Paradis. Certains chrétiens chantent encore des "alleluias" éternels, tournés vers cette Jérusalem cé­leste, vers cette éternité, mais on ne les sent pas for­cément très inscrits dans la réalité de ce monde, avec les pieds sur la terre. C'est bien qu'ils aient la tête accrochée dans les nuages, mais que voient-ils vrai­ment par-delà des nuages ?

La deuxième manière d'espérer, ou la deuxième attente plus caractéristique du christia­nisme, et qui pourrait être la nôtre, c'est de penser l'expression même de l'évangile : "nous attendons ce Fils de l'Homme qui doit venir sur les nuées", il y a bien une perspective et une attente de Quelqu'un. Certains signes évoquent les temps difficiles à vivre, puisque le soleil la lune et les étoiles réagissent diffé­remment au cours normal des choses, les nations sont dans la frayeur, et les hommes meurent de peur dans la crainte des malheurs de ce monde. Nous sentons bien que ce monde est lourd d'une blessure et d'un péché, qui nous colle et nous enferme, et dans la dé­tresse on peut espérer qu'un jour le Seigneur nous en délivrera. On peut espérer aussi que par tous les ef­forts que l'on fait, on arrivera à faire advenir ce Fils de l'Homme, à faire advenir ce Royaume, mais autant la première solution peut nous démobiliser, nous dé­solidariser de ce monde, autant la deuxième solution présente aussi une faille : cela peut nous mener au désespoir. Y a-t-il vraiment une avancée, y a-t-il un progrès, un dynamisme, face au constat d'un ving­tième siècle qui n'a guère réussi à faire progresser l'humanité et aura même utilisé la technique pour en augmenter les souffrances, et cela n'est pas terminé.

Qu'attendons-nous ? La deuxième épître de saint Paul aux Thessaloniciens nous éclaire à ce sujet. saint Paul leur écrira une première épître pour annon­cer le retour imminent du Christ, le Seigneur vient bientôt, mais comme ce retour se fait attendre, dans la deuxième épître, il explique qu'il faut attendre les signes précurseurs de ce retour du Christ. S'adressant donc pour la deuxième fois à cette Église de Thessa­lonique, saint Paul souligne une chose essentielle que j'exprime ainsi et qui renverse notre question : "qu'at­tendons-nous", en : "comment" attendons-nous ? Et saint Paul nous dit : "Que le Seigneur, frères, vous donne un amour de plus en plus intense et débordant, comme celui que nous avons pour vous et qu'ainsi, il vous établisse fermement dans une sainteté sans re­proche devant Dieu notre Père, pour le jour où No­tre-Seigneur Jésus viendra avec tous les saints". Saint Paul ne parle pas d'abord de catastrophes, ni de signes bouleversants, il ne parle pas non plus d'un royaume de justice et de paix qui s'établira dans le futur, mais il met en parallèle l'amour des chrétiens, et la venue du Seigneur. Il s'agit de cet amour dans lequel le Sei­gneur doit se retrouver, lorsqu'Il viendra avec tous les saints ; en soi d'ailleurs, la sainteté n'est rien d'autre que l'amour resplendissant dans le cœur de ceux qui ont déjà rejoint le Seigneur. Saint Paul nous dit que nous avons déjà rejoint le Seigneur si nous vivons dans cet amour. Etre trouvé dans cet amour par le Seigneur, c'est cela qui constituera son avènement. Le seul événement bouleversant de notre humanité c'est la capacité de l'homme d'aimer et de manifester ainsi la venue du Seigneur et sa présence. Il n'est plus question de savoir qui nous attendons, nous le savons, la question n'est même pas de savoir le temps où cela se manifestera, car cela se passe déjà, si nous aimons. Notre temps, notre humanité, notre monde n'a qu'une question à se poser : comment attendons-nous le Sei­gneur ? Comment notre action rejoint-elle cette connaissance de la venue du Seigneur ? Quelle est la cohésion entre ce que nous entendons, en ce qui nous est donné de proclamer dans l'évangile, de cette an­nonce de la Bonne Nouvelle, et ce que nous vivons à travers cette écoute et cette annonce ? Comment au­jourd'hui les chrétiens sont-ils des hommes porteurs d'une espérance parce que porteurs dans leurs actions du signe eschatologique par excellence qu'est l'amour. Il n'y aura rien d'autre dans le Paradis que cet amour, alors, autant s'habituer à le vivre dès à présent, parce que moins nous le vivrons et plus nous aurons de dif­ficultés à correspondre à ce qu'est l'éternité.

C'est Proust qui écrivait : "L'amour est le temps rendu sensible au cœur". Oui, nous avons du temps et il passe, mais qu'en faisons-nous ? Si Proust dit que l'amour est comme ce temps rendu sensible au cœur, il nous montre toute l'épaisseur de ce temps qui passe, qui n'est pas vide et nu, mais qui est rempli d'une capacité d'aimer. Le temps donné, le temps trouvé, le temps recherché et pourquoi ? Pour être amoureux, vivre de l'amour et en être rempli dans ce temps qui est le nôtre.

Un peu comme en parallèle, Jacques de Bour­bon Bussey écrivait : "Sans un amour profond, le temps est en effet bête comme une voie de chemin de fer, on y va de gare en gare. L'amour change la cou­leur du temps. Des points lumineux s'allument, s'étei­gnent, se rallument, après des années. Les mois, les semaines, les jours sont multicolores, il en est de noirs, il en est de bleus, de rouges d'écarlates. Le temps n'est plus un long chemin qui s'étire tristement, c'est un feu d'artifice où les fusées de la joie s'effor­cent d'éclaircir la nuit obscure."

Frères et sœurs, ce n'est rien d'autre que nous faisons dans la liturgie. En célébrant tout au long de l'année liturgique qui commence aujourd'hui, nous l'habillerons de la couleur violette, celle de l'Avent et du Carême, la couleur blanche, celle de Noël, la cou­leur rouge, celle de Pentecôte, l'écarlate, celle du Vendredi-Saint, pour nous dire l'amour de Dieu dans notre temps, et pour nous appeler à vivre dans ce temps, de cet amour. Il y a aujourd'hui des chanteurs de variétés qui, à mon avis, sont des poètes modernes, même si on ne les aime pas nécessairement, quelle que soit la raison. Ces artistes nous délivrent un mes­sage semblable. Pascal Obispo écrivait en 1996 une chanson qui s'appelait Lucie. C'est l'histoire d'une jeune fille qui perdait son temps, qui désespérait et n'avait plus le moral. Il lui donne simplement ce conseil : "Ce n'est pas marqué dans les livres, que le plus important à vivre est de vivre au jour le jour, le temps c'est de l'amour".

Oui, frères et sœurs, je le crois aussi, notre temps c'est de l'amour, il est précieux, il est compté. Quand le Seigneur reviendra dans notre temps pour y mettre pleinement et de manière parfaite son amour, nous les chrétiens, nous pourrons dire en vérité : oui, le temps c'est de l'amour, et l'amour, c'est de l'éternité.

 

 

AMEN

 

 
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