AU FIL DES HOMELIES

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L'ESPÉRANCE

Jn 3, 22-30

Vigiles du troisième dimanche de l'Avent – C

(15 décembre 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

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oute la liturgie et les textes de l'Écriture nous ouvrent pendant ce temps de l'Avent à ce que nous appelons l'espérance. Mais je ne suis pas sûr que nous sachions bien ce qu'est l'espérance. Or ce soir Jean-Baptiste se présente à nous comme témoin de l'espérance, comme celui qui a laissé se réaliser en lui l'œuvre de l'espérance, comme celui qui a reçu sa récompense du Seigneur : "Je viens bientôt et ma récompense est avec Moi." Pourquoi a-t-il reçu sa récompense du Seigneur ? "Je donnerai à chacun selon ses oeuvres." Jean-Baptiste nous est présenté ce soir avec en lui, dans son cœur, dans sa vie, cette œuvre de l'espérance.

Pour essayer de méditer cela, je vous propose de relire quelques passages d'un chapitre de Saint Jean de la Croix, dans son ouvrage spirituel "La montée du Carmel" il écrit ceci : "L'âme doit se dégager de tout ce qui n'est pas Dieu pour s'unir à Dieu par le moyen d'une espérance pure et mystérieuse. Toute possession, en effet, est opposée à l'espérance. Plus l'âme se dépouille, et plus elle acquiert l'espérance. Par la suite, plus elle a d'espérance, plus elle est unie à Dieu, car plus une âme espère en Dieu, plus elle obtient de Lui. Je le répète : son espérance grandit en proportion de son renoncement. C'est quand elle est parfaitement dépouillée de tout qu'elle jouit parfaitement de la possession de Dieu et est unie à Dieu. Mais ils sont nombreux ceux qui ne veulent pas se priver des jouissances et des douceurs. Voilà pourquoi ils n'arrivent point à posséder complètement le Souverain Bien, ni à goûter ses délices."

L'espérance n'est pas pour demain. Ce qui est pour demain, c'est l'objet de l'espérance, c'est ce que l'espérance désigne, c'est à quoi elle nous ordonne. Et saint Jean de la Croix, comme saint Jean-Baptiste ce soir, nous le dit, l'espérance c'est l'union à Dieu, l'intimité avec Dieu. "Je suis l'Ami de l'Époux !" Cette intimité avec Dieu, cette union parfaite avec Dieu, nous la connaîtrons lorsque notre espérance aura disparu, lorsque nous serons au-delà de ce qu'est l'espérance, lorsque nous serons comblés, rassasiés pleinement, parfaitement et définitivement du visage, de l'amour de Dieu, lorsque cet amour de Dieu en nous ne sera plus ballotté au gré des temps, au gré des humeurs intérieures, au gré de nos faiblesses, de nos erreurs ou de nos fuites et de nos péchés. C'est cela l'objet de notre espérance.

Mais aujourd'hui, nous sommes dans l'espé­rance, c'est-à-dire nous sommes ou nous avons à nous mettre, à nous laisser placer dans cette disposition qui permet à Dieu de commencer à réaliser en nous ce qu'Il veut pour nous. C'est cette union intime, définitive, profonde avec Lui. Saint Jean de la Croix, comme Jean-Baptiste, nous indique le chemin de cette espérance dans notre propre vie. C'est celui, selon le mot de saint Jean de la Croix, du renoncement, du dépouillement. Et selon le mot de Jean-Baptiste, c'est celui de la diminution de la disparition. "Il faut qu'Il croisse et que je diminue !" que je décroisse, que je disparaisse. L'espérance c'est cette œuvre, en nous aujourd'hui, cette œuvre qui accomplit lentement, difficilement ce renoncement, cette disparition de nous-même. Et cela en nous déliant petit à petit, car si c'est trop rapide ce sera trop douloureux et nous n'adhérons pas vraiment de tout notre cœur, de toute notre tendresse pour Dieu, nous résisterons, en nous déliant non pas de nous-mêmes, dans la mesure où nous sommes de Dieu, non pas de ce qui fait le fond de notre être qui est un don pur et magnifique de Dieu, non pas de nous-même mais de ce que nous faisons de nous-mêmes de toute cette transformation dont nous sommes le maître, dont nous voulons être le Seigneur. C'est une façon, pour nous, d'être notre propre Dieu que de gérer notre vie, que de regarder notre vie, que de préparer notre vie, uniquement avec ce que nous désirons, ce que nous espérons d'ordre terrestre, d'ordre humain, tant au plan matériel, voire aussi au plan des valeurs.

Cette espérance est donc une œuvre présente aujourd'hui, dans la grâce de Dieu bien sûr, et cette œuvre est celle qui nous détache de tout ce qui n'est pas Dieu, de tout ce qui ne sert pas, de tout ce qui n'accroît pas, en nous, la présence de Dieu. "Il faut qu'Il croisse !" Et nous posons un acte contre cette espérance, nous posons un obstacle contre cette espérance lorsque nous ne laissons pas cette présence de Dieu grandir en nous, c'est-à-dire lorsque nous nous attachons à nous-mêmes ou à quelque chose d'autre, ou à quelqu'un d'autre, pour nous-mêmes et non pas dans la perspective, dans le désir d'être uni à Dieu, dès ici-bas avec et dans les circonstances de notre vie.

