AU FIL DES HOMELIES

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TOUT HOMME EST UN ETRE DE DESIR

Is 35,1-6a + 10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
Troisième dimanche de l’Avent – Année A (15 décembre 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? »

Frères et sœurs, pour mieux comprendre cette question de Jean-Baptiste et tout ce qu’elle implique dans notre propre vie, permettez-moi de faire référence à un usage linguistique dans un tout petit pays qui se trouve en Europe. Ce tout petit pays, c’est la Suisse romande, la Suisse qui parle français (la Suisse qui parle allemand, on ne la comprend pas). Dans ce pays, si vous êtes allé au spectacle et qu’il ne vous a pas plu, vous dites : « J’ai été déçu ». Normalement, votre interlocuteur vous pose immédiatement la question : « Déçu en bien ou déçu en mal ? » Cela vous paraît étrange et pourtant, c’est normal car chez eux le mot "décevoir" n’a pas pris le sens moderne que nous utilisons, c'est-à-dire la déception au sens où on s’attendait à quelque chose de magnifique et en réalité ce ne fut pas le cas. Pour eux décevoir, c’est surprendre par rapport aux attentes. Cela peut donc surprendre en mal, c'est-à-dire décevoir au sens strictement français du terme et de l’Académie française, ou bien décevoir en bien, c'est-à-dire enchanter et contenter.

Ce petit exemple va nous aider à mieux comprendre ce qui se passe dans cet évangile. Jean-Baptiste est-il déçu en bien ou déçu en mal ? C’est ce qu’il faudrait savoir. La plupart du temps, on se dit : « Jean-Baptiste était parfaitement équipé pour comprendre le chemin du salut, il avait rameuté les foules, exhorté tout le monde, donné des consignes pratiques… » Cependant, il va faire poser la question parce qu’il est en prison. Vous mesurez à quel niveau de déception on se trouve. Non seulement il a échoué, mais encore cela va mal finir. Tout son itinéraire de prédicateur et de prophète est un échec : il est donc déçu en mal. De plus, au moment même où il sait que pour lui la sentence est pratiquement tombée, il s’aperçoit que celui dans lequel il avait mis une certaine confiance et une certaine espérance, Jésus, est peut-être sur le point de le décevoir. Là non plus, il n’est pas déçu en bien. Il se demande vraiment si Jésus est celui qui doit venir ou s’il faut en attendre un autre.

Jean-Baptiste, c’est la double peine au sens de la double déception. D’une part, il a échoué et deuxièmement, il a misé sur le mauvais cheval. Que lui reste-t-il donc à faire ? Il envoie des messagers pour savoir au moins si cela pourrait marcher avec celui qu’il a préconisé comme quelqu’un qui pourrait lui succéder. C’est encore un sursaut d’espérance mais en même temps, c’est la crainte de voir que le pire arrive.

C’est terrible pour Jean-Baptiste de se dire : « J’ai passé tout mon ministère à annoncer qu’il allait y avoir un événement radical qui changerait tout et au fond, plus cela change plus c’est la même chose, puisque cela ne marche pas et que celui en qui j’avais mis ma confiance n’a pas l’air d’avoir compris ce que je voulais dire ». Par conséquent, il n’y a pas de continuité. Il faut d’ailleurs remarquer que dans d’autres passages de l’évangile sur Jean-Baptiste et Jésus, on voit que Jésus ne marche pas du tout dans la même perspective. Jean-Baptiste faisait venir à lui les gens dans cet endroit le plus sauvage qui soit, sur les bords du Jourdain qui n’avaient rien des quais de la Seine aménagés en piscine publique pendant l’été. C’était le lieu sauvage par excellence. Jésus, Lui, part dans la vie courante des gens. Jean-Baptiste disait qu’il fallait rompre avec toutes les coutumes habituelles de la vie courante. Il fallait se convertir. Jésus va manger avec les publicains et les pécheurs. A quoi cela a-t-il servi de prêcher la conversion, de prêcher qu’il fallait que le monde change et que celui en qui on avait mis tout son espoir dise : « Maintenant, je vais manger avec Zachée et les publicains, les pécheurs et finalement ce n’est pas si mal que ça ». Courait sur Jésus et Jean-Baptiste le fameux proverbe : « Vous avez vu Jean-Baptiste jeûner et vous avez vu le Fils de l’Homme manger avec les publicains et les pécheurs. Jésus que nous connaissons est un glouton et un ivrogne qui prend la vie du bon côté ! »

