AU FIL DES HOMELIES

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LA VOCATlON PROPHÉTIQUE

Vigiles du troisième dimanche de l'Avent – A

(13 décembre 1992)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Q

u'est-ce qu'un prophète ? Au moment où nous nous avançons à la rencontre de l'Epoux, en cette veille du Jour du Seigneur, veille de la rencontre finale du Christ et de son Église, en ce temps de l'Avent, temps de l'attente, temps de la vigi­lance qui éveille nos cœurs à Noël, nous sommes in­vités à méditer sur la figure de celui qui fut "le plus grand des prophètes", Jean-Baptiste, et donc à nous demander ce qu'est un prophète. Nous avons quelques idées là-dessus. Si nous ne sommes pas très cultivés bibliquement, nous pensons à des gens qui avaient des extases ou des frémissements intérieurs et qui pro­nonçaient quelques oracles qui avaient vaguement à voir avec l'avenir d'Israël. Si on a déjà un peu che­miné dans la découverte de la Parole de Dieu, on se rend compte que les prophètes ne sont pas des Nos­tradamus de l'Ancien Testament, mais des hommes qui voyaient la présence de Dieu au cœur des événe­ments de la vie d'Israël. Je voudrais essayer de vous faire pressentir en quoi consistait la vocation de pro­phète.

Etre prophète en Israël c'était une "véritable vie de chien", c'était d'une certaine manière épouvan­table. D'ailleurs une des figures prophétiques les plus typiques, Jérémie, s'est plaint amèrement de ce mé­tier. Il a dit à Dieu : "Il aurait mieux valu que ma mère ne m'enfante pas, ou plutôt que je sois mort-né, et qu'on dise à ma mère, juste après l'accouchement : ton fils ne vit plus." C'est donc que vraiment la vie de prophète était "une chienne de vie". Et pourquoi ? Je crois qu'il y avait deux raisons.

La première, c'est que la parole, le message que le prophète avait à annoncer ne lui appartenait pas. Par définition les prophètes (et c'est pour cela qu'on pense qu'ils étaient inspirés) disaient "une pa­role qui n'était pas la leur". Ce qu'ils proclamaient, ce n'était pas quelque chose qui venait d'eux-mêmes. A ce titre-là, c'est l'exact opposé de ce que nous pensons aujourd'hui sur les auteurs en littérature. Nous croyons que les auteurs sont des gens qui pensent par eux-mêmes, qui, par leur intelligence, leur imagina­tion, ajustent des belles paroles, des beaux discours, des beaux mots et les enchaînent en des phrases. Dans l'Ancien Testament c'est tout le contraire. Par défini­tion, le prophète éprouve la Parole comme n'étant pas sienne. Et c'est ce qu'on a entendu tout à l'heure quand Dieu parle à Jérémie : "Voici que Je mets mes paroles dans Ta bouche !" Et vous connaissez ce beau récit de la vocation d'Isaïe où l'ange prend sur l'autel de Dieu des charbons brûlants et vient en toucher les lèvres du prophète. Un prophète, c'est celui qui, dans son corps, dans son esprit, dans son cœur, dans sa bouche, est traversé par les brandons enflammés de la Parole de Dieu. Par conséquent il y a à la racine même de la vocation prophétique une sorte de désappropriation totale. C'est pour cela que lorsque Jérémie dit : "Ah, ah, je ne suis qu'un enfant", qu'il bégaie comme un enfant, "je ne sais pas parler", c'est une sorte de bé­gaiement, une sorte de balbutiement d'un enfant, en réalité il a raison. Parce que, à partir du moment où il est saisi par la vocation prophétique, littéralement il perd la parole. Ce ne sera plus sa parole. Le prophète est littéralement prophète, "celui qui parle au nom de ..." Sa parole n'est pas sienne. Et Dieu sait que c'est éprouvant pour un homme de ressentir, jour après jour, que sa parole n'est pas sienne. Au fond, cette activité de parole nous est si chère, nous l'aimons tellement, que le jour où la parole n'est plus notre, c'est une sorte de dépossession terrible, c'est une sorte d'arrachement, c'est une sorte d'ascèse.

