AU FIL DES HOMELIES

CHANTER LE BONHEUR D'EXISTER DEVANT DIEU

Vigiles du quatrième dimanche de l'Avent – C

(24 décembre 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, je crois que nous devons répa­rer un oubli. Pendant toute cette année, on a prêché plus que trois cent soixante fois, puis­que nous prêchons tous les jours et qu'il y a même des jours où l'on prêche deux fois, et l'on n'a pas parlé d'une grande figure dont c'était l'anniversaire de la mort, je veux parler de Jean-Sébastien Bach. Or, je crois que c'est une grande figure de l'Avent, c'est pour cela que je choisis ce soir d'en dire quelques mots pour nous aider à entrer dans le mystère de ce qua­trième dimanche de l'Avent. Bach est une figure de l'attente, une figure de l'espérance, je sais, il était lu­thérien, comme dirait l'autre, "et alors ?" C'est vrai qu'il est né dans cette grande tradition luthérienne, où les liturgies à Leipzig ou à Weimar duraient quand même deux heures, c'était plus long qu'à saint Jean de Malte, donc c'est dire la piété qui animait les foules à l'époque, c'est dire aussi l'efficacité et la productivité des chantres et des "cantor".

Mais plus que l'aspect imposant de l'œuvre de Bach, parce qu'il y a avant, et après, il est comme Jésus-Christ dans l'histoire du monde, Bach, dans l'histoire de la musique, il y a avant Bach et après Bach. Or, plus que le problème de la quantité de production musicale, plus même que le problème de l'invention en matière de musique, il a touché à tous les genres, à toutes les formes d'instrumentation, il a mis au point toutes les grandes formes de ce que les italiens avaient élaboré, mais par-delà tout cela, ce que je trouve le plus extraordinaire, c'est qu'on peut résumer Bach dans cette idée-là : il a vraiment expérimenté la musique, il l'a comprise, il l'a créée, il l'a jouée, il l'a chantée comme une véritable expérience de Dieu. C'est sans doute le seul musicien pour qui faire de la musique et faire de la théologie, c'était la même chose.

C'est sûr qu'il y a d'autres aussi grands génies musicaux que Bach, il y a Mozart, et bien d'autres que je ne citerai pas ici, mais s'il y en a un qui a compris l'affinité radicale qu'il y avait entre la musique et le mystère de Dieu, c'est lui. De ce point de vue-là, il a quelque chose de davidique. Vous avez entendu tout à l'heure, au fond, le péché de Mikal, c'est qu'elle ne comprend rien à la musique, c'est cela le drame. David, lui, il est musique, non seulement avec sa harpe, non seulement au milieu de son peuple, mais il est musique devant Dieu, parce que tout son être est musique. Ce texte qui est si beau et si bouleversant, d'une certaine manière, et d'autant plus bouleversant que sa femme Mikal ne comprend rien, elle ne comprend pas que David est musique devant Dieu, mais Bach, c'est cela qu'il a compris. Il a compris que l'existence de l'homme était musique devant Dieu. Evidemment, ce qui fait le génie de cet homme, c'est que non seulement il l'a compris, mais l'a réalisé, cependant, il ne l'aurait pas fait s'il n'avait pas eu ce pressentiment spirituel que l'existence de l'homme, fondamentalement est une musique. Cela peut paraître étonnant de dire cela, et pourtant, si on y réfléchit, c'est une des choses les plus étonnantes de la musi­que.

Par rapport au discours, quand on parle, qu'on explique, d'une certaine manière, on veut pénétrer le secret des choses, on veut le dominer et le maîtriser. Quand on chante, quand on fait de la musique, c'est pour cela qu'on célèbre et qu'on prie en chantant tous les jours ici, ce n'est pas qu'on veuille expliquer les choses, on ne veut pas les maîtriser ni les dominer, on veut simplement les célébrer.

La musique est le seul langage humain qui fait exister les choses dans leur simplicité et chante le bonheur parce que ces choses existent. La vie de Bach, c'est cela : pleine de contrariétés, il avait mauvais caractère, il était emporté, il était irritable, susceptible, il trouvait qu'on n'appréciait pas son talent à sa juste mesure (entre nous soit-dit, il avait parfaitement raison parce qu'autour de lui, les princes protecteurs et les autres n'étaient que des ploucs !). Mais l'intuition profonde de Bach était que le mystère de l'existence humaine devant Dieu, et le mystère de Dieu étaient si beaux, qu'on ne pouvait faire qu'une chose, c'était de célébrer ce mystère en le chantant. C'est cela qui est merveilleux, cette intuition profonde.

