AU FIL DES HOMELIES

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L'AMI DE L'ÉPOUX

Vigiles du troisième dimanche de l'Avent – C

(15 décembre 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Q

ui a l'Épouse est l'Époux, mais l'ami de l'Époux qui se tient là et qui L'entend est ravi de joie à la voix de l'Époux."

Dans l'homélie de saint Augustin, vous avez entendu comment il explique la situation de Jean-Baptiste qui aurait pu se faire passer pour le Christ mais dont la grandeur est précisément "d'avoir voulu ni se tromper ni tromper ses auditeurs." C'est une manière un peu moralisante et naïve d'envisager la question car je ne sais pas si, historiquement, le pro­blème de savoir si les foules tenaient Jean-Baptiste pour le Messie a quelque fondement. Toujours est-il qu'à travers sa manière d'aborder les questions saint Augustin nous enseigne quelque chose de très pro­fond.

Vous avez remarqué que Jean-Baptiste ne se met pas dans le lot des auditeurs. Il ne se met pas du côté de l'Épouse, il ne se met pas du côté du peuple. Il se désigne comme "l'ami de l'Époux" c'est-à-dire qu'il se définit du côté du Christ. S'il y a l'Époux d'un côté et l'Épouse de l'autre, pour parler de lui Jean-Baptiste en parle du côté de l'Époux. En réalité on pourrait bien dire que Jean-Baptiste était comme juif un des membres du peuple de Dieu, donc qu'il était du côté de l'Épouse et que, d'une certaine manière, il aurait dû partager l'attente et la vigilance d'Israël, la joie d'Israël d'accueillir son Messie. Mais quand Jean-Baptiste parle de lui pour dire son rôle, pour dire ce qu'il est, sa vocation, il se désigne comme l'Ami de l'Époux.

Nous avons là effectivement quelque chose d'étonnant car qui est Jean-Baptiste ? C'est peut-être "le plus grand des enfants des femmes" comme l'a dit Jésus, mais enfin quand même, par rapport au Verbe Incarné, ce n'est pas grand-chose. Or précisément ce qui est important c'est que Jean-Baptiste nous, soit présenté comme celui qui vient pour dire au peuple qui est le Christ. Comme si le Christ Lui-même ne voulait pas se désigner, mais qu'il lui fallait quelqu'un "de son côté" pour le montrer au peuple. C'est préci­sément en ceci que consiste le témoignage de Jean-Baptiste. Le Christ a voulu qu'il y ait quelqu'un qui, d'une certaine manière, est hors-jeu et ne rentre pas dans la troupe du peuple de Dieu mais qui est en de­hors, qui a une position différente et qu'au nom même de l'attitude qu'il prend puisse désigner le Messie.

C'est exactement ce que nous appelons un ministère. Un ministère suppose toujours que celui qui agit ou qui pose un acte ne le pose pas par lui-même ni de lui-même, mais de la part de quelqu'un. Autrement dit, c'est dans ce qu'il fait, dans ce qu'il annonce, dans ce qu'il montre à Israël que Jean-Bap­tiste accomplit le ministère qui est de montrer le Christ. Et comme il n'y a que Dieu pour montrer Dieu, d'une certaine manière, Jean-Baptiste est investi d'un pouvoir spécial de la part de Dieu pour montrer, pour manifester la présence du Messie de Dieu au milieu du peuple. Cela, comme le note saint Augus­tin, ne le fait pas se rengorger d'orgueil, cela ne l'in­duit pas à se donner une position supérieure au peu­ple, mais cela le contraint à se désigner comme l'Ami de l'Époux. Tout ce qu'il est, tout ce qu'il va faire au milieu du peuple d'Israël, sa fonction prophétique, c'est un ministère, c'est-à-dire que ce n'est pas Israël lui-même qui va découvrir son Messie ni son Dieu, mais c'est quelqu'un d'Envoyé qui va le lui désigner. Dans son prologue Jean l'évangéliste précise : "Il y eut un homme envoyé de Dieu, son nom était Jean. Il vint pour rendre témoignage à la lumière afin que tous crussent par lui." Jean se définit, Jean est donné au peuple comme l'Ami de l'Époux, c'est-à-dire à par­tir du mystère du Christ.

