AU FIL DES HOMELIES

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PRÉSENTISME ET PRÉSENCE

Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14 ; Mt 24 , 37-44
Premier dimanche de l'avent – Année A (2 décembre 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Frères et sœurs, nous avions hier un temps fort en aumônerie qui réunissait les troisièmes et les quatrièmes du doyenné, c'est-à-dire, à peu près Aix et les environs, et pour les aider à découvrir ce qu'est le temps de l'Avent qui s'ouvre à nous, nous leur avons proposé à la fois de réfléchir sur les textes liturgiques des quatre dimanches, et aussi de leur proposer des mises en situation, des sortes de sketches pour leur faire découvrir ce que c'était que d'attendre. Qu'attend-on et comment attend-on ? Il se trouve que des jeunes ont voulu monter une petite scénette dont le thème était : partir en vacances de ski au Canada.

Deux jeunes ont fait l'un le papa, l'autre la maman, il y avait deux enfants, et puis, les parents viennent annoncer à leurs enfants : dans trois semaines on va partir au Canada, on va skier, c'est extraordinaire. Les parents repartent, et les enfants comment à s'inquiéter, ils se posent des questions et ils passent leur temps à aller et venir entre leur chambre et les parents, et le garçon demande : qu'est-ce qu'on va faire là-bas ? Est-ce qu'il y a des activités qui sont prévues ? Est-ce qu'on va faire du ski, du monoski, du surf, etc … ? Et le père répond : arrête, ne t'inquiète pas, retourne dans ta chambre, fais tes devoirs, regarde la télé, joue à Nintendo, ça arrivera dans trois semaines. Et la petite fille va voir sa maman : on va prendre l'avion, j'ai un peu peur. La maman répond : ne t'inquiète pas tout va bien se passer.

J'ai trouvé ce sketch très éclairant pour réfléchir sur le temps de l'attente. Je me suis rendu compte que cette mise en situation faisait ressortir quelque chose qui nous arrive assez souvent : comment en étant monopolisé par un événement qui doit arriver dans trois semaines, quatre mois un an, etc …  comment nous pouvons en oublier de vivre tout le temps qui sépare l'instant présent, jusqu'à l'instant des trois semaines à venir. En fait, ces deux enfants ne vivaient plus le temps de la même manière. Plus rien n'existait, ce temps de latence avait un autre goût et perdait tout son intérêt. Toutes leurs forces et leur vivacité d'esprit étaient comme attirés et aimantés par ce moment. Et m'est revenue en tête une histoire où l'on raconte que le jeune Louis de Gonzague, jésuite mort à l'âge de vingt-trois ans, en 1591 lors de la peste, on rapporte que jouant avec des camarades, un ami lui dit : si tu apprenais que la mort va survenir dans une heure, que ferais-tu ? Et Louis aurait répondu : je continuerais à jouer. Cette histoire n'a jamais existé, elle ne vient pas de la vie de saint Louis de Gonzague, plus précisément, c'est Charles Péguy qui juste au bord de la première guerre mondiale aurait forgé cette histoire qui traînait déjà sans doute plus ou moins dans les séminaires, comme histoire pieuse et spirituelle.

Je cite le passage écrit par Péguy : "Le jeune Louis de Gonzague étant novice jouant avec ses camarades à la balle au chasseur, l'un d'entre eux s'arrête tout à coup et planté au milieu de la cour de récréation désigne du doigt l'horloge. Et il dit : si nous apprenions tout d'un coup en ce moment même que le jugement dernier aura lieu dans vingt-cinq minutes, il est onze heures dix-sept, que feriez-vous ? L'un se confesserait, l'autre se mettrait à prier, et Louis répond : je continuerais à jouer à la balle au chasseur". Ce qui est très beau c'est que Péguy invente cette histoire pour la mettre en rapport avec la guerre. Péguy oppose à la menace de guerre : je continuerai à faire grincer la plume sur le papier et je continuerai à publier les Cahiers (Il s'agit des Cahiers de la quinzaine, revue fondée en 1900).

C'est assez beau de voir cet écrivain qui va mourir à la bataille de la Marne, tout au début de la guerre, justement lui ne veut pas se laisser happer et monopoliser par cet événement qui n'est pas encore arrivé, même si la menace est très sérieuse, mais ce qui compte le pus pour lui, c'est de "continuer à".

A la fois à travers ce jeu de scénettes jouées par ces jeunes et cet exemple de Péguy, nous sommes amenés à réfléchir sur l'importance du présent dans notre vie. Parfois nous nous laissons submerger, par inquiétude, de choses qui ne sont pas encore arrivées, et qui peut-être n'arriveront jamais. Ce qui est important, c'est le mot : "continuer à". Car, surtout dans le cas de Péguy, la question est de mettre en rapport la vie et la mort. C'est assez étonnant qu'à la fois dans cette histoire prêtée à saint Louis de Gonzague et ce qu'en fait Péguy, il est quand même question de la vie et de la mort. Le plus grand paradoxe que nous vivons, c'est que la seule certitude qui nous habite, c'est que nous savons tous qu'un jour, nous allons mourir. Mais qu'est-ce que nous en faisons ? Est-ce que nous nous laissons paralyser par cette certitude au point que nous oublierions de vivre ? C'est un peu ce qui se passe en contrepartie avec saint Louis, qui ne veut pas se laisser happer par cette annonce, moi, je veux continuer à vivre pleinement cette dernière heure qui m'est donnée de vivre, et je veux jouer pleinement à la balle au chasseur ! Pareil pour Charles Péguy, face à la mort qui rôde avec cette guerre qui se profile, il refuse de se laisser attraper par une attitude mortifère, une trop grande inquiétude. Il considère que ce qu'il y a de plus important, c'est de continuer ce qu'il fait.

