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BENEDICTUS

Is 63, 15-64,3 ; Lc 1,57-66

Lundi de la quatrième semaine de l'Avent – C

(23 décembre 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

e cantique de Zacharie, ce Benedictus que nous chantons, avec toute l'Église chaque matin à l'office des laudes, est comme le résumé de toute l'attente de tout l'Ancien Testament. C'est le thème de cette promesse faite par Dieu à Abraham, cette promesse qu'Il a renouvelée à tous les patriarches, à Isaac, à Jacob, cette promesse qu'Il a rendue plus instante, plus pressante, plus précise à David comme serviteur. Zacharie pressent que cette promesse est sur le point de s'accomplir car ce petit enfant est celui qui marche immédiatement devant le Très-Haut. Il est le prophète par excellence qui va préparer les voies pour que le soleil levant puisse venir nous visiter avec l'amour et la tendresse de Dieu, nous qui sommes encore "à l'ombre de la mort."

Ce cantique de Zacharie est donc tout à la fois l'ouverture de l'évangile et le confluent de toute l'attente et l'espérance de l'Ancien Testament. Je voudrais m'arrêter sur un mot de ce cantique. Dans cette litanie des bienfaits qu'égrène Zacharie je retiens celui du "souvenir" de la mémoire. Quand nous parlons du mémorial, quand par exemple après la consécration nous faisons mémoire du mystère pascal du Christ, de sa Résurrection, de son Ascension, de sa venue à la fin des temps, nous pensons spontanément que la mémoire c'est à l'intérieur de notre cœur, de notre âme ou à l'intérieur du cœur de l'Eglise, de l'âme de l'Église ou de l'humanité ou à l'intérieur de l'âme du peuple élu (en ce qui concerne le cantique de Zacharie) que se situe cette mémoire, que se situe ce souvenir. Nous pensons que nous devons "faire mémoire" des mystères du Christ comme Zacharie faisait mémoire de l'attente d'Abraham, d'Isaac et de David. Et cette mémoire est pour nous comme un pont qui nous raccroche au passé, qui nous rattache au passé et qui nous permet d'être en communion avec ceux qui nous ont précédés, comme aussi avec les merveilles qui leur ont été accordées comme preuves que Dieu leur a données de sa tendresse et de son amour.

Mais en réalité cette mémoire dont il est toujours question dans la liturgie, et dont parle ici Zacharie, n'est pas notre mémoire. Ce n'est même pas la mémoire de l'Église en tant qu'elle est le rassemblement de tous les chrétiens et l'Épouse du Christ. La mémoire dont il est question, c'est la mémoire de Dieu. Aussi bien quand nous chantons "amour qu'Il scellait avec nos pères et souvenir de son Alliance Sainte" le texte que je viens de vous lire traduit de façon plus précise "ainsi fait-Il miséricorde à nos Pères, ainsi se souvient-Il de son Alliance Sainte". C'est Dieu qui se souvient de son Alliance Sainte. Et si le passé est encore vivant aujourd'hui, ce n'est pas parce que nous l'évoquerions avec la puissance finalement bien dérisoire, de notre mémoire, si le passé est encore actuel aujourd'hui c'est parce que Dieu se souvient. C'est Dieu qui se souvient.

Vous l'avez entendu tout à l'heure dans l'oracle d'Isaïe. Isaïe appelle Dieu à son secours parce que le peuple est dans une détresse telle qu'il a l'impression qu'Abraham n'est plus son père, qu'Isaac ne se souvient plus de lui. Il a l'impression que la mémoire humaine fait défaut et que les Pères ne sont plus présents, ici, au milieu de leur peuple. C'est pourquoi il en appelle à Dieu lui-même. Si Abraham ne se souvient plus qu'il est notre père, si nous sommes dans une telle détresse que nous avons l'impression d'être abandonnés même par nos ancêtres en qui nous mettons le plus notre confiance et notre certitude, c'est à Toi, Dieu, que nous en appelons, parce que Toi Tu es notre Père, parce que Toi, Tu n'oublies pas, Toi, Tu te souviens toujours.

Ainsi, toute l'histoire s'unifie dans la mémoire de Dieu. La mémoire de Dieu qui est en réalité son éternité, c'est-à-dire que Dieu est réellement présent, simultanément à tous les instants du déroulement du temps, du déroulement de l'histoire. Et tous les événements, quels qu'ils soient ou semblent se succéder, devant le regard de Dieu constituent une symphonie unique où tout s'accorde et s'associe sous ce regard qui ne bouge pas. Le regard de Dieu embrasse toute notre histoire, depuis l'origine du monde jusqu'à sa fin. Il embrasse toute notre histoire personnelle depuis notre naissance jusqu'à notre mort dans un seul regard d'amour qui est une "mémoire vivante" parce qu'il donne à chaque chose sa pleine actualité, sa pleine valeur vitale présente. Dieu est le Dieu du présent. C'est le Dieu d'un présent qui recouvre tout ce que nous appelons le passé comme ce que nous appelons le futur. Et aussi bien, quand nous célébrons l'eucharistie, Dieu se souvient et c'est le même acte de Dieu qui recevait l'offrande de son fils à la dernière cène et au Golgotha qui est aujourd'hui en train de recevoir l'offrande de l'Église qui, elle aussi, devient identique à celle du Christ sur la croix.

Ce thème de la mémoire, du mémorial du cœur de Dieu doit être l'assise de notre espérance, de notre confiance, de notre certitude. Nous ne sommes pas livrés aux aléas de nos souvenirs, nous sommes présents, toute notre vie et tout ce que nous sommes, tous ceux que nous connaissons et que nous aimons, tous ceux qui nous ont précédés ou qui nous suivrons, tous sont présents dans cette éternelle mémoire de Dieu qui nous enveloppe de sa tendresse, de son amour, de sa bienveillance et de son salut.

 

AMEN