C'est la raison pour laquelle, quand Jean ex­plique son ministère, il dit que quand "il entend la voix de l'Époux, sa joie est parfaite." Pourquoi ? Parce que le jour où l'on entend la voix de l'Époux, c'est que le ministre n'a plus rien à faire. Le jour où celui qu'il faut annoncer est là et parle de Lui-même, ceux qui, jusque-là, devaient parler en son nom, les prophètes de l'Ancien Testament et Jean-Baptiste comme sommet de la prophétie de l'Ancien Testa­ment, sont pour ainsi dire mis en congé provisoire. Jean-Baptiste peut véritablement éprouver la joie de l'avènement du Fils de Dieu, de l'avènement de la Parole et dès lors sa voix n'a plus besoin de crier dans le désert. Et c'est la raison de sa joie. La joie du mi­nistère c'est précisément d'avoir fait que l'Épouse ait rencontré l'Époux. Et après c'est fini. Donc la joie de Jean-Baptiste c'est la joie de la tâche accomplie, de la mission accomplie. D'une certaine manière son mi­nistère tombe puisque c'est Celui-là même au nom de qui il parlait jusque-là qui désormais va parler en per­sonne.

Vous comprenez pourquoi ce petit passage de l'évangile de saint Jean est un peu le moment char­nière dans la première partie de l'évangile de saint Jean. Cela se passe à Aenon près de Salim et juste avant l'épisode de la samaritaine où pour la première fois Jésus va dire : "Je suis le Messie". Au fond, le texte que nous entendons ce soir est la directe intro­duction à l'évangile de la Samaritaine. A partir du moment où Jean le Baptiste a compris que son minis­tère était achevé et qu'il n'avait plus rien à dire ou à annoncer, c'est le relais pour le Christ, dans ce pays de samaritains et d'étrangers de dire à la samaritaine : "Je suis le Messie, Moi qui te parle !"

Et c'est ainsi que nous voyons effectivement, presque littéralement, dans l'évangile de saint Jean, le fait que Jésus grandit et que Jean-Baptiste diminue. Il n'avait pas encore été mis en prison mais pour l'évangéliste, ce n'est pas la peine de décrire l'emprisonnement de Jean-Baptiste car à partir où le Baptiste a dit ce qu'il avait à dire, à partir du moment où il a présenté le Messie au peuple, à partir du moment où il a défini dans son rôle d'Ami de l'Époux que désormais l'Époux et l'Épouse s'étaient rencontrés, au moment du baptême de Jésus, désormais il n'a plus qu'à se retirer pour que la Parole elle-même se mette à dire son propre message.

Et dernier petit détail qui nous aide à relire certains passages de l'évangile selon saint Jean, c'est que Jean-Baptiste a encore un témoignage ministériel, il parle d'un autre et son témoignage est un témoi­gnage extérieur, fonctionnel. Mais le jour où le Christ Lui-même va commencer à parler de Lui-même, à partir du moment où la Parole va remplacer la voix, le témoignage sera différent. Jésus, ce ne sera pas un témoignage externe, mais son témoignage vaudra parce que ce sera le témoignage trinitaire dans lequel quand le Fils témoigne de Lui, le Père témoigne en même temps. Ce n'était pas le cas pour le témoignage de Jean.

En entrant dans ce troisième dimanche de l'Avent, en méditant sur la figure de Jean-Baptiste, nous pouvons essayer de nous remettre nous-mêmes devant cette fonction ministérielle d'Ami de l'Époux que chacun d'entre nous est pour tous ceux qui atten­dent la venue du Seigneur. Notre parole, notre témoi­gnage n'est pas quelque chose qui vient de nous-même. C'est parce que nous sommes envoyés par Dieu et nous avons, chacun d'entre nous, comme Jean-Baptiste, à pouvoir dire que, dans notre manière d'annoncer, de conduire des frères au Christ, il faut que là aussi le Christ grandisse et que nous, nous en venions à diminuer.

 

 

AMEN

 

 
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