AU FIL DES HOMELIES

Photos

LA VOCATION D'ISAÏE

Is 6, 1-13

(6 décembre 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Dinant : Isaïe purifié

I

l nous est bon, en ce temps de l'Avent, de commencer notre préparation à la venue du Sauveur, du Messie, par la lecture de ce chapitre d'Isaïe qui relate sa vocation. Isaïe, dans l'Ancien Testament, c'est le prophète de la foi, c'est un prophète qui est véritablement "un voyant". C'est un peu la différence, si je puis dire, avec Jérémie, tandis que cela le rapproche beaucoup d'Ezéchiel. Isaïe, comme Ezéchiel, est un prophète dont toute la vocation a été déterminée par la manière dont Dieu s'est emparé de lui, par la manifestation de sa gloire. Pour Ezéchiel, c'est la forme lumineuse d'un "Fils d'Homme" porté comme en triomphe sur un char tiré par quatre animaux (que la tradition identifiera aux évangélistes). Pour Isaïe c'est la "gloire de Dieu" qui se fait voir et Isaïe est comme bouleversé par cette vision de la gloire et dit : "Normalement, je devrais mourir ! On ne peut pas voir ma face sans mourir !" Or Isaïe voit précisément ce que, d'une certaine manière, les anges eux-mêmes ne voient pas, puisque les chérubins, les séraphins ont six ailes dont deux pour se couvrir les yeux, le visage. C'est vrai qu'ils ont une plus grande proximité du mystère de la gloire de Dieu qu'Isaïe qui est toujours sur la terre, mais il n'empêche qu'à ce moment-là, Isaïe est complètement effondré car, voir Dieu c'est sa mort.

       Cependant c'est le sens profond de la vocation d'Isaïe d'avoir vu la gloire de Dieu. Il a vu Dieu "sur un trône grandiose et surélevé, et sa traîne remplissait le sanctuaire" et dans le cri des séraphins, il a entendu la louange céleste, et il a vu "la gloire de Dieu emplir toute la terre," de telle sorte que "les montants des portes vibraient au bruit des cris et le Temple était plein de fumée." A ce moment-là, Isaïe a eu la vision qui va contenir toute sa prophétie : c'est Dieu se manifestant sur la terre, depuis le cœur du Temple. C'est pour cela que c'est Dieu qui remplit progressivement toute la terre de sa gloire, à partir du Temple, et c'est pour cela que "les portes vibrent" car il ne doit plus y avoir de limites pour contenir la gloire de Dieu qui est dans le Temple, mais les portes commencent à s'effondrer pour que la gloire enva­hisse tout l'univers.

     C'est pour cela qu'Isaïe sera, au cœur d'Israël, le prophète de la foi. Il sera précisément celui à qui Dieu dit : Il faut dire au peuple qu'eux disent ne pas voir, mais qu'en réalité, la gloire commence à envahir tout l'univers tout entier. Il faut dire à ce peuple de ne pas se fier à ce que ses oreilles entendent, à ce que ses yeux de chair peuvent comprendre, voir ou prévoir, mais qu'au contraire il sache, par ta prédication, que la Gloire de Dieu a commencé à envahir la terre. C'est cela tout le sens de la prédication d'Isaïe qui va dire à ses contemporains Pourquoi allez-vous chercher du secours en Égypte ou en Assyrie ? Pourquoi essayez-vous toujours de traiter le contexte actuel en fonction de politique ? Pourquoi calculez-vous l'appui que vous pouvez avoir sur vos chevaux ou sur vos armées? Ne voyez-vous pas ? C'est le drame du prophète Isaïe dans tous les démêlés qu'il aura avec son peuple Lui a vu la gloire de Dieu qui commençait à s'emparer de la terre et le peuple, au contraire, appesantit son regard et ne veut pas voir.

       Et c'est le drame de notre existence. Nous, par les yeux des apôtres, nous ayons vu la gloire de Dieu, le Christ qui envahissait progressivement la terre et c'est cela le mystère de l'Église. Et plus nous proclamons cela, plus c'est un message difficile à entendre et à comprendre, et plus on a l'impression que les yeux s'appesantissent et que les oreilles n'entendent plus. Dans toute dimension de l'attente du Royaume qui vient, il y a, non pas seulement autour de nous mais aussi en nous-mêmes, au moment même où nous essayons d'avoir ce regard de foi d'Isaïe, il y a tout cet Israël incrédule qui veut continuer à s'appuyer sur les moyens de la terre et sur les calculs purement humains, pour essayer de voir comment Dieu pourrait venir.

       C'est cela qu'Isaïe nous apprend dans sa prédication sur le mystère de l'Avent, si nous sommes vraiment des êtres qui attendons le Christ, il y a à la fois en nous le visionnaire, il y a Isaïe qui voit la gloire de Dieu remplir le Temple et envahir progressivement l'univers, et il y a en même temps en nous cette épaisseur de l'incrédulité qui ne veut pas voir "le jugement qui vient". Et nous sommes sans cesse tiraillés entre ce que Dieu nous donne de voir et ce que nous ne voulons pas voir. Et le drame de notre existence est là. Il est dans ce tiraillement profond entre le don de Dieu qui nous donne la foi et nos yeux, ces yeux du vieil homme qui continuent à s'alourdir, à s'appesantir dans leur sommeil et dans leur aveuglement, et nos oreilles qui s'enferment dans leur ronronnement pour ne rien entendre.

       C'est pour cela qu'il nous faut dire comme Isaïe lui-même : "Malheur à moi, car je vis au milieu d'un peuple impur, et moi-même mes lèvres sont impures !" Il faut que ce temps de l'Avent, ce soit comme un des séraphins qui prend un brandon de la gloire de Dieu, c'est-à-dire la présence incandescente de Dieu au cœur de ce monde et qu'il la pose sur nos lèvres, comme sur celles d'Isaïe. C'est de là que va jaillir toute l'œuvre d'Isaïe, si belle, si profonde, si extraordinaire au point de vue poétique, mais encore plus extraordinaire au point de vue de la manière dont il va décrire le dessein de Dieu sur le monde. De même il faut que nos lèvres soient, à un moment ou l'autre atteintes et brûlées par la Gloire de Dieu pour que nous puissions proclamer la parole du salut. C'est cela l'Isaïe qui sommeille au fond de chacun d'entre nous et que nous nous essayons de toutes nos forces de l'étouffer et de l'empêcher de se réveiller. C'est cela qui a été déposé au fond de notre cœur dans le bap­tême et c'est ce feu de la gloire de Dieu qui nous brûle les lèvres chaque fois que nous recevons le corps et le sang du Christ.

       Alors, qu'au moment où précisément nous allons entrer dans le sanctuaire de Dieu, ou sa Gloire va remplir le monde entier à travers le miracle de l'eucharistie, nous nous souvenions que nous avons à vivre comme des prophètes de la foi. Non pas des prophètes qui s'approprient la foi mais qui se laissent brûler par la gloire de la présence de Dieu au cœur de ce monde, et d'abord dans notre cœur.

       AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public