AU FIL DES HOMELIES

JOSEPH, NE CRAINS PAS

Mt 1, 18-24

Vigiles du quatrième dimanche d'Avent - A

(20 décembre 1992)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Q

uelle sobriété, quelle pudeur recouvre cet amour fou entre un homme et une femme, entre Joseph et Marie ! Faut-il que nous soyons embarrassés de cet amour humain, comme souvent l'ont été les peintres qui nous ont représenté un Joseph bien vieux, souvent derrière Marie, suffi­samment vieux pour avoir une canne à la main et qui a l'air embêté ou de sommeiller un peu et qui tient davantage du penseur de Rodin que du mari heureux ! Un seul tableau que je connais représente Joseph as­sez près de Marie, regardant par-dessus l'épaule de Marie, pour voir quel est l'Enfant en question.

Il me semble que l'embarras que l'on a par rapport à Joseph ne vient pas du fait qu'il ne soit pas vraiment le père de l'enfant, mais c'est l'embarras de tout père par rapport au berceau du premier enfant. Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, je ne l'ai pas ex­périmenté puisque je ne suis pas encore père et que je ne le serai jamais, mais les premiers papas ont l'air quelque peu embarrassés face au nouveau-né. La grande intimité qu'il y a entre l'enfant et la mère sem­ble un peu repousser le père dans le coin de la cham­bre. Et pourtant il est là, et il est important qu'il soit là.

Si Joseph aime Marie c'est qu'elle est belle et c'est qu'il l'a remarquée. Il n'est pas possible autre­ment que nous comprenions l'évangile. Certes l'évan­gile ne raconte pas comment ils se sont rencontrés dans les rues, mais j'imagine assez aisément que Ma­rie a dû descendre chercher de l'eau plusieurs fois le même jour et que sa mère a dû lui dire : Tu sais, Ma­rie, la cruche est déjà remplie, ce n'est pas la peine de redescendre au puits ! C'est qu'elle avait remarqué ce jeune et beau Joseph. Permettez-moi de lui attribuer une beauté, car je pense que Marie avait du goût.

Si nous ne savons pas grand-chose sur Joseph et Marie, j'emprunte à la Bible quelques paroles entre des hommes et des femmes. Une parole qui pourrait être attribuée à Joseph est celle du serviteur qu'Abra­ham envoya chercher une femme pour son fils Isaac, femme qu'il découvre, comme toujours, près d'un puits.

"La jeune fille était très belle, elle était vierge, aucun homme ne l'avait approchée. Elle des­cendit à la source, remplit sa cruche et remonta. Le serviteur courut au-devant d'elle et dit : "S'il te plaît, laisse-moi un petit peu d'eau de ta cruche !" cela au­rait très bien pu se passer entre Joseph et Marie. "Elle répondit : "Bois, mon seigneur !" et vite elle abaissa sa cruche sur son bras et le fit boire. Quand elle eut fini de lui donner à boire, elle dit : "Je vais puiser aussi pour tes chameaux jusqu'à ce qu'ils soient dé­saltérés !" Et vite elle vida sa cruche dans l'auge, courut encore au puits pour puiser et puisa pour tous les chameaux." Écoutez cette phrase : "L'homme la considérait en silence, se demandant si le Seigneur l'avait mené au but !" Voilà une phrase qui pourrait totalement être attribuée à Joseph lorsqu'il rencontra Marie, non seulement la première fois, mais quand il sut qu'elle avait conçu du Saint Esprit. Il a même fallu que Dieu intervienne dans un songe, comme dans l'évangile d'aujourd'hui, pour que Joseph se décide à ne pas la répudier mais à la prendre pour femme.

Une autre phrase que l'on peut mettre sur la bouche de Joseph, c'est celle de la rencontre entre Jacob et Rachel. Jacob va rejoindre le pays de Laban et il s'arrête près d'un puits à l'heure où les bergers viennent abreuver leurs troupeaux. Écoutez le récit.

"Jacob demanda aux bergers : "Mes frères, d'où êtes-vous ?" Ils répondirent : "Nous sommes de Haran,"  Il leur dit : "Connaissez-vous Laban, fils de Nahor ?" "Nous le connaissons" répondirent-ils. Il demanda : "Va-t-il bien ?" ils répondirent : "Il va bien et voici justement sa fille Rachel qui vient avec le troupeau." Jacob dit : "Il fait encore grand jour, ce n'est pas le moment de rentrer le bétail. Abreuvez les bêtes et retournez au pâturage." Mais ils répondirent: "Nous ne pouvons le faire avant que soient rassem­blés tous les troupeaux et qu'on roule la pierre de la bouche du puits, alors nous abreuverons les bêtes." Ils conversaient encore lorsque Rachel arriva avec le troupeau de son père car elle était bergère. Dès que Jacob eut vu Rachel, il s'approcha, roula la pierre de dessus la bouche du puits et abreuva le bétail de son oncle Laban. Jacob donna un baiser à Rachel puis éclata en sanglots."

