AU FIL DES HOMELIES

CE QUE CHANGE LA RELIGION

Is 35, 1-6a.10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
Troisième dimanche de l'avent – Année A (11 décembre 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Vous connaissez le grand grief que font ceux qui ont pris leurs distances vis-à-vis de l’Eglise romaine depuis le concile Vatican II : « On nous a changé la religion».
Voilà la pire des choses qui puissent exister, c’est de vous changer la religion. En effet, la religion est une chose stable, et qui stabilise. C’est une chose bien fixée que tout le monde peut comprendre, chacun sait comment il doit communier, qu’il doit écouter la messe en latin, qu’il doit obéir aveuglément aux sermons de son curé ou à défaut à ceux du pape, tout est donc clair. Voilà la vraie religion, et tout à coup, tout change, on nous change la religion.
A partir de ce moment-là, rien ne va plus parce que les repères bougent, et si les repères religieux bougent, c’est la fin de la cohésion de la société. On le voit bien, d’ailleurs. Pendant dix-neuf siècles, les Etats et les Eglises avaient essayé de trouver un compromis pour que tout fonctionne bien; or à partir du moment où on a modifié cette espèce de stabilité à la fois politique et religieuse, tout s’est effondré. Résultat des courses, il ne faut pas changer la religion ! Cela est-il vrai ?
D’abord, posons-nous la question : quand avons-nous commencé à changer la religion ? Au risque de vous surprendre, le premier qui a changé la religion, c’est Jésus-Christ. Ainsi, quand on change la religion, on ne fait qu’obéir au Christ. Et le texte que nous venons d’entendre permet de voir comment Jésus-Christ change la religion. Réfléchissons un instant en essayant de nous mettre à sa place. Si vous aviez été le Christ, vous auriez eu tout intérêt à rallier à vous la personnalité de Jean-Baptiste. Regardez comment font les candidats des primaires, au fur et à mesure que le nombre se restreint, il faut essayer de mettre dans sa poche ceux qui sont apparemment éliminés. Jésus n’aurait-il pas dû faire la même chose ? Il aurait quand même eu celui que l’on a fini par appeler un précurseur, c’est-à-dire un homme extraordinaire, Jean-Baptiste, qui avait quand même remué les foules, et lui passant juste après, n’avait qu’une chose à faire, à savoir "tirer les marrons du feu". Il s’agissait donc simplement de proposer un tout petit plus, d’adapter les choses, et de continuer comme c’était jusqu’à maintenant.
Autrement dit, Jésus avait tout intérêt à ne pas changer la religion. On ne le voit pas assez d’ailleurs, c’est pour ça qu’il en a été victime comme Jean-Baptiste, mais de façon encore plus radicale puisque ça s’est terminé sur une croix. On lui a reproché les paroles contre le temple, absolument impossibles, inaudibles à l’époque, ce qui veut bien dire que quand Jésus "change la religion", il prend tous les risques du point de vue social, mais aussi du point de vue strictement religieux, car au moment où Jésus commence son ministère, ce pauvre Jean-Baptiste qui, n’étant quand même pas un monument de diplomatie, s’était attaqué au roi Antipas, avait fini dans un cul-de-basse-fosse, dans une prison à Machéronte, de l’autre côté de la mer Morte. Par conséquent, c’était quand même malheureux; même en disant qu’il fallait intensifier l’attitude religieuse d’Israël, il s’était fait coincer par les pouvoirs publics, il était en prison et il apprit ce que faisait Jésus. Il eut évidemment des doutes parce que Jean-Baptiste était parti dans une ligne bien ferme, bien solide. Il attendait simplement que le chemin qu’il avait tracé soit approfondi, que le sillon soit creusé et, surprise, il s’aperçoit que Jésus ne fait pas du tout ça.
Ainsi, Jean-Baptiste lui-même se sent désavoué, totalement désavoué… Pour Jean-Baptiste c’est vraiment le désarroi total, il a tout fait pour que Jésus arrive, ça lui coûte la prison et peut-être la peine de mort et Jésus "fait n’importe quoi", il ne tient absolument aucun compte de ce que Jean-Baptiste a fait, puisqu’il prend de tout autres méthodes, n’allant pas au désert, mais se baladant dans les villages en Galilée et en Judée, ne prêchant pas la pénitence, la dureté, la conversion, mais mangeant avec les publicains et les pécheurs, c’est-à-dire là où on mange bien… C’est donc l’inverse, ça ne marche pas. Dans la tête de Jean-Baptiste, c’est inadmissible ! Que fait-il ? Il nous change la religion ! Jean-Baptiste qui se prétendait le héros de la vraie religion, voit tout à coup Jésus, celui pour lequel il est venu, pour lequel il a annoncé la venue du Messie; il se voit tout à coup complètement démuni. Eh bien oui, Jésus change la religion.
Alors, me direz-vous, c’est un peu facile, vous êtes en train de faire l’apologie de tous les progressismes, mais précisément, ce n’est pas de l’ordre du progrès. En effet, pour comprendre exactement ce que Jésus "veut changer", c’est tout l’ordre du monde. On n’est plus dans le progrès, on est dans le cataclysme. Effectivement, on pensait jusque-là que la religion, et même dans la religion juive, toute la religion consistait à faire des efforts pour s’entendre le mieux possible avec Dieu, lui obéir au pied de la lettre, observer la Loi, faire tout ce qui était commandé et au besoin raviver le feu sacré du fait que Dieu allait peut-être venir pour juger, et c’est pour ça que Jean-Baptiste avait pris ce ton de discours : « Il tient la pelle à vanner, il va déchaîner la catastrophe dans le monde, et sa prédication… » Oui, mais il ne tient pas la pelle à vanner, il est gentil avec tout le monde et pire encore, gentil avec les pécheurs. Qu’a-t-il donc voulu dire ?