Nous serons des hommes et des êtres d'espérance, non pas en proclamant je ne sais quel message prophétique d'avenir, même pour l'Église, il y a beaucoup et beaucoup de prophètes aujourd'hui, parfois cela me gêne un peu, parce que n'est pas prophète qui veut, n'est pas prophète qui parle, n'est pas prophète qui pose des actes qui seront recensés dans la presse. Est prophète, est homme d'espérance celui qui diminue, ne va jamais avec une quelconque publicité. C'est le contraire même. Cette espérance est donc une œuvre extrêmement concrète, extrêmement proche et nous pouvons savoir, nous pouvons pressentir si elle est à l'œuvre en nous, si nous "tressaillons de joie." Car si nous tressaillons de joie c'est que cette union avec Dieu grandit, s'accroît, prend petit à petit tout notre être, toutes les zones de notre être, tout ce que nous sommes, toutes nos facultés, toutes nos capacités. Je ne parle pas d'une sorte de tressaillement psycho-affectif à retentissement religieux. Cela nous arrive assez souvent, parce que nous en avons peut-être besoin pour nous consoler, mais ce n'est pas de cette joie-là qu'il s'agit. C'est la joie qui nous vient de cet achèvement progressif que Dieu fait en nous, en permettant que notre union avec Lui, par l'adhésion de ce que nous sommes, c'est-à-dire par le renoncement à nous-mêmes, retentisse en nous plus par craquement que par vibration. Par craquement parce qu'il faut se détacher, il faut s'ouvrir, il faut renoncer. Et à l'intérieur même de ces craquements, de ces brisures, l'union de Dieu avec nous s'infiltre et provoque en nous cette joie. Elle est donc purement et profondément spirituelle, c'est-à-dire œuvre de l'Esprit Saint en nous, et pas d'abord ou pas uniquement d'ordre affectif ou de la sensibilité humaine. C'est pour cela d'ailleurs qu'il est parfois extrêmement difficile d'en avoir une connaissance claire, au plan de notre psychologie et c'est peut-être d'ailleurs pas forcément nécessaire.

Il nous faut donc retenir ce soir cette espérance très forte dont Jean-Baptiste est le messager, l'espérance qui est une œuvre d'aujourd'hui, qui est le chemin tracé aujourd'hui en nous par l'Esprit Saint et qui nous conduit vers l'union avec Dieu. Ou plus exactement et plus profondément, l'espérance c'est cette union à Dieu qui se réalise en nous, dès aujourd'hui, qui achève en nous ce dépouillement nécessaire pour que cette union grandisse. C'est cela profondément l'espérance qui fut celle de Jean-Baptiste et c'est pour cela qu'il a pu dire : "Ma joie est parfaite !" parce que sa diminution, son dépouillement était total. Il était devenu, dans toute la mesure de ses possibilités humaines, ami du Christ, c'est-à-dire que le Christ avait pris toute sa croissance possible dans son cœur et dans sa vie. C'est pour cela d'ailleurs que nous pouvons le prier et chanter comme nous le disions tout à l'heure : "Laissons-nous enseigner par le plus grand des prophètes, le seul qui a pu dire "Il faut qu'Il croisse et que je diminue !" Laissons-nous enseigner par le plus grand des prophètes. Il nous montre le Christ, il nous guide vers Lui vers cette union intime avec Lui. "Il est celui qui nous conduit aux portes du mystère !" C'est cela l'espérance Nous ne sommes pas encore dans le mystère. Mais Jean-Baptiste nous conduit aux portes du mystère, ce mystère qui s'installe en nous, le seuil de la vie. Comme lui, chantons et exultons d'allégresse, voilà cette joie que j'évoquais tout à l'heure. "Préparons nos cœurs à l'avènement du Christ" et qu'est-ce que l'avènement du Christ si ce n'est l'objet de cette espérance, l'union intime, définitive, profonde avec Lui ?

Que la prière de Jean-Baptiste, que la sainteté de Jean-Baptiste, que l'espérance "du plus grand des prophètes"et de celui qui est "le plus petit parmi les enfants du Royaume" nous aide aujourd'hui à reconnaître l'urgence de cette tâche. Alors, si nous nous y prêtons volontiers, non pas par amour du renoncement, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais par amour du Christ et par l'amour de l'amitié et de l'union avec le Christ, il nous aidera à réaliser cela dans notre vie. Qu'il vienne lui-même, par son message prophétique, nous aider à comprendre cet avenir auquel nous sommes destinés et qui commence, si nous le voulons bien, à s'accomplir aujourd'hui. Alors vraiment la célébration de Noël sera une anticipation de ce que sera pour nous notre entrée dans le Royaume de Dieu et nous pourrons dire en toute vérité : "Voici, je viens bientôt, et ma récompense est avec Moi. Je donnerai à chacun selon ses œuvres." Laissons au Christ toute cette place. Ce sera cela notre récompense.

 

AMEN

 
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