AU FIL DES HOMELIES

LA VIRGINITÉ DE MARIE

Mt 28, 1-10+16-20

Vigiles du quatrième dimanche d'Avent – B

(23 décembre 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Simplicité et pureté

C

 

omment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d'homme ?" La liturgie de ce dernier dimanche avant la naissance du Sauveur nous fait tourner notre regard vers Marie, et c'est bien normal, c'est bien légitime, puisqu'elle est la Mère du Sauveur. Marie est la Vierge-Mère.

J'aime autant vous dire tout de suite que je n'ai pas la bonne part, parce que non seulement c'est délicat de parler de la virginité de Marie, mais c'est aussi délicat pour le sujet même, parce que, contrairement à ce que nous pensons, parce que nous pensons la plupart du temps comme des païens, la virginité n'est pas une qualité, c'est une faiblesse, c'est un manque et c'est une pauvreté. Pas n'importe quelle faiblesse, pas n'importe quelle pauvreté, mais c'est vraiment cela.

En effet, nous avons de très curieuses idées sur le problème de la virginité. Nous pensons souvent comme des païens, comme les Grecs le pensaient d'ailleurs, que la virginité est une sorte de supériorité, d'indépendance par rapport à la sexualité. Et c'est pourquoi on rencontre souvent dans les milieux des religieux ou des religieuses, certaines personnes qui vivent leur virginité consacrée comme une espèce de supériorité : eux, ils sont au-dessus de tout ça, vous comprenez. C'est une très grave erreur. C'est une erreur très très profonde de jugement, car en réalité, la Bible n'a jamais dit ceci. Même dans les textes qui peuvent paraître les plus exaltants de la virginité, l'Église n'a jamais dissocié la sexualité et la fécondité Les deux choses vont ensemble. Par conséquent, normalement, si la virginité est l'abstention de l'exercice de la sexualité, elle est aussi l'abstention d'une certaine fécondité. Et par conséquent, dans la tradition biblique, c'est un malheur, c'est une pauvreté, c'est un manque. Pour la fille de Jephté, lorsqu'elle doit être immolée par son père parce qu'il a promis d'offrir en sacrifice la première personne qu'il rencontrerait après sa victoire, ce qui la fait pousser une lamentation, ce n'est pas le fait qu'elle va vers la mort, mais qu'elle va vers la mort en étant vierge, sans avoir été connue d'un homme. C'est dans notre mentalité païenne où il y a une véritable sorte de guerre des sexes, où chez les Grecs, les hommes rêvaient de pouvoir faire des enfants sans le secours des femmes, et les femmes rêvaient de pouvoir rester vierges et enfanter quand même, sans avoir besoin des hommes. Dans ce contexte-la, la virginité est comprise comme une sorte de supériorité : le pouvoir de se débrouiller tout seul ou toute seule. Mais ce n'est pas du tout dans la tradition biblique.

Quant-à l'idéal de virginité qui serait purement une sorte de maîtrise de soi stoïcienne, par laquelle on écrase et l'on anéantit complètement sa féminité ou sa masculinité, ce genre de chose n'a jamais traversé, à aucun moment la mentalité judéo-chrétienne. Mais alors, que signifie la virginité ?

La virginité, et surtout la virginité de Marie, c'est une sorte de sacrement qui indique la situation actuelle de l'Église. Non pas comme un symbole, mais je dis bien un sacrement, c'est-à-dire quelque chose de réel. La virginité de Marie est tout à fait réelle, ce n'est pas une image, ce n'est pas une façon de parler. C'est vraiment que Marie est restée vierge. Mais cette virginité n'est pas une sorte de supériorité. Elle est une sorte de déficience radicale pour manifester que tout notre être est tourné vers le salut, vers les derniers temps.

Dans la Bible, être, pour un homme ou une femme, c'est la possibilité de s'aimer. Il n'y a pas cette haine et cette animosité des sexes. La femme n'est pas un malheur qui a été donné par les dieux à l'homme, comme le pensait Hésiode ou les anciens grecs. L'homme et la femme ont été créés ensemble, homme et femme, dans une unité profonde et dans une communion profonde. Par conséquent, être homme c'est désirer aimer une femme, et être femme c'est désirer être aimée par un homme. Si, à ce moment-là, la virginité intervient, elle intervient comme frustrant carrément ce désir d'être aimé, elle intervient comme un manque, comme un inachèvement. La virginité c'est l'inachèvement. C'est la nuptialité, c'est la nubilité, c'est pouvoir être épousée, mais vivre dans sa chair le mystère de ne pas être épousée pleinement.

Et c'est cela qu'a vécu Marie. Sa virginité n'est pas une sorte de cadeau pour montrer, de la part de Dieu, que son enfantement serait tout à fait extraordinaire, une sorte de preuve que son enfant est vraiment le Fils de Dieu. Ceci est une manière apologétique de voir, et qui est beaucoup plus tardive. En réalité, la virginité de Marie, c'est parce qu'elle est l'Église, elle fait corps avec l'Église qui, à la fois, enfante le Sauveur, mais surtout attend la venue et l'irruption totale du salut. C'est cela le mystère de la virginité de Marie. C'est que, toujours, elle sera au cœur de l'Église, comme celle qui montre à l'Église que nous devons être épousés. La virginité n'a pas d'autre sens que de s'accomplir dans la nuptialité totale, dans les épousailles totales du Christ et de son épouse, l'humanité.

C'est pour cela que c'est un manque, c'est un désir d'être épousée. Et une virginité qui serait vécue sur le mode de la supériorité et non pas sur le mode du manque ou du désir, ne serait pas une véritable virginité. Le mystère de Marie c'est précisément que, dans le mystère même de sa virginité, elle ait manifesté que l'Épouse, l'Église, l'humanité tout entière doit être épousée. Et j'en voudrais pour signe une réflexion de saint Paul, précisément sur la virginité.