Une histoire d'amour.

Je profite qu'il y a dans l'assemblée des jeunes que j'ai eu la joie et le privilège de marier pour me rappeler en les ayant écoutés, eux et les autres, d'avoir toujours été surpris par le fait que lorsqu'un homme aime une femme et qu'une femme aime un homme, ils se croient uniques au monde. Leur amour est premier, il ne ressemble à aucun autre, et le monde ne tournait pas avant qu'ils s'aiment. Le monde a commencé le jour où ils ont commencé à s'aimer. On pourrait croire que les amoureux sont égoïstes, qu'ils sont enfermés sur leur amour. J'ai plutôt envie de croire que dans l'histoire d'amour entre un homme et une femme se résume toute l'histoire du monde, comme une boule sur laquelle se refléteraient tous les évènements du monde. Quand un homme et une femme s'aiment, c'est toute l'histoire de Dieu qui recommence. J'ai envie de penser que Dieu recommence à zéro, c'est pour cela que c'est si émouvant. Non pas simplement parce qu'on est touché parce que c'est de l'amour, mais on est touché parce que c'est Dieu qui est pré­sent, Dieu qui a les yeux écarquillés sur ce qu'Il a fait de plus beau dans le monde, c'est-à-dire l'amour d'un homme pour une femme et d'une femme pour un homme. Il n'a rien fait de plus beau. Rappelez-vous le premier cri de l'homme, au paradis, lorsque ayant un peu dormi et qu'on ait tiré de lui une côte, quelque chose qui apparemment était en trop puisqu'il y a bien vécu sans cela, il s'écria non pas "gloire à toi, Sei­gneur ! Alleluia !" Il n'a pas commencé par tourner ses mains et ses paumes vers le ciel en remerciant le Seigneur. Non, il a tourné ses mains vers le corps de sa femme et il a dit : "C'est l'os de mes os et la chair de ma chair !" Si ce n'est pas un cri d'amour conjugal alors il n'y en a pas dans la Bible. Et Dieu s'est réjoui de ce cri-là parce que c'est le cri de son cœur, c'est le cri de ses entrailles. Dès le premier temps de l'huma­nité, ce cri a ému le cœur de Dieu qui a voulu l'enten­dre au point qu'il a fait patienter un peu l'homme : Il ne te manque rien ? Je ne trouve pas dans les droma­daires, les chameaux et les autruches d'épouse qui me convienne, fais un peu autre chose, je t'en prie. Alors, dors un peu et nous verrons. Dieu, comme un metteur en scène, a pris le temps de présenter la femme. Donc si à l'aube de l'humanité Dieu a pris ce temps, à l'aube de la Nouvelle Alliance, Dieu a pris le temps d'ac­compagner et de mener Marie à Joseph.

Evidemment on ne dit rien de ces mots d'amour. Pourquoi ? Parce que tout l'évangile, c'est le mot d'amour. Parce qu'il aurait fallu qu'on répète, à l'intérieur de la relation de Joseph et Marie, tout l'évangile. Vous comprenez que tout le reste de l'évangile, Joseph et Marie l'ont inauguré par leurs clins d'œil, leurs fous rires, le premier amour lors­qu'ils se sont rencontrés dans les rues et qu'ils ont découvert qu'ils s'aimaient. Et que là déjà s'inscrivait, avant même que Marie fut enceinte, toute l'histoire de l'amour de Dieu pour son peuple. C'est pour cela qu'on n'en a rien dit dans l'évangile, parce que c'est dit après. Tout le reste de l'évangile manifesterait et ré­vélerait cet amour profond que Joseph avait pour Ma­rie.

Alors il y a une chose que l'on peut ajouter à cet évangile. C'est que je suis sûr que Joseph a dit à Marie, lorsque après le songe il était convaincu qu'elle était toujours celle qu'il aimait, qu'il ne pouvait rien changer à cet amour unique au monde, et il avait rai­son de le penser unique : "Oui, Marie, tu es vraiment la Demeure de Dieu parmi les hommes !"

 

 

AMEN

 

 
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