AU FIL DES HOMELIES

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L'AMOUR FACILE

Jr 1, 4-10 ; Jn 3, 22-30

Vigiles du troisième dimanche de l'Avent – B

(13 décembre 1981)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

J

 

e voudrais ce soir vous parler d'amour, mais l'amour dans cette dimension à laquelle nous sommes si sensibles aujourd'hui, l'amour fragile. En effet, il nous est dit dans l'Écriture que Jean "marchait dans la force d'Élie" ! Dès les premiers mots de l'ange à Zacharie lui annonçant la naissance de Jean-Baptiste, Dieu avait averti que Jean marcherait dans la puissance et la force d'Élie, et, à plusieurs reprises les foules se sont demandé si Jean n'était pas Élie. Finalement le Christ est venu sceller de son propre témoignage, de sa parole que Jean était vraiment Élie qui était revenu, c'est-à-dire qu'il était le prophète par excellence et que, dans la parole de Jean devait se manifester toute la force, toute la grandeur de la parole prophétique. Mais la plupart du temps nous ne savons pas très bien ce qu'est la parole prophétique.

En effet, nous croyons souvent que c'est une parole d'annonce et de promesse. En réalité, la parole prophétique c'est autre chose. C'est une parole qui a la force de Dieu et est confrontée à la fragilité de l'homme. Le prophète est celui qui est envoyé par Dieu, comme Jérémie, qui éprouve en lui-même la propre fragilité de sa personnalité humaine, de sa capacité à répondre à l'appel de Dieu, mais qui l'éprouve encore plus dans la personnalité et dans l'histoire de ses destinataires Toute l'histoire des prophètes en Israël et toute l'histoire de Jean-Baptiste s'est pour ainsi dire résumée dans ce geste d'une mère qui se pencherait sur son enfant malade en se demandant : "Vivra-t-il ou ne vivra-t-il pas ?" Toute la prophétie, de l'Ancien Testament jusqu'à Jean, c'est une sorte de question terrible qui traverse le cœur avec à la fois toute sa violence et toute son angoisse : cet amour de Dieu pour les hommes, va-t-il enfin se réaliser, oui ou non ? Et c'est pourquoi toute la prophétie de l'Ancien Testament a parfois ces accents si douloureux, si violents, si brutaux, si déçus, si désemparés. Parfois cette prophétie est au bord des larmes et parfois elle éclate de joie, c'est parce qu'à travers la parole du prophète, c'est toute l'inquiétude et la tendresse de Dieu qui se penche sur l'homme en lui demandant simplement : cet amour que je t'offre, moi ton Dieu si démuni et si fragile est-ce que tu vas l'accepter, est-ce que tu vas le recevoir ?

Frères et sœurs, tout le sens de la prophétie de l'Ancien Testament, c'est le fait que Dieu a voulu que les hommes, des hommes les prophètes et aussi les hommes de son peuple, puissent ouvrir les yeux sur cette fragilité de l'amour. Chacun de nous est livré lui-même à cette fragilité parce que nous connaissons notre faiblesse et notre détresse et que, même si l'amour de Dieu nous enveloppe de toute sa force, qui sait ce que nous pouvons en faire ?

Lorsqu'on vient dire à Jean que tous ses disciples sont en train de l'abandonner et que le Christ lui-même se met à baptiser sur les bords du Jourdain, un peu plus haut, Jean qui récapitule en lui, en sa parole toute la violence, toute la force du désir, toute la soif du salut, répond à ses messagers : mais, vous ne comprenez donc pas que, maintenant, puisque Dieu est parmi nous, puisqu'il y a des hommes qui commencent à ouvrir leur cœur à sa Parole, vous ne comprenez donc pas que c'est gagné ? C'est pourquoi il emploie cette comparaison admirable. Il sait maintenant que l'amour, malgré sa fragilité, deviendra un amour durable. Il sait qu'à travers toutes les vicissitudes de l'histoire du monde, il sait qu'à travers tous nos refus, toutes nos faiblesses et tous nos défauts, jamais plus, jamais plus il n'y aura ces moments de colère et d'horreur dans lesquels l'homme se perd en se laissant aller au désespoir ou à la fuite, parce que désormais, la vie de l'homme est scellée dans la chair de Dieu.

Oui, Jean n'est que "l'ami de l'Époux". Il n'a aucun droit ni sur l'Époux, ni sur l'Épouse. Il n'a plus qu'une seule chose à faire, c'est à s'éloigner discrètement dans le silence de sa prison. Et cependant il a cette certitude, c'est que désormais, dans la fragilité même de l'homme, l'amour de Dieu a trouvé sa solidité. Et c'est pourquoi il trouve cette parole si admirable : "L'ami de l'Époux se réjouit à la voix de l'Époux".

Ce que Jean nous apprend c'est que notre joie de chrétien peut n'être à certains moments qu'une joie d'aucun motif personnel. C'est qu'on peut se réjouir même au moment où l'on sent que notre propre bonheur nous échappe, que l'on peut exulter de joie même au moment où on n'a plus aucune prise sur sa propre vie et sur son propre destin, que l'homme par la puissance de Dieu peut arriver jusqu'à se réjouir de rien, de rien en soi, mais de la joie de l'autre. Vous savez, frères et sœurs, que nous vivons dans une époque où le ressentiment, les haines, les calculs sont si forts à tous niveaux de notre vie personnelle psychologique, sociale, économique qu'en réalité le bonheur est devenu quelque chose d'impardonnable. Il n'y a rien de plus anti-chrétien que cela. Parce que c'est vrai que, même si humainement a certains moments, le bonheur d'un autre peut nous faire mal, ou même simplement le pressentiment du bonheur qu'on aurait pu éprouver soi-même et qui nous sera toujours refusé peut nous faire mal, en réalité ce n'est pas une raison pour avoir mal. Parce qu'à ce moment-là il y a simplement la voix de l'Époux qui retentit dans notre cœur et qui nous donne, en même temps, de savoir nous réjouir de ce que l'amour dans sa fragilité a trouvé sa racine dans le cœur même de Dieu.

 

AMEN

 
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