AU FIL DES HOMELIES

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IL N'Y A PAS DEUX VERITES

So 3, 14-18a ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18
Troisième dimanche de l’Avent – année C – (16 décembre 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Les foules venaient vers Jean et lui demandaient : "Que nous faut-il faire ?" »

Frères et sœurs, ce passage qui ouvre, d’une certaine manière, la vie publique de Jésus, nous oblige à nous poser une question somme toute assez essentielle : Jésus avait-Il besoin d’un porte-parole, avait-Il besoin de celui qu’on a appelé un précurseur ? Vous savez ce qu’étaient les précurseurs : c’étaient ces soldats qui précédaient la litière royale et qui faisaient écarter la foule en proclamant la venue du roi. Jésus avait-il donc besoin d’un héraut, d’un précurseur pour cadrer sa venue, Lui qui est le Verbe et la Parole de Dieu ? Lui qui allait nous dire tout, fallait-il qu’Il passe par Jean pour inaugurer sa propre prédication ? En général, on pense, surtout les fondateurs religieux ne l’envoient pas dire comme on dit aujourd’hui, qu’ils considèrent qu’ils ont eux-mêmes leur message à délivrer et qu’ils n’ont pas besoin d’intermédiaire.

Or, les quatre évangiles commencent tous par un chapitre ou quelques versets sur la présence, la prédication et le message de Jean. Et plus encore, dans le texte qui nous est donné aujourd’hui par la liturgie, on lit la prédication de Jean aux foules, ceux qu’on appelle les publicains, les soldats, manifestement une prédication qui n’est pas limitée aux autorités religieuses d’Israël – qu’il envoie d’ailleurs promener de la plus belle façon : « Engeance de vipères, qui vous fera échapper à la colère qui vient ? » A tous ces gens qui viennent là et se présentent à Jean-Baptiste, à cause du caractère un peu terrifiant de sa prédication, on se demande pourquoi Jean-Baptiste donne, au fond, des conseils tellement évidents : que les soldats se contentent de leur solde, que celui qui a trop donne un peu aux autres, qu’on essaie de régler un peu honnêtement le partage des richesses. C’est bien, mais cela tombe sous le sens. Pourquoi Luc insiste-t-il tellement – le dialogue est assez riche – sur le fait que Jean, tout en annonçant des événements assez terribles, demande finalement des choses très simples, ordinaires, réguler la vie quotidienne ?

Je crois qu’il y a une explication assez profonde et qui conditionne toute notre manière d’écouter l’évangile. En effet, que va nous apporter le Christ ? Il va nous apporter la révélation de ce qu’est la vie de Dieu en nous, ce qu’est le salut, ce qu’est vivre de Lui. Mais, et c’est là où nous l’oublions parfois trop facilement, le fait de nous annoncer la vérité du salut ne nous dispense pas de passer par la vérité des choses humaines. Nous sommes ici au cœur d’un problème que le christianisme a posé et qui est loin d’être résolu aujourd’hui : il n’y a pas deux vérités. Il y a deux degrés dans la vérité, parce que la plupart du temps, surtout quand nous sommes chrétiens, nous sommes très préoccupés de la vérité spirituelle, religieuse, obéir à l’Église, faire ses Pâques etc. Cela nous paraît fondamental et essentiel. Or, que dit l’évangéliste en présentant la venue du Baptiste ? Il dit essentiellement que Jésus a voulu qu’il y ait quelqu’un avant Lui qui rappelle simplement les vérités premières : pas de vérité religieuse sans vérité humaine, pas de vérité surnaturelle sans respect et reconnaissance de la vérité de la nature.

C’est le christianisme qui a introduit vraiment cette distinction. La plupart du temps, dans les peuples de l’époque, et même encore après, les religions se sont toujours arrangées pour faire prévaloir, comme au-dessus de tout, leur vérité cultuelle, liturgique, sociale, éthique etc. A force de vouloir imposer cette vérité religieuse-là, on en est venu à émousser, voire même à faire disparaître le sens d’une vérité humaine, alors que c’est accessible à l’intelligence et au cœur de l’homme, et qu’on est capable de la respecter, de la mettre en œuvre et de ne pas mentir par rapport à cette vérité humaine. C’est le christianisme qui a introduit cela. Le succès n’a pas été nécessairement massif, et nous voyons hélas aujourd’hui encore des situations dans lesquelles les prétendues vérités religieuses l’emportent, ou en tout cas on leur attribue un pouvoir tel qu’elles rendent secondaires, peut-être pas négligeables, mais secondaires, les vérités du comportement humain, que ce soit au plan éthique ou au plan de la reconnaissance de ce qu’est l’homme.

C’est la fierté de l’Église et des chrétiens d’avoir dit, sans jamais sourciller là-dessus, qu’il existait une vérité humaine – on simplifiait outrageusement en disant que c’était l’objet d’étude des philosophes : aimable pour Aristote et pour Platon, mais pas nécessairement pour ceux qui ne pensent pas comme Platon et Aristote ! –, que le chemin de vérité de tout homme, en tant qu’homme, était absolument respectable et incontournable. Si, par exemple, au concile Vatican II, on a fait promulguer un schéma sur la liberté religieuse, c’est pour dire qu’être chrétien suppose de respecter l’itinéraire humain de la conscience vis-à-vis de Dieu et que rien ne peut s’interposer, même l’Église. Quand une Église agit par contrainte, elle nie l’effort ou la prise de conscience humaine ; même si elle est fausse, elle est humaine, et on ne doit pas la cacher ou la réduire par des comportements de distance ou de justification par des raisons religieuses supérieures.