Cela peut nous surprendre, car la guerre mondiale est quand même plus importante que de continuer à éditer les Cahiers de la quinzaine ! Eh bien non ! Ce qui est le plus important, c'est de "continuer à".

Je crois que cela nous amène à deux notions que j'aurais voulu aborder avec vous ce matin. La première notion, c'est un mot un peu barbare mais qui fait fureur dans le monde des historiens, c'est le mot "présentisme". Qu'est-ce que cela veut dire ? Notre société étant tellement culpabilisée par ce qu'elle a fait auparavant, refuse de revenir sur ces événements, ou essaie de s'en débrouiller par les devoirs de mémoire, et d'autre part, nous sommes tellement paralysés par le futur, que nous nous réfugions dans le temps présent et que ce qui compte, c'est ce que nous faisons maintenant. Pour caricaturer et reprendre cette phrase célèbre : "Carpe Diem", surtout jouissons du moment que nous vivons, parce que comme le dit d'ailleurs un livre de Sagesse : nous ne savons pas de quoi demain sera fait donc autant en profiter. Est-ce mal, est-ce bien ? Je ne veux pas tout de suite trancher mais ce qui me semble important, c'est que ce qui constitue l'humanité, notre être, c'est avoir des désirs et c'est aussi mettre en place des projets. Nous ne sommes pas faits uniquement pour jouir de l'instant présent, sans faire attention aux conséquences de nos actes. Nous sommes en tant qu'êtres humains, attirés vers le futur, et je trouve très beau d'avoir commencé cette nouvelle année liturgique par ce cri : "Viens". Nous sommes tournés vers Dieu et notre désir c'est de rencontrer, nous sommes tournés vers un Avent. C'est pour cela que je pense que le présentisme est quand même un peu dangereux, puisque nous risquons d'oublier que nous vivons dans ce monde que Dieu nous a donné, nous en avons la charge et vivre dans ce monde, c'est aussi répondre à l'appel de Dieu.Le présentisme peut aussi devenir tout simplement le consumérisme. A quoi bon demain, en fait ce qu'on a à faire, c'est allègrement dépenser notre argent, de vivre, de consommer les choses et les autres.

Je crois que nous avons une piste intéressante dans l'évangile que nous avons entendu. Dans le texte de cet évangile, se retrouvent convoqués les trois temps. Il y a d'abord la référence au passé, Jésus dit : "Comme au temps de Noé", ce qui s'est passé avant. Il convoque aussi l'avenir, l'avènement du Fils de l'Homme : "Quand le Fils de l'Homme viendra", Il parle au futur. Et enfin Il revient au présent en disant : "Soyez prêts". Il montre que l'avènement du Fils de l'Homme est ce moment absolument incroyable de plénitude où les trois temps, ce qui s'est passé, ce qui se passera et ce qui se passe ne font plus qu'un. Je crois que cet évangile nous invite à passer du présentisme, une mauvaise manière de vivre l'instant présent, à la Présence. Quand en français nous lisons dans ce chapitre de Matthieu, l'avènement du Fils de l'Homme, en grec, nous lisons un mot extrêmement important et suggestif : Parousia, la Parousie. La parousie avant même d'être la venue, c'est la Présence. Si l'on veut faire la part des choses, qu'est-ce que le présentisme, qu'est-ce que c'est que la Présence ? Le présentisme, c'est ce que vivent les gens au temps de Noé, ils boivent, ils mangent, se marient, non pas que ce ne soit pas important de boire, de manger et de se marier, mais ils le font avec ce caractère de présentisme, c'est-à-dire sans se douter de rien, ils le font parce qu'il le faut. De l'autre côté, il y a Noé, il a mangé, il a bu, il s'est marié, il a trois fils et trois belles-filles. La différence entre Noé et les gens de sa génération c'est que Noé accepte la présence de Dieu à ses yeux. Il vit en présence de Dieu. Ce mur qui sépare Dieu et les hommes dans le cas du présentisme : cela ne nous regarde pas, si cela arrive, peu importe, Dieu ne le sait pas, donc buvons, vivons, etc … Noé lui ne le vit pas de la même manière. Il mange, il boit, il prend femme mais cela n'a pas le même sens et il ne le fait pas de la même manière et il le fait avec Dieu qui marche à ses côtés.

Je crois qu'au finale, dans le cas du présentisme, on peut dire effectivement que Dieu est ce voleur qui viendra frapper le mur et percer les murs qui sont fragiles, Il est celui qui va venir voler toutes les petites choses accumulées avec soin, entassées parce qu'on ne sait pas de quoi sera fait demain, il vaut mieux faire comme le petit écureuil qui fait sa petite provision. Dieu vient comme un voleur car on ne l'a pas convoqué. Alors que pour Noé, Dieu est un invité, Il est attendu par Noé.

Je termine en vous livrant deux citations. La première est tirée de l'Apocalypse, dans la lettre à l'Église de Laodicée qui est accusée d'être trop tiède. "Voici je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui, et lui près de moi". Dans ce passage, le Seigneur n'est pas ce voleur qui vient nous voler nos biens, mais il est celui que nous attendons et celui pour qui nous avons préparé notre repas. Et dans le livre de la Genèse (6, 9), Noé. Qui est Noé ? "Noé, cet homme qui marche en présence de Dieu". C'est ce présent accompli qui n'est pas fuite du futur mais communion entre le Créateur et Noé, entre le ciel et la terre.

Frères et sœurs, que ce temps de l'Avent soit pour nous la découverte que Dieu est celui qui veut tout simplement marcher avec nous au cours de toute notre vie.

 

 

AMEN

 

 

 
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