Vous savez qu'à un certain moment, la communauté des corinthiens devant être très agitée par certains problèmes, notamment de mariage ou de non-mariage, Saint Paul essaie d'encourager les gens, hommes ou femmes, à vivre vierges, non mariés. A première lecture, on a l'impression que saint Paul déclare la virginité comme une sorte de statut supérieur à la vie mariée. Et généralement, en bons occidentaux très fonctionnels, nous assortissons cela d'un certain nombre de raisons qui n'en sont pas, comme de dire : celui qui n'est pas marié n'a pas besoin de penser à son conjoint ou à sa conjointe comme si le Christ était venu demander la virginité aux hommes, simplement pour que les affaires marchent mieux comme si le projet primitif de la création : "Homme et femme Il les créa" était quelque chose qu'on pouvait mettre entre parenthèses comme si ça n'avait pas d'importance, et qu'au fond, ce qu'il fallait c'est que les affaires marchent. C'est inouï de penser des choses comme ça. En réalité, lorsque saint Paul dit cela, il le dit pour une raison très précise, il le dit "parce que les temps sont courts", à cause de l'irruption possible des temps nouveaux. Et s'il demande aux gens de vivre dans la consécration virginale, c'est pour manifester ou pour être là des signes de la proximité des temps nouveaux. Il n'y a pas d'autre raison à la virginité dans la vie chrétienne Si la virginité chrétienne n'est pas un signe posé au cœur du monde pour dire "Mais Dieu vient nous épouser !" elle n'a pas de sens, purement et simplement pas de sens. C'est parce que les temps nouveaux, l'amour de Dieu fait irruption pour épouser l'humanité que par grâce, et presque par folie, des êtres peuvent être appelés à vivre cette virginité, précisément consacrée, c'est-à-dire tout entière tournée vers les épousailles avec le Christ, pour ne faire qu'une seule chair avec Lui, dans le Royaume désormais totalement réalisé qui est l'unique corps du Christ.

C'est pour cela que si la tradition chrétienne a dit que Marie était vierge avant l'enfantement, pendant l'enfantement et après l'enfantement, ce n'est pas pour des raisons gynécologiques C'est pour une raison extrêmement profonde et décisive qui est que, dans le mystère de Marie qui met au monde le Christ, nous avons les trois phases du salut. Vierge avant l'enfantement, cela veut dire qu'elle est la fille de Sion, elle est l'Israël brûlant, incandescent de l'attente du Messie. Au moment même où Marie reçoit l'annonce de l'Ange et demande : "Comment cela va-t-il se faire ?" elle concentre en elle-même toute la vie d'Israël dans laquelle elle est elle-même enracinée. Et par là par le fait que, de façon virginale, elle devient la mère de Jésus, elle manifeste qu'elle est totalement ouverte à l'irruption des temps nouveaux. Vierge pendant l'enfantement, cela signifie que, dans le moment même où le salut commence à être donné au monde, dans le moment même ou les temps nouveaux et définitifs commencent à s'accomplir, au moment où le Christ vient au monde par elle, elle est vierge, c'est-à-dire que le monde n'est pas encore pleinement et totalement épousé. Dans le mystère même de son enfantement, la virginité de Marie signifie que le monde est encore en attente.

Et vierge après l'enfantement, cela veut dire que Marie, même dans le mystère de son assomption, là où elle a rejoint son Fils, à qui elle a donné sa chair, là encore, elle porte dans sa virginité céleste, elle porte le signe que l'Église est promise à son Epoux, mais n'est pas encore épousée totalement.

C'est cela le mystère de la virginité de Marie. Vous voyez, dans ce cas-là, cette virginité ne signifie pas une sorte de désintérêt ou de mépris de la sexualité. Cela n'a rien à voir, c'est complètement aberrant de voir les choses comme cela. Ce que cela signifie, au contraire, c'est que Marie, dans sa virginité même, a été plus femme que toutes les autres femmes. Elle a vécu, mystiquement mais réellement, ce désir d'être épousée totalement dans le corps mystique de son Seigneur. Elle l'a d'ailleurs vécu de façon tout à fait extraordinaire par la fécondité qu'elle a portée, dans laquelle elle a donné vie à son Sauveur, vivant par là une unité, une communion charnelle avec son Fils qui est tout à fait extraordinaire et qui est un pur don de grâce. Mais, voyez-vous, en aucun cas ce n'est une sorte de reniement du projet primitif de la création de Dieu. Ce n'est pas que la Vierge Marie ne serait plus ni homme ni femme, mais, en réalité, au contraire, elle est "La Femme", elle est "l'Épouse", elle est "La Vierge", dans toute sa féminité et dans tout son désir d'être épousée par Dieu. Elle est le feu brûlant de notre désir d'être sauvés ... Elle est le resplendissement et le rayonnement de notre désir d'être épousés ou d'être aimés. Et ce qui est très beau, c'est qu'au fond, l'amour que Marie a eu pour son Fils a été à la grandeur même de la manière dont elle vivait la pauvreté et le dénuement de sa propre virginité. Ce n'était pas simplement un refus, ce n'était pas simplement une sorte de frustration mal assumée, mais c'était véritablement que, dans tout son être, ce désir d'être enfin véritablement accueillie dans le Royaume de Dieu et d'épouser totalement la chair de son Fils, ce désir a été le cœur profond de sa vie, et c'est en cela, qu'aujourd'hui, elle peut compatir à toutes nos misères et à toutes nos faiblesses.

 

AMEN

 
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