AU FIL DES HOMELIES

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SI TU DÉCHIRAIS LES CIEUX

Is 63, 15-64, 3

(23 décembre 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

I

l est rare, dans l'Ancien Testament, que le peuple s'adresse à Dieu en l'appelant du nom de Père. Déjà le prophète Isaïe pressentait que Dieu n'était pas simplement créateur, chef du peuple, mais que ce Dieu était père. Et Isaïe savait aussi que ce père portait dans notre monde, toute une capacité, toute une énergie, tout un désir de rédemption. "Le Seigneur est notre Père, notre Rédempteur. Père est son nom pour toujours."

       Ce Père, ce Rédempteur, nous le connaissons désormais dans le visage du Fils, du Rédempteur, car cette longue plainte dont le prophète se fait l’interprète auprès de Dieu, cette longue plainte des hommes qui s'aperçoivent qu'ayant abandonné Dieu ils ne portent plus son nom, c'est-à-dire ils ont rompu sa filiation avec Lui, ils ne peuvent plus l'appeler "Père !" Cette longue plainte dure encore dans notre propre cœur comme dans le cœur de nos frères d'aujourd'hui. Et notre cœur se trouble comme celui du peuple exilé loin de sa terre, ayant perdu les références essentielles de son existence, est en fumée aux pieds de ses ennemis.

        Et sa plainte, et sa prière, toujours la même : "Si Tu déchirais les cieux et si Tu descendais !" C'est ce cri ou ce murmure de souffrance qui a ponctué tout notre temps de l'Avent. Ce cri qui n'exprime pas simplement notre foi chrétienne mais qui, je crois, contient aussi toute la recherche, parfois angoissée, de l'homme qui sait qu'il ne peut pas demander à la terre ce que la terre ne peut pas lui donner. Et donc, il relève son visage et son cœur vers le ciel, et demande non seulement que Dieu se manifeste comme vraiment Dieu mais qu'Il descende avec lui, sur la terre, dans sa misère, dans son péché. "Si Tu déchirais les cieux !"

       L'homme n'attend pas seulement quelque signe lointain ou quelque démonstration qui soit purement de l'ordre de la pensée, de l'abstraction. Il demande à Dieu une manifestation grandiose. Il demande à Dieu une théophanie, comme du temps de Moïse sur le Sinaï, lorsque Dieu acceptait de déchirer les cieux, de se manifester dans le feu, dans la foudre et alors "la terre entière tremblait". L'homme ne peut pas se contenter d'un Dieu lointain, de quelque parole vague sur l'existence et la proximité de Dieu. Il veut, en définitive, et profondément, voir sa face, car il sait qu'il n'est fait que pour cette présence et ce compagnonnage quotidien avec Celui qui est son Père, son Créateur et son Rédempteur.

       "Si Tu déchirais les cieux !" Si Tu te manifestais." Si Tu descendais !" Et bien le Dieu de la Création, le Dieu infini a pris ce cri à la lettre. Et ce qui était symbolique de théophanie dans l'Ancien Testament est devenu réalité dans le Nouveau Testament. Oui, ce qui était apparemment incassable, obstacle, s'est brisé. Le ciel s'est réellement ouvert, et Dieu est réellement descendu dans la chair de l'homme pour être son compagnon de misère, pour être son rédempteur. Le Fils a manifesté que le Père était toujours là, non dans la puissance de sa justice mais de sa fidélité, car ce que le prophète exprime ici c'est un appel à la fidélité de Dieu beaucoup plus qu'à sa justice envers le péché des hommes. Il fait référence à l'appel d'Abraham et dit : "Reviens, à cause de tes serviteurs, des tribus de ton héritage ! Puisque Tu es Père, puisque Tu es défenseur des pauvres de ta famille, sois fidèle à Toi-même ! Sois fidèle à ta paternité !" Aide ton Église à venir reprendre en main ce peuple exilé, ces enfants souffrants, manifeste-Toi non pas d'abord parce que nous sommes pécheurs, mais parce que Tu es un Dieu fidèle qui n'abandonne jamais l'Alliance et la promesse que Tu as déposé dans l'histoire et le cœur de ton peuple et de tous les hommes.

       Oui, Dieu a pris le cri de l'homme à la lettre et Il a ouvert les cieux et Il est descendu. C'est cela que nous nous préparons à célébrer. Non pas uniquement un événement du passé, historique qui ne reste dans la mémoire de nos frères que comme une date du calendrier, mais un événement permanent, un événement d'aujourd'hui, un événement présent dans le monde, beaucoup plus présent que nous ne le pensons, parce que c'est un événement intérieur et les événements intérieurs sont bien plus importants que tous les événements extérieurs qui défraient la chronique. Cet événement, c'est que Dieu, réellement, vient encore aujourd'hui et qu'Il descend dans la chair de son Fils pour être rédempteur des péchés de son peuple et le restaurer dans son Alliance et dans sa fidélité. Nous nous préparons à célébrer le plus grand événement du monde c'est-à-dire l'événement qui donne au monde sa véritable grandeur. Le monde n'en saura rien, mais par la grâce de Dieu nous le savons et nous y croyons. C'est cela qui, imperceptiblement, permet à notre monde d'exister pour ce qu'il est.

       Il nous faut entrer maintenant dans cette méditation profonde du Noël quotidien de sa naissance, de la réponse immédiate et précise de notre appel à chacun car nous savons désormais que cet appel, avant que nous l'exprimions est déjà réalisé puisque le Père est toujours avec nous dans la chair de son Fils, pour nous sauver, pour être notre rédempteur par le sang versé.

       Ainsi l'histoire quotidienne devient sacrée. Non, elle est révélée comme étant sacrée. Ainsi l'histoire de chaque homme ne devient pas sacrée, mais est révélée comme étant sacrée. Ainsi chaque événement de notre vie, si petit, si banal soit-il, ne devient pas sacré mais est sacré parce qu'il porte en lui-même la possibilité de nous faire rencontrer Dieu qui, à travers tout cela déchire les événements les plus pour venir se manifester à nous. Alors, comme le suggère Jacques Rivière, cet écrivain du début du siècle, "notre vie, quelle qu'elle soit, surtout si elle est misérable et pauvre, est un endroit sacré" et il écrivait : "Je sens tout ce qui m'y attend de nouveau et d'ineffable."

       Frères et sœurs, ce nouveau et cet ineffable c'est la présence du Christ qui vient pour nous, qui vient en nous et à travers nous pour tous nos frères qui recherchent, de façon obscure et parfois tragique, du nouveau et de l'ineffable. Ce nouveau, cet ineffable, c'est la présence du Christ mais c'est aussi notre véritable identité, celle que le Christ, par son incarnation, ne cesse de renouveler. Et nous qui la trouvons si banale, Lui la trouve ineffable ! Alors ce renouvellement, qu'il soit le plus intérieur possible, car il sera, à ce moment-là, le plus vrai et le plus étonnant pour le monde.

       AMEN

 

 
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