Être chrétien, ce n’est pas échapper à la vérité du commun des mortels : c’est ce que dit Jean-Baptiste. Que faisaient les soldats ? Ils croyaient que, étant soldats, ils pouvaient essayer de piller autour d’eux pour faire un complément d’heures supplémentaires de soldatesque. Et Jean-Baptiste leur dit : « Contentez-vous de votre solde ». Ceux qui étaient riches venaient à Jean et lui demandaient : « Que devons-nous faire ? » « Faites que si vous avez deux tuniques, vous en donniez une à un pauvre ». Voilà une réalité qui n’a pas besoin de recourir à l’évangile. D’une certaine manière, l’évangile de Jean – c’est cela que je trouve si extraordinaire et c’est pour cela que Jésus l’a reconnu comme un évangile et un travail authentique de préparation –, était l’évangile de la préparation de la vérité humaine des choses, car si on n’est pas vrai humainement, on ne peut pas reconnaître la Vérité de Dieu.

Voici le problème fondamental : on ne peut pas dire qu’on est dans la Vérité de Dieu si l’on saute à pieds joints sur les exigences de la vérité humaine de notre vie, des exigences classiques de la vie humaine et c’est hélas ce qui se passe encore aujourd’hui. C’est pour cela, frères et sœurs, je n’en ai pas parlé jusqu’à maintenant, mais le message de Jean-Baptiste me donne l’occasion d’en parler, si la société a réagi et réagit si vivement aux affaires de pédophilie dans l’Église, ce n’est pas, comme on l’a dit parfois, parce qu’on voudrait s’acharner contre l’Église, et parce qu’on voudrait essayer de la torpiller. Non, c’est parce que, je crois, dans la conscience humaine la plus classique, la plus ordinaire, la plus simple, le fait d’avoir pris de quelconques arguments religieux pour protéger des actes inqualifiables, et que des autorités, à certains moments, aient cru que c’était mieux de cacher la vérité humaine pour mieux préserver la vérité spirituelle, de fait, c’est inacceptable. Et le problème, frères et sœurs, va très loin, car on peut toujours demander pardon pour toute l’Église : c’est comme aimer tous les Chinois, cela ne mange pas de pain. Moi, j’aime tous les Chinois, vous aussi chrétiens vous n’avez rien contre les Chinois. On veut tout pardonner, simplement le problème, c’est la vérité, et on n’a pas le droit de défendre, au nom d’une vérité religieuse, des comportements qui, humainement, sont inacceptables. C’est cela le vrai problème, et l’appel à la conversion que nous lance le pape, c’est d’abord, non pas l’appel au pardon qui noie le poisson, mais c’est un appel à la vérité des comportements humainement inacceptables et que l’on doit mettre au grand jour parce que c’est la vérité. Je crois que c’est le seul moyen d’être libres, car quand on est libre face à la vérité de ce qu’on est et de ce qu’on essaie de réaliser, à ce moment-là, ce n’est pas la mauvaise conscience, ce n’est pas la culpabilité, non ! L’Église ne va pas plus mal parce qu’il y a des curés qui se sont comportés de façon ignoble ! Je dirais même qu’elle va plutôt mieux par le fait qu’on les a déjoués. Le problème est la vérité.

Frères et sœurs, quand on veut manifester la vérité même du salut, nous sommes obligés, plus que les autres d’une certaine façon, de retrouver cette vérité du salut de Dieu à travers la vérité même de la situation dans laquelle nous nous trouvons. C’est à peu près les données fondamentales du sacrement de pénitence, c’est pour cela qu’on ne l’aime pas trop. Il s’agit de reconnaître la vérité de ce qu’on est, et de reconnaître qu’à travers cette vérité de mon être pécheur, je reconnais cette autre vérité qui est d’un autre ordre mais qui y répond : « Dieu me sauve, moi qui suis indigne, moi qui suis pécheur, moi qui ai fait ceci et cela ». C’est tout.

Alors, frères et sœurs, au moment où nous allons vers la crèche de Bethléem, ne nous égarons pas trop dans l’illuminisme spirituel. Noël, ce n’est pas les étoiles sur le Cours Mirabeau, et ce n’est pas transformer notre cœur en un Cours Mirabeau illuminé avec des lampes LED. Noël, c’est d’abord la reconnaissance de ce que nous sommes, la vérité de ce que nous sommes, nous ne sommes pas obligés de la clamer sur les toits ; on ne demande pas des confessions publiques comme dans les séances de l’Armée du Salut. Mais on nous demande quand même cette reconnaissance de ce que nous sommes en vérité : s’il n’y a pas cela, ce n’est pas Noël, c’est du fard à paupières et de la poudre aux yeux, c’est du strass. Et c’est là que nous sommes interrogés par Jean-Baptiste ; c’est pour cela que l’Église place ces textes de Jean-Baptiste au début de l’année liturgique, avant Noël, en disant : « N’imaginez pas Noël comme une fuite en dehors de la vérité humaine de ce que vous êtes ». Voilà le problème. Et combien de fois sommes-nous complices, pour nous-mêmes, ou pour les autres, de cette fuite en avant par rapport à la Vérité ?

 
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