De plus, Jésus fait exprès d’appuyer le doigt sur la plaie quand les envoyés viennent et qu’Il leur répond : « Ne réduisez pas mon apostolat. J’annonce la Bonne Nouvelle et des gens se portent mieux. Médicalement, c’est mieux que les aveugles voient et que les boiteux marchent ». Mais ensuite, Il dit aux gens qui sont autour de lui quand les messagers sont partis : « Qu’êtes-vous allés voir au désert ? ». Il ne faut pas penser que ce sont les caméras des télévisions qui vont essayer d’espionner Jean-Baptiste. « Qu’êtes-vous allés voir ? » veut dire « Qu’aviez-vous dans votre cœur pour aller voir Jean-Baptiste ? Qu’attendiez-vous ? Etes-vous allés simplement pour une sorte de grand spectacle du premier télé-évangéliste de la nouvelle alliance ? Ou pour essayer de découvrir quelque chose ? » Dans ce cas-là, Jésus leur dit : « Vous n’avez rien vu. Vous pouviez peut-être imaginer que Jean-Baptiste était quelqu’un qui pourrait avec son prestige de prédicateur changer le cœur des gens. Mais en réalité, vous êtes restés les mêmes. Donc, Jean Baptiste attend l’impossible et vous qui êtes allés voir Jean-Baptiste vous attendiez l’impossible ? Qu’attendiez-vous ? Que vouliez-vous ? Quelle était votre attente ? »

Frères et sœurs, cet évangile est terrible car il nous laisse penser, même si cela est dit de façon très sobre, que Jean-Baptiste n’est pas mort dans l’euphorie du Royaume qui vient. Jean-Baptiste a vraiment vécu un amer, très amer échec de sa mission. Il est magnifique d’une certaine manière qu’au moment même où il voit cet échec, il ait encore recours à Jésus. C’est peut-être cela qui fait sa sainteté. Pourquoi les évangiles nous racontent-ils une chose pareille ? En réalité, ils auraient pu nous dire des choses plus réjouissantes. Ils ne se sont pas privés de nous raconter des miracles, des paraboles extraordinaires et des enseignements comme « Bienheureux les pauvres ! Bienheureux ceux qui pleurent » !

En attendant, il y a cette touche de désespoir de Jean-Baptiste sur le fond de sa mission. Il s’agit de comprendre pourquoi il a pu y avoir plus qu’un malentendu, un sentiment d’échec aussi fort dans le cœur de Jean-Baptiste, souligné encore par Jésus lorsqu’Il parle aux gens qui sont allés le voir : « Qu’est-ce que vous alliez faire là-bas ? » Personne ne peut répondre et Jésus donne la réponse en l’absence des envoyés de Jean-Baptiste. Eux auraient bien aimé entendre la parole : « Je vous le dis : un prophète et plus qu’un prophète » car au moins ils lui auraient remonté le moral. Curieusement, Jésus attend le moment où les envoyés sont retournés auprès de Jean pour dire exactement son avis sur Jean-Baptiste.

Que veut dire tout cela ? Cela veut dire une chose extrêmement importante pour nous aujourd’hui. L’homme, tout homme, si crapule soit-il, tout homme est un être de désir. S’il n’y avait pas cette mécanique, ce ressort extrêmement fort du désir en chacun d’entre nous, nous arrêterions de vivre immédiatement et la société s’arrêterait de vivre immédiatement. C’est parce que nous sommes des êtres de désir que même s’il nous arrive les pires malheurs, on essaie de tenir, de résister et de continuer. Le désir, c’est la mécanique spirituelle profonde de l’homme qui ne veut pas se laisser abattre.

Toutes les époques ont connu des moments difficiles, des épreuves, et aujourd’hui nous ne sommes pas épargnés parce qu’en plus des épreuves et des déceptions, il y a des angoisses et des peurs de tous ordres qui pèsent sur nous individuellement et collectivement. Cela n’empêche et peut-être faudrait-il le dire un peu plus souvent, même s’il y a tant d’obstacles et apparemment tant d’échecs, l’affaire continue. Pourquoi dans nos vies lorsqu’on est confronté aux drames les plus forts, perdre quelqu’un que l’on a beaucoup aimé, perdre un enfant, pourquoi y a-t-il en nous quelque chose qui résiste ?

