AU FIL DES HOMELIES

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VEILLEZ !

Is 63, 16-17b+19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l'avent – Année B (30 novembre 2014)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C

e que je vous dis à vous, je le dis à tous : veillez !”. C’est une consigne fondamentale de Jésus, puisqu’il prend bien soin de préciser qu’elle ne concerne pas seulement le petit groupe des disciples réunis autour de lui, mais l’humanité tout entière. À tel point qu’on peut en déduire que l’attitude de veille, pas seulement l’état de veille comme les photocopieuses ou les ordinateurs qui consomment moins, mais l’attitude de veille est une attitude qui désigne vraiment le statut de l’humanité. Voilà qui mérite aujourd’hui notre méditation et notre réflexion.

Veiller, au premier regard, est une posture qui nous paraît un peu dépassée. En effet, on a beau dire et beau faire, ça fait vingt siècles qu’on attend ! Et vingt siècles, c’est quand même long ! Et si le pape François a dit récemment que l’Europe était fatiguée, c’est vrai qu’elle n’est pas uniquement fatiguée par les avatars de son histoire politique ou philosophique, mais elle l’est aussi dans son histoire religieuse et chrétienne. Pourquoi certaines communautés en Amérique du Sud ou en Afrique nous paraissent beaucoup plus vigoureuses, généreuses et spontanées ? En Afrique noire, il n’y a qu’un siècle et demi de christianisme : on a encore l’impression de n’avoir pas fait le tour de toutes les questions et l’on sent qu’on peut découvrir encore des choses nouvelles. Tandis que nous, les Européens, nous sommes un peu blasés, même du point de vue religieux. On en est à ce point de nous demander comment on peut comparer les religions et comment on peut faire ses choix en la matière, comme d’autres font leurs achats du week-end en choisissant ce qui leur plaît entre les gondoles du supermarché. Nous en sommes tous plus ou moins inconsciemment au stade de l’histoire des religions comparées : ceci nous plaît bien dans telle religion, cela dans telle autre. Les monothéismes, selon les dernières nouvelles, seraient un peu totalitaires ; il y a des ressources mystiques inespérées dans les religions asiatiques, et pratiquer le bouddhisme ou le zen constituera peut-être un recours insoupçonné pour revitaliser notre vie intérieure et spirituelle. Eh, oui, nous en sommes là ! Ce n’est pas vraiment une attitude de veilleur extraordinaire. C’est au mieux une attitude de consommateur qui se demande comment varier les menus d’une semaine à l’autre ?

Veiller ne nous est donc pas spontané et nous ne sommes pas aujourd’hui des modèles humains capables d’illustrer de façon authentique cette consigne de Jésus ! D’où la question : pourquoi faut-il veiller ? J’aimerais en éclaircir les raisons avec vous.

La première et la plus importante s’explique par le fait que Jésus nous a comparés aux gens d’une maison. À l’époque, la domesticité, les esclaves, les intendants et tous les subordonnés qui remplissaient chacun leur fonction dans la gestion domestique, constituait une donnée sociale de base. Mais Jésus insiste sur le fait que Dieu nous a confié la maison. Nous n’allons pas nous perdre en considérations écologiques, mais sur le fait que Dieu nous a confié de  veiller sur la « maison Église » que nous sommes. Avons-nous vraiment un regard de veilleur sur notre Eglise ? Avons-nous un regard de veilleur sur la Parole de Dieu qui nous est confiée ? Avons-nous un regard de veilleur sur notre foi et sur la charité qui doivent nous unir ? Il ne s’agit pas de tomber dans le narcissisme : nous ne risquons pas grand chose de ce côté-là. Mais avons-nous conscience de ce fait extraordinaire que Jésus nous a laissé le soin de nous occuper tous seuls de la maison ?

