AU FIL DES HOMELIES

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DE L'ANGOISSE DES HOMMES A LA DANSE DE DIEU

So 3, 14-18 a ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18
Troisième dimanche de l'avent – Année C (11 décembre 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Pousse des cris de joie, fille de Sion, ton Dieu va venir te renouveler dans son Amour, Il dansera pour toi avec des cris de joie, comme aux jours de fête".Le monde tel qu'il allait à l'époque de Jean-Baptiste n'était pas un monde beaucoup plus gai qu'aujourd'hui, le monde tel qu'il allait était essentiellement marqué par l'angoisse  le peuple juif, fier de sa mémoire et de tous les hauts faits que Dieu avait accomplis pour lui, était devenu un peuple opprimé, occupé, un peuple qui ne pouvait plus vraiment jouir de sa liberté et qui, par un mécanisme compensatoire continuait à rêver de domination universelle, sans grandes illusions malgré tout. Le peuple juif s'interrogeait sur le sens de cette déchéance, sur le motif de son asservissement et de l'occupation romaine et il était toujours ramené à la question de son propre péché et de son infidélité, ce peuple était aux prises avec lui-même et connaissait toutes les vicissitudes et toutes les angoisses d'une existence politique où il faut jouer serré pour pouvoir simplement durer.

       A l'époque de la première prédication chrétienne, lorsque Paul visitait les premières communautés le monde païen n'allait peut-être pas beaucoup mieux que maintenant. En effet, peut-être que du point de vue officiel et politique cette "paix romaine", l'équivalent de nos droits de l'homme dont nous sommes si fiers aujourd'hui, était de bon ton, mais en réalité l'angoisse individuelle des sujets de cet empire était peut-être au plus haut point, une angoisse portant à la fois sur le destin personnel de chacun, une angoisse sur l'avenir religieux à tel point qu'à cette époque. Vers les années 50 ou 60 de notre ère, Rome était envahie de charlatans, de magiciens, d'astrologues, de vendeurs de bonnes recettes pour faire fortune les "madame Soleil" à l'époque ne manquaient pas.

       Bref que l'on regarde du côté du peuple d'Israël qui vient se rassembler autour de Jean-Baptiste ou que l'on regarde ces peuples païens de l'antiquité qui ont réagi aux premiers appels de Paul, dans tous les cas, l'arrière-fond de leur vie et de leurs préoccupations quotidiennes, était souvent ce que nous appellerions aujourd'hui l'angoisse : "Qui suis-je ?" Que devons-nous faire ? demandaient les foules qui allaient voir Jean. "Quel est le sens de notre vie ? Y a-t-il un au-delà ? A quoi bon la vie présente ?" Bref, le sentiment d'être pris au piège de sa propre existence. Or il est étrange qu'au cœur même de cette angoisse et de cette prison dans laquelle l'homme se sentait enfermé, la parole du Seigneur, soit par le prophète Sophonie, soit par l'apôtre Paul résonne toujours avec obstination dans le même sens : "Ton Dieu va te renouveler par son Amour, pousse des cris de joie, Fille de Sion !" et plus insistant encore : "C'est ton Dieu qui dansera pour toi avec des cris de joie", et saint Paul s'adressant à ses frères chrétiens leur écrit : "Soyez toujours joyeux dans le Seigneur, je vous le répète, soyez joyeux".

       Paul demande à ses communautés chrétiennes comme le prophète Sophonie le demandait à Israël de garder inconditionnellement la joie, la joie de Dieu. C'est pourquoi ce dimanche que nous célébrons est célébré sous le signe de la joie du Dieu qui vient.

       Aussi étonnant que cela paraisse on ne demande pas autre chose à des chrétiens que de célébrer la joie de Dieu. En effet, il ne s'agit pas d'abord de célébrer notre propre joie, toutes nos joies humaines sont parfaitement légitimes et bonnes, il faut avoir un cœur suffisamment équilibré et paisible pour savoir se réjouir humainement quand il le faut, il n'y a rien de plus lassant et de plus accablant que ces cœurs qui trouvent que toujours tout va mal, c'est pesant pour eux-mêmes et c'est pesant pour les autres. Une saine compréhension de notre existence et de notre vie humaine inclut toujours humainement déjà un certain sens de la joie, c'est-à-dire de ce bonheur de la vie qui se donne à nous, mais s'il n'y avait que cela nous aurions vite fait de nous créer de la joie à tout prix, de tomber dans un divertissement permanent, dans une fausse maîtrise de notre existence qui consisterait à nous créer de faux abris face à la misère du monde qui pourtant ne peut pas ne pas être vue en face aujourd'hui. Or le seul moyen de faire face à toute cette souffrance et à tout ce poids de l'existence que nous ressentons et peut-être plus souvent que des moments heureux, c'est de nous souvenir de ces paroles de Sophonie et de Paul. La joie qui nous vient, à nous, n'est pas une joie qui jaillirait simplement de notre humanité, c'est une joie qui vient véritablement, radicalement de Dieu, et si dans ces temps d'angoisse que vivait Israël ou le monde païen au premier siècle, les chrétiens ou ceux qui écoutaient la parole de Dieu relisaient ces appels inconditionnels à la joie de Dieu, c'est précisément que de telles paroles devaient éveiller en eux quelque chose de précis.

