AU FIL DES HOMELIES

MYSTÈRE DES ORIGINES

2 S 6, 12-22; Mt 1, 18-24

Vigiles du quatrième dimanche d'Avent – A

(18 décembre 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Walcourt : Annonciation

A

 

ussi loin que nous essayons par notre mémoire, par notre sensibilité, de retrouver les racines de notre être, jamais nous ne pouvons y parvenir. L'homme, quel qu'il soit, est un être qui est hanté par la question du commencement, et qui est d'autant plus hanté par la question du commencement qu'il n'a aucune prise sur ses propres origines et sur ses propres racines. Etre homme, c'est ne pas avoir le pouvoir de se planter soi-même, de s'implanter soi-même dans l'humanité. Etre homme, c'est fondamentalement accepter de recevoir la vie.

Ainsi, chaque fois que nous essayons de savoir d'où nous venons et qui nous sommes, cette question se cristallise, pour ainsi dire, autour d'un point aveugle et noir. Nous ne savons pas ce qu'est le premier moment de notre vie, de notre existence. A tel point que pour le dire, nous considérons généralement la durée d'un être à partir du moment où il quitte le sein de sa mère, où il sort de cette condition originaire dans laquelle, pourtant, c'est bien là qu'il a rencontré, qu'il a reçu, pour la première fois, la vie.

Toute la profondeur, tout le sens de la maternité est là. C'est que chaque homme quel qu'il soit, lorsqu'il veut retrouver ses racines profondes, lorsqu'il se pose la question de son être, ne peut pas trouver d'autre origine que la chair de sa mère qui l'a porté et le don de la vie à travers la chair de son père. Tout le sens de notre existence et de l'éveil de notre personnalité c'est précisément le fait que, pour nous, cette personnalité renvoie au mystère même de notre existence charnelle. Avant d'être une âme ou une conscience très élaborée comme nous vivons maintenant, nous avons été quelques cellules de chair. Et de cela nous ne savons rien, nous n'avons aucun souvenir. C'est un fait sur lequel nous n'avons aucune prise. Nous sommes renvoyés totalement à l'autre qui est notre père et notre mère. Dans tout le mystère de la constitution de notre propre personnalité, de tout ce que nous avons reçu, de tout ce dont nous sommes les héritiers, tout cela, pour nous, c'est comme une sorte d'immense inconnue, une sorte d'immense tache noire au milieu de notre regard, au cœur de notre mémoire. L'homme est un être de mémoire, mais il ne se souvient pas de son origine.

Quand on y réfléchit et qu'on médite l'évangile de ce jour, quand on suit docilement la conduite de la liturgie, on s'aperçoit que nous sommes simplement invités à méditer ces jours-ci, aux côtés d'une jeune femme, d'une jeune fille de Nazareth qui est enceinte. Et, curieusement, ce qu'on ne sait pas, ce que son entourage ne sait pas et ce que, d'une certaine manière elle non plus ne sait pas, car si Marie est si aimée de Dieu peut-elle vraiment prétendre connaître qui est Dieu, c'est l'origine du mystère qu'elle porte en elle. Le mystère qui l'habite, elle n'en connaît pas tous les secrets ni toute la profondeur. Ici, la relation est totalement inversée. Ce n'est pas la mère qui est à l'initiative de la vie, c'est elle qui a reçu la vie, d'une façon tout à fait inimaginable et incompréhensible pour elle, ce fut d'ailleurs sa première réaction : "Comment cela peut-il se faire puisque je ne connais point d'homme ?" D'autre part, ce qui est peut-être encore plus étonnant, c'est que, dans le sein de Marie c'est quelqu'un, éminemment quelqu'un, le Verbe de Dieu, une personne divine qui est en train de tisser la chair autour d'elle, qui est en train d'épouser notre condition d'homme. Ici, dans le cas de Jésus, ce n'est pas comme cette espèce de tache noire autour de laquelle viennent se cristalliser, au fur et à mesure que nous avançons dans l'existence, des souvenirs d'abord très confus et ensuite de plus en plus précis, ici, au contraire, le cœur de son être, le cœur de sa personne est tout entier lumière.