Beaucoup s’en plaignent : pourquoi le Seigneur a-t-il eu le mauvais goût de nous débrouiller seuls ? Pourquoi n’intervient-il pas pour nous secourir ? Eh bien non ! Il nous a confié la maison ! Si nous ne voulons pas prendre de responsabilité vis-à-vis de l’Église qui est notre maison, libre à nous ! Mais ne nous étonnons pas que nous soyons en train de déchoir de notre mission de veilleurs ! Première chose, donc : la confiance inouïe que Dieu nous a faite en nous confiant la construction de son corps ! Ce ne sont pas seulement les prêtres, les religieux et les religieuses qui sont chargés de la construction de l’Église, mais tous les membres de la maison ... Par les sacrements et plus spécialement par l’eucharistie. Par l’évangélisation et l’annonce de la foi qui commencent au cœur de nos communautés. Par l’exercice de la charité qui à certains moments est en train de se décomposer en philanthropie bon chic bon genre … Il s’agit de gérer et de veiller sur ces choses pour qu’elles restent aussi vraies que possibles. Voilà donc la première bonne raison de veiller : assurer quotidiennement cette intendance la maison, de l’Église nous est confiée. Et aucun d’entre nous ne peut dire : telle chose ne va pas dans l’Église mais ce n’est pas mon problème.

En fait, s’il y a des choses qui ne vont pas dans l’Église, c’est toujours notre problème. Si à certains moments la foi dans sa profondeur et sa grandeur n’est plus proclamée ni reconnue pour ce qu’elle est, nous n’y sommes jamais totalement étrangers. Il ne s’agit pas de culpabiliser sur un mode psychologique ; il s’agit de reconnaître simplement qu’un trésor nous est confié et que nous en avons la charge. Il faut veiller parce qu’on ne peut pas, comme dit Jésus dans un autre passage de l’Évangile, laisser percer les murs de la maison. On ne peut pas laisser se dénaturer le trésor qui nous a été confié, la Parole de Dieu, les sacrements, la vie de la foi, la prière et la charité. C’est un trésor, à nous de l’entretenir et de le préserver. Première raison de veiller.

Deuxième raison que nous suggère le texte d’Isaïe : « Seigneur, nous sommes l’argile et tu es le potier ». Une comparaison classique, direz-vous, et trop connue : Dieu créateur qui prend la boue au bord du fleuve du Paradis et qui travaille la glaise, puis souffle dessus pour façonner un homme : nous savons aujourd’hui, que c’est un peu plus compliqué. Toutefois, nous devons saisir une chose essentielle dans cette métaphore : il s’agit d’art plus que de fabrication. Dieu n’a pas fabriqué le monde, il l’a façonné comme un potier façonne l’argile. C’est un art, celui de l’artisan. Chaque geste a été pensé, réfléchi. Et nous, qui sommes complètement hantés et obsédés par le problème de la production à meilleur compte, à meilleur prix, avec le moindre travail et la sous-traitance pour que cela nous coûte moins cher, nous sommes totalement hors sujet ! Dieu n’est pas n’importe quel potier, mais un artiste qui respecte chacune des pièces qu’il a créées. Chaque œuvre est signée de son nom et de notre nom. Nous sommes chacun de nous un chef d’œuvre de Dieu. Je sais que ça ne saute pas aux yeux tous les jours, mais on peut tout de même le revendiquer à bon droit.

Pourtant, il y a plus que cela. Pourquoi est-ce l’image du potier et non celle du sculpteur, du bijoutier ou de l’orfèvre, qui a été choisie ? C’est parce que la matière est transformable, parce que l’on ne sait jamais, lorsque le potier met le doigt sur la motte d’argile qui est sur son petit tour, – qu’on appelait d’ailleurs une tournette. Si vous regardez un jour un vrai potier à son travail, vous serez fascinés. Au moment où la petite masse d’argile est en train de tourner, le potier est capable en un instant (ça dure trente secondes tout au plus), il en sort une forme, et chaque fois une forme nouvelle. L’art du potier, c’est le métier de l’improvisation et de l’imprévisible. Il peut façonner  une cruche, un vase, un bougeoir : chaque objet a son style et sa marque unique et inimitable. Cette espèce de contact mystérieux entre le pouce et l’argile qui fait surgir une forme inattendue, qui éclot d’un seul mouvement. évidemment, il faut avoir le coup d’œil.

