AU FIL DES HOMELIES

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L'HOMME DU SEUIL

Jn 3, 22-30

Vigiles du troisième dimanche de l'Avent – C

(12 décembre 1982)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Bastogne : Musée de Piconrue - Saint Jean-Baptiste

Q

 

uelle étrange et merveilleuse destinée que celle de Jean-Baptiste ! Jean-Baptiste, le plus grand des prophètes, celui qui préparait immédiatement la venue du Seigneur, celui qui préparait les cœurs du peuple pour la venue du Seigneur, Jean-Baptiste si proche de Jésus, Jean-Baptiste l'ami de Jésus, Jean-Baptiste qui l'a montré qui l'a révélé, Jean-Baptiste se tient comme aux portes du Royaume et, au moment où le Royaume arrive, voici que ses disciples le quittent, un à un, voici que les foules s'éloignent de lui pour aller vers cet Autre que lui-même a annoncé, que lui-même leur a désigné. Et puis, il va être jeté en prison. Et là, au fond de son cachot, servi par une poignée de disciples qui lui restaient fidèles, le voilà traversé par le doute. Il se demandera même si ce Messie qu'il annonçait, si c'est bien lui ou s'il faut en attendre un autre. Puis, il mourra.

Jean-Baptiste, le plus grand de tous les enfants des femmes, au dire de Jésus Lui-même, Jean-Baptiste qui est là, qui se tient si près du Royaume ne verra jamais le Royaume. Il est mort avant que ce Royaume ne s'établisse. Jean-Baptiste n'aura jamais connu sur la terre la mort du Christ, sa croix et moins encore sa résurrection. Jean-Baptiste n'aura jamais connu l'Église et moins encore l'eucharistie. Jean-Baptiste n'aura jamais entendu le Christ dire : "Le Père et moi, nous sommes un !" Il a pressenti dans l'obscurité prophétique qui envahissait son cœur que ce Messie qu'il annonçait qu'il désignait était plus que le Messie, était plus qu'un homme mais jamais il n'entendra Jésus se tourner vers le Père et dire : "Tout ce qui est à Toi est à Moi ! Tout ce qui est à moi est à Toi !" Tout cela Jean-Baptiste ne l'a jamais vécu sur la terre. Son mystère, son rôle, sa fonction s'est achevée avant, juste au seuil, au moment d'entrer. A ce moment-là, tout lui a été enlevé, même la vie et il est resté les mains vides, pour attendre, de l'autre côté, que le Christ vienne dans les enfers chercher les justes de l'Ancien Testament et Jean-Baptiste avec eux et les introduire au Royaume.

Oui, étrange et merveilleuse destinée que celle de Jean-Baptiste qui après avoir été si grand, après avoir été si proche, après avoir été si intimement uni à ce Royaume qui vient, s'est effacé devant ce Royaume au point de ne pas entrer lui-même, de ne pas y entrer tout au moins dans la ligne même de sa mission, de sa prédication et de son ministère. On dirait que Jean-Baptiste, à la fine pointe de l'Ancien Testament, s'avance vers la lumière, vers l'aurore qui naît. Jean-Baptiste, comme nous le chantions tout à l'heure qui scrute la nuit attendant son Bien Aimé, Jean-Baptiste, au moment où le jour se lève rentre dans la nuit et retourne dans cet Ancien Testament où il va attendre, avec les autres justes, avec Abraham, Moïse et David, attendre mystérieusement que le Christ vienne les chercher dans les enfers pour les faire entrer au paradis.

Cette destinée de Jean-Baptiste est déroutante et pourtant c'est, je crois, ce que le Christ propose à chacun de nous. Nous sommes tous ceux qui préparent le chemin du Seigneur. Quand nous avons été baptisés, à plus forte raison si nous avons été ordonnés pour le ministère sacerdotal, nous avons été envoyés pour guider nos frères vers la lumière du Christ. La vocation d'amener au Christ appartient à tous les chrétiens baptisés. Chacun d'entre nous, nous devons avoir dans notre cœur ce désir de la venue du Christ, de sa venue non seulement en nous mais de sa venue dans nos frères. C'est une chose très profonde en nous que ce désir de partager avec ce que nous aimons ce qu'il y a de plus beau dans notre vie, ce qu'il y a de plus profond dans notre cœur, ce qu'il y a de plus grand au monde, l'amitié du Christ. Mais tout ce que nous pouvons faire, plut au ciel que nous le fassions, tout ce que nous pouvons faire c'est d'être des précurseurs comme Jean-Baptiste, c'est-à-dire de préparer le chemin, de déblayer la route, d'annoncer Quelqu'un.