Et c'est bien cela qui est bouleversant quand on y pense. C'est pour cela que la liturgie ancienne célébrait si souvent le sein de la vierge Marie, de manière totalement émerveillée. "Comment se fait-il que Celui que les cieux ne peuvent contenir s'est enfermé dans le sein de la vierge Marie ?" Effectivement, c'est quelque chose de tout à fait extraordinaire que Celui qui n'est que lumière, que Celui qui est le commencement absolu ait accepté d'avoir une sorte de commencement visible dans la chair, dans le sein de la vierge Marie. Mais ici, ce n'est pas d'abord la chair qui grandit, qui germe, qui s'épanouit et qui, ensuite, donne un homme, par une sorte de pur processus dans lequel la conscience s'enrichit, se développe, se déploie. Ici, c'est la personne même du Verbe de Dieu qui vient dans la chair de Marie et qui est le principe de rassemblement, qui est le principe de ce que cet homme est vraiment un homme comme nous. "Son origine, qui pourra la raconter ?" C'est cela le grand mystère.

Le grand mystère, c'est que le sein de Marie est réellement, vraiment habité par Dieu en personne, par la personne même du Fils de Dieu. Et c'est elle, cette personne du Fils de Dieu qui, petit à petit, tisse cette humanité et, qui plus est, accepte de découvrir notre humanité, à travers la chair qui lui est donnée par Marie. Cela c'est quelque chose de très grand, c'est l'humilité de Dieu. Dieu aurait pu épouser notre condition mortelle d'une tout autre manière. A la limite, même si cela avait paru bizarre, il aurait pu naître directement adulte. Et cependant, Dieu a voulu découvrir la condition humaine en recevant de Marie la chair des hommes. Lui qui est la Lumière, Lui qui est le Commencement absolu, Il a voulu entrer en communion avec les hommes à travers une jeune fille de Nazareth. Il a voulu recevoir cette chair, Il a voulu, comme nous le disons parfois, s'en revêtir, Il a voulu entrer dans notre humanité par la chair de Marie, sa mère.

Frères et sœurs, c'est là peut-être le mystère le plus obscur et le plus difficile pour notre regard. Comment se fait-il que Dieu ait fait une entrée si discrète dans le monde ? qu'Il ait voulu, Lui qui est le Commencement de toutes choses, qu'Il ait voulu adopter une chair avec son commencement ? Et sans renoncer en rien à ce qu'Il soit véritablement le Fils de Dieu, sans renoncer en rien à ce qu'Il soit la véritablement la lumière, qu'Il ait accepté de vivre ce moment obscur par lequel se façonne une chair d'homme, par lequel un être vient au monde à travers la chair de sa mère ? Pour nous, cela doit être un enseignement. Pour nous aussi, dans le mystère de chacun d'entre nous, se dépose ce mystérieux ferment de vie, cette espèce de naissance, de gestation mystérieuse. Dieu est là. Dieu est vraiment en nous. Et si lorsque, avec nos moyens humains nous essayons de ressaisir le mystère de notre origine et que nous tombons sur une espèce de tache noire qui aveugle notre mémoire, en réalité, mystérieusement, notre propre identité est déjà constituée maintenant par le fait que, par le baptême, le Christ est venu habiter personnellement en nous. Ce n'est pas exactement la même chose que le fait que Jésus soit venu dans la chair, que le Fils de Dieu ait pris chair parmi nous. Mais c'est extrêmement important car, déjà, nous sommes des êtres de lumière. A cause de cette humilité de Dieu, à cause de cette très grande simplicité qui lui a fait prendre notre chair comme tout autre enfant, voici qu'aujourd'hui, Il peut prendre chair en nous, et c'est peut-être cela Noël.

 

AMEN

 
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