Mais il y a une deuxième connotation de la vocation prophétique, c'est que cette parole n'est pas pour lui, pour le prophète. Deuxième arrachement. Si au moins on pouvait garder cette parole pour soi, si au moins on pouvait laisser la Parole de Dieu fructifier, se développer, se déployer comme un surgeon dans la terre qu'est le cœur du prophète. Mais généralement elle n'est pas faite pour cela. "Voici, je t'établis sur les royaumes pour arracher et détruire, pour bâtir et planter !" le prophète ne pourra rien garder de la Pa­role de Dieu qui lui es donnée. Deuxième déposses­sion. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il suscite une telle agressivité car lorsque le prophète arrive au milieu du peuple, le peuple sent instinctivement que la Parole est pour lui, le peuple et que le prophète ne la garde pas pour lui mais délivre ce message. Le peuple n'a aucune envie d'entendre les paroles d'ad­monition, de pénitence, de conversion que Dieu lui dit par la bouche du prophète. C'est pour cela que la pa­role du prophète, on la reconnaissait instinctivement. Elle venait d'ailleurs et elle venait pour l'interlocuteur. Il fallait le recevoir en pleine figure ce message pro­phétique. C'est pour cela que, la plupart du temps, le plus simple c'était de fermer le bouton de la radio et de tuer le prophète. C'est pour cela que Jérusalem a tué les prophètes car elle savait trop bien à qui était destinée cette Parole et quelle ne voulait plus l'enten­dre.

Ainsi donc le prophète est coincé entre le marteau et l'enclume, entre la Parole de Dieu qui s'impose à lui et sur laquelle il ne peut rien et d'autre part les destinataires à qui il adresse cette Parole comme s'il voulait s'en décharger et qui ne veulent pas la recevoir. Et le prophète est pris comme une sorte de balle de ping-pong. Il est renvoyé sans cesse de Dieu au peuple et du peuple à Dieu. C'est une vie impossi­ble.

Et pourtant il y a un jour où la parole prophé­tique a trouvé miraculeusement presque un instant, sa plénitude dans le cœur d'un homme. Et c'est pour cela que Jean-Baptiste est dit "le plus grand des prophè­tes" car au nom de tous les prophètes d'Israël, selon la même fonction, selon la même vocation, Jean-Bap­tiste, un jour, a reçu la Parole en chair et en os. Il l'a vue et il a dit simplement : "Voici l'Agneau de Dieu !" A ce moment-là, effectivement, il n'était que la voix, il n'était que le support, que le vecteur. Car ce jour-là, la Parole se présentait elle-même sur les bords du Jourdain, dans cette sorte d'extériorité et cependant infiniment proche, infiniment intime. Jean-Baptiste était bien prophète mais, ce jour-là, son geste prophé­tique était une sorte de cri d'émerveillement. Le sim­ple geste de montrer : "Voici !" un peu comme sur le retable d'Issenheim avec ce doigt mystérieusement courbé, incliné, qui montre l'Agneau de Dieu cloué sur la croix. Ce jour-là, Jean-Baptiste recevait la Pa­role en personne. Totalement dépossédé de lui-même, il n'avait plus qu'à être la Voix qui sert de support au Verbe de Dieu, le doigt qui le montre au peuple. Et en même temps Jean-Baptiste présentait cette Parole au peuple et mystérieusement voyait les épousailles de cette Parole avec les destinataires, le peuple tout en­tier, l'Epouse. C'est à ce moment-là que, pour ainsi dire, Jean-Baptiste a "le souffle coupé". La Voix ne crie même plus et elle entend, simplement, la joie de la rencontre Alors que la plupart des prophètes de l'Ancien Testament avaient vécu le mystère de leur vocation prophétique comme cette espèce de déchi­rement, d'écrasement entre le mystère d'un Dieu qui appelle et un peuple qui ne veut pas accueillir cette Parole, mystérieusement Jean-Baptiste a eu cette grâce inouïe, à la fois de voir la Parole venir en per­sonne à la rencontre du peuple, et l'Epouse en la per­sonne de quelques disciples accueillir cette Parole.

Vous comprenez pourquoi Jean-Baptiste di­sait à ce moment-là : "Il faut que Lui grandisse et que moi je diminue !" C'était effectivement l'achèvement de la vocation prophétique. Après Jean-Baptiste, il ne pouvait plus y avoir de prophètes au sens des pro­phètes de l'Ancien Testament. Avec Jean-Baptiste, par son ministère, par le simple geste d'avoir montré le Verbe fait chair, la rencontre s'était opérée en plé­nitude. La joie de Jean-Baptiste est encore la nôtre. Car nous aussi nous sommes mystérieusement des prophètes à la manière de Jean-Baptiste. Que ce soit vis-à-vis de nous-même comme auditeurs de la Parole de Dieu, que ce soit vis-à-vis de nos frères à qui nous annonçons cette Parole de Dieu, nous sommes tou­jours comme Jean-Baptiste, ceux qui disent simple­ment : "Il est là !" et qui, ensuite, le laissent parler, laissent la présence de la Parole s'effectuer au cœur de tout homme et d'abord à l'intime de notre propre cœur. Nous sommes alors ceux qui écoutent la voix de l'Epoux accueillant l'Epouse dans son intimité et qui se réjouissent simplement de ce que le salut est donné en la personne de Jésus.

 

AMEN

 

 

 
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