La création n’a pas été faite au début, la création continue et s’accomplit au cours du temps. Nous sommes encore en acte d’être créés par Dieu. Et notre personne est encore cette petite masse d’argile sur la tournette du potier. Et quand Dieu y met le pouce, il peut faire à chaque instant faire surgir quelque chose de nouveau : « voici, je fais toute chose nouvelle ». Si nous sommes l’argile, nous ne pouvons pas chercher à ce que l’argile devienne « n’importe quoi ». Il faut que l’argile se laisse modeler pour trouver sa véritable forme, et que nous mêmes trouvions notre véritable visage, ce profil que Dieu veut pour nous. Il faut donc ouvrir l’œil sur ce qui peut arriver, sur ce qui peut advenir, sur le temps qui advient, sur le temps de l’Avent ... Deuxième raison de veiller. Dieu veille Lui-même sur ses mains qui façonnent l’argile. Mais nous-mêmes, frères et sœurs, est-ce que nous voyons le cœur de nos enfants qui est en train d’être façonné au jour le jour ? Est-ce que nous voyons le cœur de notre mari ou de notre épouse être façonné par les mains du potier ? Est-ce que nous sommes attentifs à ce mystère du cœur et de l’identité profonde de chacun d’entre nous qui au fil des jours, acquiert ce visage qui sera un jour notre visage d’éternité ? Voilà bien  à quoi nous devons veiller.

Il ne s’agit donc pas de remettre toutes choses sous les lois de je ne sais quelle production uniformisée, dépersonnalisée et mondialisée, un processus mécanique de fabrication qui fait que tout le monde est comme tout le monde, utilisant les mêmes outils, faisant tous les mêmes gestes comme Charlot dans Les Temps modernes (d’ailleurs chez nous, avec l’exception française, ce n’est pas notre tentation majeure !). Mais c’est plus que l’exception française, c’est l’exception chrétienne qu’il faut cultiver. Il faut essayer de découvrir au fil de notre vie, de la maturation de notre propre cœur et du cœur de ceux qui nous sont proches, cette mystérieuse éclosion, cette naissance qui n’est jamais achevée parce que la grâce ne cesse jamais de travailler en nous. C’est la différence de la grâce du baptême par rapport à la naissance physique : la grâce de la naissance baptismale, c’est une naissance qui n’en finit pas. Entre le moment de notre baptême et le moment où nous serons devant Dieu, la naissance, la parturition de notre personne aura duré toute notre vie. Alors, laissons-nous enfanter !

Troisième raison de veiller, conséquence des précédentes, c’est ce que j’appellerais le sens du détail. Aujourd’hui, on traite les choses de façon quantitative par habitude et par goût de la simplification mathématique. Et donc le plus souvent, on se dit que « les détails, on verra ça plus tard ». On s’appuie souvent à tort sur un proverbe qui à mon avis est radicalement faux : « le diable est dans les détails ». ce dicton renvoie en fait à ce triste constat que nous avons l’œil mauvais et malveillant : quand nous regardons un peu les choses de près, nous voyons le détail qui cloche, mais c’est l’œil du diable. Je crois qu’il faut inverser la formule : « Dieu est dans les détails ». Dieu ne fait pas de bruit. Dieu est là, il opère, il travaille et il nous transforme de façon imperceptible à notre regard qui manque de finesse : nous ne savons pas deviner comment Dieu travaille dans les détails.

Tel est le programme d’année qui nous est proposé à travers ce simple mot de Jésus : « veiller », non pas comme la caméra avec infrarouge, cette curieuse machine qui détecte tous les mouvements sans en comprendre le sens. Mais chez les anciens, la veille, c’est le fait que le moindre bruit dehors nous met en éveil, en attitude d’hyper attention, pour interpréter ce qui peut se passer. Voilà bien le sens du détail. Tout le monde sait  bien que si le voleur vient, il fait tout pour ne pas se faire repérer. Mais le moindre petit bruit immédiatement éveille le cœur, l’intelligence et l’attention du veilleur pour savoir d’où ça vient et interpréter ce qui se passe. Dieu est là, et il fait germer de la nouveauté et de l’espérance souvent à travers des gestes de rien, Il fait germer en nous quelque chose d’extraordinaire et le fait apparaître à travers des détails, faisant surgir la beauté et l’éclat du trésor qu’Il nous a confié. Il renouvelle en nous la confiance qu’il nous a faite en nous créant.

Frères et sœurs, que cette année 2015 soit vraiment une année de veille, dans le vrai sens du terme : non pas la veille des surveillants et des matons dans les prisons, mais la veille du cœur, la veille de l’attention à tout ce qui, malgré le pessimisme et la fatigue ambiante, peut nous permettre d’apercevoir que Dieu vient, parce que finalement, c’est la seule chose qui compte. Amen.

 
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