       Que signifie donc cet appel à la joie ? La joie de Dieu, c'est tout simplement la manière dont Dieu se donne réellement à nous. S'il y a une chose qui est souvent oubliée dans le monde d'aujourd'hui et dans nos propres existences, il suffit de nous regarder vivre avec une certaine lucidité, c'est la proximité de Dieu dans sa création, il sait que le sens fondamental de notre existence de chrétiens consiste à accueillir Dieu, mais Dieu réellement, non pas Dieu en idée, non pas Dieu en principe d'organisation de l'amélioration du bien-être social de l'humanité, mais Dieu pour ce qu'Il est, Dieu qui se donne comme amour, Dieu qui vient nous renouveler pour son Amour. Vous savez ce que veut dire nouveau, c'est l'adjectif qui dérive de l'adverbe latin qui signifie "maintenant". Quelque chose de nouveau, c'est quelque chose qui jaillit dans notre maintenant. C'est là le mystère de l'Amour de Dieu : les chrétiens croient que chacun maintenant est présence de Dieu et qu'il n'y a rien d'autre qui puisse renouveler notre existence. Par rapport à cette espèce de lassitude et d'amertume que nous portons quotidiennement vis-à-vis du monde, vis-à-vis des autres, il n'y a qu'une présence capable effectivement de nous renouveler et de nous replacer dans notre maintenant, c'est la présence de Dieu, et par la foi il nous est demandé d'accueillir cette présence. Voilà pourquoi la parole du prophète dit : "ton Dieu dansera pour toi", ce n'est pas nous qui dansons les premiers, c'est Dieu, et nous n'avons pas souvent l'air de croire en un Dieu qui danse, plus exactement nous avons une certaine manière de le "faire danser", mais je ne suis pas sûr que ce soit la bonne !

       En fait c'est l'exultation que Dieu éprouve à vivre au milieu des hommes, à vivre dans notre "maintenant". Et je crois qu'aujourd'hui si, par grâce, nous sommes l'Eglise, nous n'avons rien d'autre à être que ce peuple dans lequel Dieu danse l'aujourd'hui de sa création. Vous me direz : "tout ça c'est du rêve, de l'imagination et des fantasmes". Mais regardez-y de plus près : Est-ce que Dieu danse dans votre vie ? par exemple la vie de nos communautés chrétiennes : dans quel esprit venez-vous à l'eucharistie du dimanche ? est-ce que vous venez parce qu'ici la liturgie est célébrée correctement, que les chants ne sont pas du "zim boum boum" à la guitare et que "ça se tient" à peu près ? ou bien est-ce que vous y venez en apportant Dieu qui vient danser et chanter dans votre cœur et dans le cœur de toute l'assemblée ? Quel est votre mode de participation ? est-ce que c'est Dieu qui vous fait participer à nos eucharisties ? ou bien y venez-vous parce que ça va vous donner votre heure habituelle de bien-être et de piété avec Dieu, un moment de recharge des accumulateurs mystiques ?

       La vie familiale : est-ce que Dieu danse au cœur de vos familles ? est-ce que, dans cette joie merveilleuse et toute simple qui est d'aimer et d'être aimé, vous gardez cette simplicité de laisser danser Dieu dans vos vies, dans vos relations avec vos en­fants ? Eux-mêmes, par la catéchèse ont appris, si je puis dire, à danser gratuitement pour Dieu par toute leur existence d'enfants. Vous-mêmes, comment répondez-vous à cela ? Est-ce que vous êtes comme des éteignoirs en pensant par-devers vous "ça leur passera quand ils seront plus éprouvés par la vie ?" ou bien essayez-vous de danser avec eux ?

       La vie sociale, la vie du monde, comment la prenez-vous ? avec cette aigreur, cette angoisse et l'impression de faire naufrage et de s'enfoncer complètement ? ou bien croyez-vous en vérité que l'Église a pour mission d'être ce peuple qui, gratuitement au cœur de ce monde se réjouit de la danse de Dieu, au cœur de sa Création ?

       Préparer Noël, c'est tout cela, c'est renouveler notre regard non pas au rythme de toutes les joies que nous pourrions nous fabriquer, le "Noël cadeaux luminaires dans la rue", mais ce Noël très simple du regard qui jaillit du fond du cœur et qui consiste à contempler ce Dieu qui vient à nous comme un enfant qui danse et qui veut danser dans nos vies.

       AMEN

 

 
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