C’est à cause d’un paradoxe étonnant : Dieu, à partir du moment où Il a voulu communiquer sa grâce, son salut, son espérance, a voulu la communiquer à travers et dans le désir des hommes. Voilà une chose que, nous chrétiens, nous avons tendance à oublier. Nous croyons que la grâce est comme le beurre ou la confiture sur la tranche de pain. Non, l’homme sauvé n’est pas une tartine de pain couronnée de beurre et de confiture. La grâce n’est pas extrinsèque, elle n’est pas un supplément. La grâce, Dieu a voulu qu’elle soit immergée totalement dans notre être, dans notre cœur et dans les mouvements les plus dynamiques et les plus profonds de notre être.

C’est cela qui fait le mystère de l’homme. C’est cela qui fait que l’homme est attente. Par tous les éléments de sa nature, de son être, il attend. Voyez Jean -Baptiste, complètement réduit à rien, emprisonné avec la seule perspective de la mort, avec l’impression que tous ses idéaux, tout ce qu’il voulait, tout cela tombe. Non ! Il va encore demander à Jésus : « Mais qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui peut arriver ? » Jean-Baptiste, même s’il a dû mourir dans un sentiment terrible d’échec de sa propre mission, n’a pas douté qu’en réalité il y avait quelque chose en jeu, le plan du salut, qui continuait à agir. C’est la même chose pour nous. Nous-mêmes sommes tous liés à note désir, nous sommes notre désir. Il faut bien le dire. S’il n’y avait pas cela, s’il n’y avait pas cette capacité d’aller vers l’autre, d’aller vers Dieu, d’aller vers les réalités que nous devons traiter, vers les responsabilités que nous devons assumer, s’il n’y avait pas cela, nous ne serions pas des hommes.

C’est pour cela qu’il ne faut jamais mépriser un homme dans le mouvement de son désir même si son désir, à certains moments, peut être assez déroutant. On peut dire qu’on n’est pas d’accord, on peut dire qu’on ne veut pas, qu’on ne partage pas. Oui, mais si nous ne sommes pas capables de reconnaître dans le désir humain quelque chose qui fait que l’homme ne veut pas en rester là où il est maintenant, c’est que nous avons cessé de reconnaître l’humain comme humain. Mais en même temps et cela est extraordinaire, pour nous, par la foi, nous croyons que le désir de chacun d’entre nous est habité par le désir de Dieu. Il est fantastique que Dieu ait pu greffer son propre désir de nous dans le désir humain, même parfois le plus minable ou le plus étonnant.

Dieu n’a jamais désespéré de l’homme. Dieu a toujours greffé son désir d’aimer et de sauver sur les éléments les plus profonds et les plus essentiels de notre personnalité, même si nous les avons caricaturés ou défigurés. Ce désir qu’a Dieu de se greffer en nous à travers notre désir, c’est précisément cela la grâce. Cela ne veut pas dire que Dieu est complice mais cela veut dire que de toute façon Dieu n’a pas d’autre point d’accroche en nous que notre désir. Dieu ne peut pas s’accrocher dans une sorte d’autosatisfaction et de plénitude dans laquelle on est totalement content de soi. Dieu n’a qu’une envie, c’est de reprendre à sa racine le désir et l’attente. A ce moment, cela donne un mélange parfois étonnant. C’est pourquoi il faut toujours se poser la question, comme les Suisses : « Suis-je déçu en bien ou en mal ? » Effectivement, notre manière de vivre l’espérance ne sera pas d’idéaliser tout le temps les choses – Mais oui, c’est merveilleux, tout va bien, alleluia ! –, mais de découvrir au plus intime de notre cœur, dans notre propre identité, ce que nous retrouvons de notre propre désir. Même si nous trouvons que notre désir peut nous fausser le chemin, nous abîmer ou nous caricaturer, Dieu jamais ne cesse de voir en nous ce qu’Il pourrait en tirer pour y manifester son propre désir.

Frères et sœurs, c’est un peu paradoxal mais Dieu fait comme Il veut. S’Il nous a créés avec notre désir, c’est qu’Il savait bien que ce désir pouvait véhiculer le meilleur et le pire mais à partir du moment où Il voulait ancrer Lui-même sa présence dans ce désir, Il est bien obligé de faire avec. C’est cela la patience de Dieu dont nous parlait saint Jacques, le laboureur qui attend. Il est sûr que dans notre désir nous voudrions que le blé pousse tout de suite comme dans les petits sachets de la sainte Barbe. Mais ce n’est pas comme cela. Le désir grandit en nous parce que c’est Dieu qui fait grandir notre désir par son propre désir. Que ce soit cela le temps de l’Avent, le temps de l’attente et finalement le temps de la venue de Dieu. Amen.

 
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