Quand le Christ Lui-même vient au-devant de ceux à qui nous l'avons annoncé, quand le Christ vient au-devant de celui que nous aimons, nous n'avons plus qu'une seule chose à faire à ce moment-là c'est de diminuer et de disparaître comme Jean-Baptiste et de trouver toute notre joie, non pas à savoir ce qui se passera dans ce tête à tête mystérieux du Christ et de ceux à qui nous l'avons annoncé que nous avons conduits vers Lui, nous ne le saurons jamais ce qui se passe dans ce tête à tête, dans ce face à face, mais toute notre joie c'est d'être là, derrière la porte de la chambre nuptiale et d'entendre la voix de l'Époux qui parle à son Épouse, qui parle à la Bien Aimée. Et nous ne savons pas le sens profond des mots que l'Époux dit à l'Épouse et nous ne savons pas la joie qu'a l'Époux d'être avec l'Épouse, mais notre joie, à nous, elle est immense, c'est celle de Jean-Baptiste, c'est de savoir que l'Époux est là, c'est de savoir qu'Il comble de joie l'Épouse.

Je crois que cela ce n'est pas seulement ce que nous vivons dans une dimension apostolique de notre vie quand nous voulons annoncer le Christ aux autres, mais c'est un secret profond de tout amour quand nous allons jusqu'au bout de cet amour. Quand nous aimons vraiment quelqu'un, il y a un moment où nous devons nous arrêter devant l'ultime secret qui habite le cœur de celui que nous aimons. Car aimer quelqu'un, c'est l'aimer tel qu'il est, c'est-à-dire l'aimer dans son unicité, dans son secret inénarrable ineffable, que personne, peut-être même pas lui-même, en tout cas certainement pas nous, si fort que nous aimions l'être que nous aimons, que nous ne pouvons connaître ce secret. Il y a dans le cœur de tout être un secret et précisément quand nous aimons quelqu'un nous arrivons assez profond dans le cœur de l'être aimé pour toucher cet endroit-là, cet endroit où cet être est unique et ne peut être rencontré que par l'Unique, où seul Dieu peut pénétrer. C'est la chambre nuptiale qui est au fond de chacun des êtres humains, et nous le pressentons justement en ceux que nous aimons. Et la plus grande marque d'amour que nous puissions leur donner, c'est non pas de vouloir justement pénétrer dans ce secret qui nous échappera toujours, mais de respecter intimement ce secret et de mettre toute notre joie à ce que ce secret soit à jamais infranchissable pour nous, parce que ce secret, c'est le lieu réservé pour le Christ seul qui est l'Époux seul.

Tout amour, que ce soit le plus grand amour humain, que ce soit la plus grande amitié, que ce soit l'amour conjugal, que ce soit toute relation de proximité que nous pouvons avoir les uns avec les autres, que ce soit aussi cette forme d'amour qu'est une relation qui consiste à aider les autres à rencontrer le Christ, une relation de type apostolique. C'est aussi une forme d'amour, tout amour quel qu'il soit peut et doit aboutir à ce sommet qui est un sommet d'humilité, le moment où l'on s'arrête et où l'on adore, dans le respect, dans le silence.

Que Jean-Baptiste nous apprenne à aimer, c'est-à-dire à ne pas vouloir posséder, cela n'a rien à voir, c'est même le contraire. Posséder, ce n'est pas aimer, c'est toujours un peu détruire parce que lorsque nous voulons posséder le fond de quelqu'un nous violons le fond de son être, nous le profanons, nous le banalisons et finalement nous l'anéantissons. Posséder c'est le contraire d'aimer. Apprendre à aimer, c'est apprendre à se mettre à genoux et à adorer la présence de Dieu dans l'être que nous aimons, à adorer cette présence qui est l'amour même, qui est la flamme vivante au cœur de tout être humain. En ce temps de l'Avent apprenons à ce que notre joie soit cette joie humble et paisible de l'attente.

 

AMEN

 
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