AU FIL DES HOMELIES

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LA VOIX

Jr 1, 4-10

(13 décembre 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

a liturgie de ce dimanche nous invite sur la figure et le mystère de Jean-Baptiste. Pour mieux comprendre la signification de sa venue, le texte nous précise qu'il est la voix. Nous avons lu la vocation de Jérémie. La finesse et la subtilité de ce texte sont à remarquer. Jérémie est dans le Temple. Dieu s'adresse à lui en lui disant : "Je t'ai voulu depuis toujours !" ce qui de la part de Dieu veut dire que généralement il n'y a pas d'échappatoire et ce sera l'expérience de Jérémie durant toute sa vie. Il en aura toujours par-dessus la tête de ce que Dieu lui demande, mais Dieu l'a voulu depuis le début. Et Jérémie trouve, il faut bien comprendre, que le mot le plus important dans cette affaire, c'est : "Ah !"

       "Ah !" c'est précisément la voix. C'est l'enfant qui fait "Ah, ah !" ou "Areu, areu". Quand Jérémie est interloqué par la Parole de Dieu qui lui demande : "Va annoncer ce que j'ai à dire !", il fait : !'Ah ! Ah !", il n'en peut plus, et il montre par là son incapacité. Il ne peut pas proférer quoi que ce soit puisque, quand il ouvre la bouche, ça fait : Ah, Ah, et c'est tout. Or que fait Dieu ? Il dit : "N'aie pas peur !" et à ce moment-là, "le Seigneur me toucha la bouche et me dit : "Voici que j'ai placé mes paroles dans ta bouche !" Jérémie, l'enfant qui faisait : Ah ! Ah ! est devenu le prophète sur les lèvres duquel ont été placées les paroles de Dieu.

       C'est exactement cela le récit de la vocation de Jérémie. De voix, il est devenu prophète, d'enfant, il est devenu homme de Dieu. C'est pour cela qu'on lit ce texte ce soir car cela nous révèle exactement ce qu'est la voix. La voix, c'est la chair de la parole. Quand on émet des sons, nous donnons corps à la parole. La parole c'est une succession d'idées, de sens, concrétisés par des concepts, des notions, mais nous ne pouvons pas nous expliquer si les notions ne prennent pas de corps, ne prennent pas de chair. Il faut que la parole prenne chair pour devenir la chaîne des sons de celui qui s'explique. Ainsi donc et c'est le statut propre de notre existence humaine, nous sommes des êtres de langage, il faut qu'il y ait une voix, un corps, et il faut qu'il y ait des mots, un sens qui prenne corps.

       Vous remarquerez que c'est surprenant car c'est exactement ce qui est la définition de l'être hu­main : une âme qui anime un corps. L'âme est la parole, la parole profonde d'un être, qui anime le corps qui est sa voix. Et il y a exactement le même rapport entre l'âme et le corps qu'entre la parole et la voix. Et alors, pourquoi Jean-Baptiste ? Jean le Baptiste est effectivement l'héritier des prophètes. Et quand il se définit : "Je suis la voix qui crie dans le désert !" il sait bien ce qu'il dit. Il est le corps d'Israël, il est le corps du peuple de Dieu, il est un cri. Comme quand on crie "Aïe !" ou "Maman !" A ce moment-là, ce n'est pas d'abord la notion qui compte, c'est le cri. Il est la chair même de l'attente d'Israël, une chair à vif, blessée, impatiente, une chair pleine de désir comme celle d'un enfant qui veut grandir, une chair traversée par le désir de Dieu, comme la chair d'Israël, depuis Abraham, à travers la chair des générations humaines, d'Abraham jusqu'à Jésus, a été traversée par le mystère même de la voix d'un peuple et d'une humanité qui crie.

       Mais, à ce moment-là, Jean-Baptiste, "la voix qui crie dans le désert", la voix, la chair d'Israël qui crie vers le Seigneur, a une position tout à fait privilégiée puisque, précisément, c'est le moment où la voix va pouvoir accueillir enfin non pas des paroles de Dieu mais la Parole de Dieu, non pas des sens ou des idées ou des notions, non pas une Loi, non pas même des prophéties, mais la Parole de Dieu en personne. Et l'on comprend alors le mystère de Jean-Baptiste comme voix "qui se réjouit de la voix de l'Époux". Cela ne veut pas dire simplement qu'il tient la chandelle derrière les rideaux. Si Jean-Baptiste se réjouit à la voix de l'Époux, cela nous révèle quelque chose d'extrêmement profond sur l'Incarnation du Fils de Dieu. Qu'est-ce que "la voix de l'Époux" ? C'est le fait que le Christ, ayant trouvé son Épouse, ayant trouvé la chair de Marie, ayant trouvé la chair de l'Église, ayant trouvé notre propre chair, peut désormais faire entendre sa voix. C'est pourquoi Jean-Baptiste exulte car lui, il s'y connaît en matière de voix. Il reconnaît la voix de l'Époux sans même savoir le situer dans l'espace, à travers ses yeux, il reconnaît l'accomplissement des temps messianiques, car la Parole éternelle de Dieu a pris chair, a pris voix, a pris voix par le fait qu'elle a épousé la chair de notre humanité.

       Quand Jean-Baptiste dit qu'il est "l'ami de l'Époux" et qu'il se réjouit en entendant la voix de cet Epoux, il sait bien ce que cette voix a d'extraordinaire. Il ne l'entend pas comme sa propre voix à lui qui n'était qu'un désir encore informulé, incapable de dire qui était Dieu, mais Il entend, à ce moment-là, la voix du Seigneur comme La Parole du Verbe éternel de Dieu qui prend chair et qui prend voix pour se faire entendre à travers le monde entier. Or comment peut-elle se faire entendre ? Parce qu'Il a accepté de devenir l'Époux de cet Épouse qui est son Église. Comme s'il fallait, pour l'Époux, que, afin d'entendre sa voix, il ait cette chair de la création dans laquelle il puisse s'incarner comme Verbe éternel de Dieu.

       Vous comprenez pourquoi Jean-Baptiste a tellement fasciné la première communauté chrétienne. C'était effectivement l'extrême bord de l'Ancien Testament. C'était comme le mystère de la voix. On reconnaît quelqu'un, sans hésiter, à sa voix car la voix c'est le lieu de notre corps qui est le plus lié à notre cœur et à notre esprit. C'est le lieu même de la traduction la plus immédiate, la plus fine de notre moi. Jean-Baptiste, qui s'y connaissait en matière de voix, savait très bien que sa voix à lui c'était la voix qui crie encore comme un enfant, comme celle du prophète Jérémie qui disait : "Ah ! Ah!" Tandis que la voix du Christ c'était tout autre chose. C'était une voix dont la Parole venait d'en haut et qui prenait chair pour retentir jusqu'aux extrémités de la terre et nous annoncer le salut.

       AMEN

 

 
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