Voilà, frères et sœurs, la grandeur de Jean-Baptiste. Etre tout à coup, avec une lucidité extraordinaire, mis au pied du mur, considérant que tout ce qu’il avait fait jusqu’à maintenant n’avait guère de succès, ne correspondait à rien de ce que Jésus faisait maintenant, alors : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus ne nie pas qu’il est celui qui doit venir, mais il dit à Jean-Baptiste que la "tactique" n’est plus la même et c’est là qu’il change la religion.
En effet, comme nous l’avons vu, Jean-Baptiste essaie quand même de toucher les foules, de les convertir par le sens d’une sorte de menace du jugement de Dieu. A certaines époques de l’histoire de l’Eglise, Jean-Baptiste a dû faire plus d’émules que Jésus-Christ, parce qu’il y en a parmi vous un certain nombre qui ont "dégusté" de la religion de la crainte… De ce point de vue-là, Jean-Baptiste est d’une honnêteté incroyable, affirmant d’une certaine façon : « Vous ne vous rendez pas compte, si c’est la fin des temps, dans quel état êtes-vous ? S’Il arrive, que va-t-il se passer ? Vous êtes complètement perdus ».
Mais Jésus lui demande de regarder les signes qu’il pose : « Les sourds entendent, les aveugles voient, les morts ressuscitent ». Tout cela ne sème pas la terreur, tout cela ne fait pas peur, au contraire, cela tend plutôt à déchainer un enthousiasme et une adhésion assez étonnants de la part des foules, du moins au départ, parce qu’elles découvrent simplement en Jésus celui qui vient témoigner de la présence de Dieu qui sauve, qui pardonne aux pécheurs, qui mange avec eux, qui partage avec eux leurs soucis et leurs difficultés. Alors que change-t-il ? Dieu devient-Il un grand copain complice de tous les péchés du monde en allant voir les publicains et les pécheurs ? Non, vous imaginez bien que ce n’est pas une complicité avec le mal de la part de Jésus, mais qu’est-ce alors ?
Ce qui change, c’est qu’Il vient, et qu’Il crée une rupture. Désormais, l’attitude religieuse ne sera plus mesurée d’abord au fait que l’on va faire des efforts, mais au fait que Dieu vient, tout simplement. Dieu vient, de la façon la plus simple, la plus humaine, la plus douce qui soit et cela, même un homme aussi averti religieusement que Jean-Baptiste ne pouvait pas le comprendre. Dieu se dit : « Je ne peux plus les prendre par la crainte, il faut que je les prenne, il faut que je les convertisse par la douceur de ma présence ».
Et qu’est-ce qui va changer ? Paradoxalement, ce n’est pas Dieu qui change, c’est nous, car nous abordons rapidement une seconde question : nous disions plus haut que la critique conservatrice de la religion était qu’"on ne peut pas nous changer la religion". De l’autre côté, que disent ceux qui veulent tout bouleverser aujourd’hui ? Qu’est-ce que change la religion ? C’est une telle question qu’aujourd’hui on propose de faire des laboratoires de laïcité où on va essayer de faire prendre conscience aux religions de ce qu’elles sont… vraiment, les gouvernements ne doutent de rien ! On va nous dire maintenant que la laïcité est le lieu d’élaboration de la véritable identité des religions. Ce n’est vraiment pas là que l’on a envie de demander des conseils et des éclaircissements !
Alors que change la religion ? Eh bien, ça change tout ! Ce qui se passe, et c’est ce que Jésus essaie de faire comprendre à Jean-Baptiste, Il le lui dit ainsi : «Toi, tu as dit qu’il fallait changer vos cœurs, moi je dis simplement qu’il faut vous laisser changer le cœur, c’est moi qui vais vous le changer, ce n’est pas vous ». Et c’est pour ça que le changement, si tant est qu’il soit maintenant, ce n’est pas que nous nous changions par nous-mêmes, c’est que Dieu lui-même vient nous changer. Et quand on se plaint du changement, on a parfois raison si c’est simplement nous les hommes qui voulons imposer le changement, mais dans la tradition de la foi de l’Eglise, le changement ce n’est pas nous, c’est Dieu qui vient changer le monde, et c’est pour cela qu’à la fin Jésus se bagarre, en rappelant deux paroles, celle qui dit de Jean-Baptiste, parce qu’il est un ascète, parce qu’il a crié dans le désert, il est possédé, donc on n’en veut pas. Et après, quand vient le fils de l’homme, il mange avec les gens et que dit-on ? C’est un glouton et un ivrogne. Qu’y a-t-il de plus humain que de manger ? Pour pouvoir manger avec quelqu’un il faut que le quelqu’un vous accueille et qu’il se laisse transformer le cœur pour être capable de vous accueillir.
Voilà la nouveauté de l’Evangile, c’est ça qui change, sans arrêt. Ce qui change, c’est notre cœur, notre cœur à la recherche de Dieu, certes mais notre cœur à la recherche de Dieu animé, propulsé par le dynamisme de la grâce divine.
Alors frères et sœurs, essayons de bien comprendre la réponse de Jésus à Jean-Baptiste, elle nous concerne tous aujourd’hui, il s’agit de savoir très exactement ce qui peut changer, ce qui doit changer et qui doit nous changer.

 
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