AU FIL DES HOMELIES

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LE CHANT DE MON AMI POUR SA VIGNE

Is 5, 1-7

(2 décembre 1992)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Q

ue je chante à mon ami le chant de son amour pour sa vigne !" C'est ainsi que commence le temps de l'Avent, par un chant d'amour, et un chant d'amour assez original puisque c'est un chant d'amour d'un vigneron ou de l'ami du vigneron, car je pense qu'il est aussi intéressé que le vigneron lui-même, pour une vigne. Il faut se rendre compte du côté un peu bizarre de ce chant d'amour. Que l'on chante des poèmes d'amour à sa bien-aimée en chair et en os, à sa future épouse ou à sa fiancée, passe encore ! Mais que l'on chante un poème d'amour à une vigne ! Et ce poème d'est d'ailleurs le poème d'un amour déçu puisque si je devais le traduire en langage moderne ce serait : "J'en attendais du Mercurey ou du Château-Yquem et j'ai eu du Margnat-village dans des bouteilles en plastique", et même pas parce que cette piquette, ce verjus n'est même pas buvable. Mais c'est pourtant comme cela que commence la liturgie de l'Avent. Et peut-être que nous n'y prenons pas assez garde, elle commence par le chant d'amour de Dieu pour sa vigne c'est-à-dire pour Israël et à travers lui pour toute l'humanité.

       C'est comme cela que commence le temps liturgique, par ce regard de tendresse, ce regard amoureux de Dieu sur sa création. C'est cela qui fait l'aventure du salut. Elle ne commence pas par une sorte de regard de l'homme qui partirait à la rencontre ou à la découverte de Dieu comme Christophe Colomb pour l'Amérique. Ce n'est pas une aventure où l'homme s'engage seul, mais c'est d'abord ce regard gratuit posé par Dieu sur le monde. Ainsi nous ne devons pas être surpris que ce regard soit à plusieurs niveaux de lecture.

       Le regard le plus profond, c'est Dieu qui voit la création comme enracinée en Lui et devant retourner à Lui. Cela c'est l'accompagnement de basse, comme une musique, de tout le poème de la Vigne. "Elle est la vigne." Elle est ma bien-aimée. Je ne peux pas m'empêcher de l'aimer. C'est ma création et elle est faite pour donner de beaux raisins et un vin généreux. Le regard de Dieu ne peut pas nous voir autrement que comme cela. C'est le mystère même de notre propre existence. Parce qu'Il nous regarde avec son propre regard, Dieu nous voit "infiniment mieux que nous sommes". Non seulement Il voit mieux, mais Il nous voit meilleurs, car Il nous voit déjà dans l'accomplissement de son œuvre. C'est la plupart du temps à ce moment-là que se glisse notre propre péché qui fait que nous, nous ne nous voyons qu'avec nos yeux à nous et c'est alors que nous commençons à ne donner que du verjus. C'est là que le vin commence à piquer. C'est là que la qualité même de notre vie pour Dieu commence à perdre de sa beauté et de sa grandeur.

       Mais Dieu ne se laissera pas décourager par ce regard de l'homme qui aboutit à son péché. Dieu ne cessera de vouloir intervenir pour que l'homme retrouve, à la fois pour Dieu Lui-même et pour l'homme lui-même, la transparence de la perfection de ce que Dieu a rêvé pour nous de toute éternité. Et je crois que c'est là que nous touchons ce qui est le drame du salut dans nos existences. C'est toujours le combat de deux regards. Avec quels yeux nous verrons-nous ? Avec les yeux de la grâce ce qui veut dire précisément la grâce dans laquelle Dieu nous voit ? Ou avec cette espèce de regard un peu limité, un peu obtus, un peu faussé, qui est le regard de ce que nous croyons voir ?

       Ainsi, au début de ce temps de l'Avent, lorsque nous lisons le chant du Bien-aimé pour sa vigne, en réalité nous célébrons le regard de Dieu sur nos existences. Et c'est cela que nous sommes invités à faire d'abord. Au lieu de voir ce monde, au lieu de voir les autres, au lieu de voir notre propre moi, uniquement selon les moyens d'approche que nous voulons bien nous donner, et qui en général, entre nous, ne sont pas flatteurs, si nous essayions, en vérité car finalement la vérité de nous-même est au-delà de nous-même, de laisser d'abord se poser sur nous ce regard de Dieu qui n'a qu'une envie, celle de voir vraiment la beauté et la splendeur de sa vigne.

       AMEN

 

 
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