Le seul mouvement musical qui ait eu la même intuition, mais dans un langage tout à fait diffé­rent, je crois que c'est le grégorien. Au fond, le mé­lisme grégorien, c'est la même idée, lorsque vous êtes devant une chose, vous ne pouvez faire que des voca­lises, en réalité, c'est pour chanter, célébrer, se laisser saisir par le bonheur de l'existence, le bonheur du monde, et le bonheur des choses. C'est cela la gran­deur de cet homme, quand il était assis à son clavier, quand il tenait le violon, quand il faisait répéter sa schola de Leipzig qui était lamentable, et qui l'irritait au dernier degré, parce qu'il n'avait jamais les solistes qu'il fallait pour interpréter exactement comme il voulait, en réalité, il savait que malgré toutes les im­perfections du chant ou de la musique humaine, il savait simplement qu'à ce moment-là c'était le bon­heur du mystère de l'existence de l'être qui était chanté à travers sa musique.

C'est pour cela que Bach s'est vraiment com­pris très profondément, comme une sorte de serviteur, il était vraiment à son orgue, à son clavecin, unique­ment serviteur de Dieu.

Et la dernière chose que je trouve très belle et qui est exactement dans cette ligne-là, c'est que contrairement à ce qu'on pense parfois, la musique de Bach a été extrêmement marquée par le problème de la mort. Il a perdu sa première femme, qu'il aimait beaucoup, et puis il a perdu des enfants, donc à plu­sieurs reprises, cet homme a été affronté au mystère de la mort, et ce qui est merveilleux, c'est que cela n'a jamais tari son génie. Pour un certain nombre de mu­siciens le fait d'être confronté au mystère de la mort s'est même parfois terminé par des suicides, parce que je crois que les musiciens ont une telle sensibilité, une telle fragilité, parce qu'ils utilisent un langage difficile qui se joue sur rien du tout, chez Bach, avec ses décès à répétition, il y aurait pu y avoir, à cause des amis, sa première femme, les enfants, une sorte de découra­gement, ou même, un anéantissement. Or chez lui, c'est l'effet inverse qui s'est produit. Il a vraiment compris que face à la mort, ce qu'il créait musicale­ment était une ouverture d'attente et d'espérance.

De ce point de vue-là, on peut dire que toute l'œuvre de Bach est un immense Avent musical. Il a compris que quand on chantait, qu'on célébrait, qu'on jouait d'un instrument, que l'on composait de la musique, c'était une certaine manière de se projeter soi-même à la rencontre de Dieu, et c'est cela l'expérience musicale de Bach. Ce n'est pas simplement comme on le croit souvent pour la musique, que la musique serait simplement un rythme avec la mesure un, deux, trois, quatre. Chez Bach cela ne marche pas du tout, quand vous écoutez les cantates, si vous les exécutez un, deux, trois, quatre, vous les exécutez au sens fort du terme, vous les tuez. C'est vraiment ce mouvement dynamique, qui fait que pour lui, l'homme musical c'est celui qui est sans cesse précipité au-delà de lui-même à la rencontre de Dieu, ce qui fait cette expérience si belle et si grande.

Cela rejoint au fond ce dimanche que nous célébrons aujourd'hui, d'une manière sans doute beau­coup moins savante que la musique de Bach, nous méditons sur celle qui a inventé la musique de l'exis­tence, qui est la Vierge Marie, celle qui a inventé le Magnificat. Ce Magnificat c'est bien plus que des paroles, c'est un chant extraordinaire, et pour nous, ce soir, au moment d'entrer dans Noël comme si cette année, peut-être clin d'œil à Bach, le moment même où l'on chante le dernier dimanche de l'Avent, on va chanter demain un choral de Bach, et à Noël cette année on chantera aussi un choral de Bach. C'est le fait qu'au moment où l'on va entrer dans ce mystère de Noël, c'est comme si nous étions appelés à redé­couvrir cette dimension profondément musicale de l'existence. Exister, c'est d'une certaine manière, faire de sa vie, de tout ce qu'on est, de tout ce qu'on fait, une musique pour Dieu, et une musique qui vient de Dieu. Alors, comme je crois quand même qu'il est au Paradis, même luthérien, que par l'intercession de Jean-Sébastien Bach, nous puissions nous aussi redé­couvrir cette profonde musicalité et cette profonde beauté de notre existence, simplement parce qu'il nous est donné d'attendre Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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