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IL DANSERA POUR TOI

So 3, 14-18 a ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18
Troisième dimanche de l'avent – Année C (14 décembre 1997)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Gaudete.... C'est un mot qui veut dire : "joie". Il y a d'autres mots d'ailleurs en latin pour exprimer la joie : "laetitia, felix, ..." Aujourd'hui c'est le dimanche de la joie D'ailleurs dans la liturgie, on parle encore du dimanche de Gaudete, c'est-à-dire cette antienne qui ouvrait le troisième dimanche de l'Avent et qui commençait par le mot joie, tant et si bien que pour exprimer cette joie, les liturgistes avaient pris l'habitude de mettre une chasuble rose afin peut-être d'atténuer la légère couleur violette et de passer ainsi à un ton plus sympathique.

       C'était le dimanche de la joie, c'est le dimanche de la joie, parce que, quand on écoute les lectures, il n'est question que de joie. Et c'est ce que nous annonce aussi bien l'apôtre saint Paul que le prophète Sophonie en nous disant : "Mais laissez-moi vous le redire, soyez dans la joie", c'est ce que dit saint Paul aux Philippiens, ou encore le Livre de Sophonie qui dit, à propos d'Israël : "Éclate en ovation, réjouis-toi tressaille d'allégresse, fille de Jérusalem, ne crains pas, le Seigneur est en toi, Il aura en toi sa joie et son allégresse".

       Si le scientifique devait parler de la joie, peut-être qu'il nous en parlerait, en utilisant ses compétences pour nous dire quel est le métabolisme intérieur qui permet de provoquer la joie et, ainsi, nous aurions des notions biologiques qui nous permettraient de comprendre les différentes réactions qui se passent en nous pour que la joie vienne sur notre visage.

       Si le philosophe devait parler de la joie, peut-être qu'il en examinerait tous les tenants et aboutissants, l'analyse dans l'histoire de la philosophie et que, ainsi, comparativement, il en tirerait une sagesse et un art de vivre.

       Si le théologien devait nous parler de la joie, peut-être que le théologien exprimerait cela en termes convenus pour nous dire que c'est une vertu et que, comme toute vertu, c'est une sorte d'habitude qui nous permet d'être dans un état permanent de sérénité et de paix, qui nous fait comprendre profondément la joie d'être avec Dieu.

       Si le poète devait nous parler de la joie, peut-être que le poète emploierait des images qui ne seraient pas forcément exactes mais qui serait des images comparatives, des métaphores qui nous feraient comprendre que la joie est un sentiment qui exprime la beauté de l'existence et qu'à travers tout ce qu'il y a de plus beau dans ce monde, on peut comprendre la joie intérieure.

       Si Dieu vous parlait de la joie, que ferait Dieu? Sophonie répond : "Si Dieu devait nous parler de la joie, Il danserait". Donc, il n'y aurait peut-être même pas de mots, mais d'abord une danse, et Sophonie dit : "Il aura en toi sa joie et son allégresse, Il te renouvellera par son amour Il dansera pour toi avec des cris de joie". Ce verset de la Bible, je le trouve étonnant, parce que Sophonie parle bien de Dieu et nous qui avons toujours l'image d'un Dieu omnipotent, trop grand pour notre cœur, tout puissant, parfois un Dieu qui nous écrase. Sophonie dit : "C'est un Dieu qui danse pour toi". Il faut donc s'imaginer et peut-être pas s'imaginer mais pressentir que Dieu qui est au milieu de nous est en train de danser, et Il danse pour nous en cris de joie. Et je crois que, à Noël, le vrai mystère de Noël, c'est celui-là, c'est un enfant qui babille au milieu des hommes, autant dire qui esquisse tous les mouvements des plus beaux du bébé et qui danse parmi les hommes. Vous l'avez remarqué, il n'y a rien de plus décevant que la nuit de Noël, à minuit, où il ne se passe en fait absolument rien si ce n'est justement de célébrer dans la joie la venue de Dieu parmi nous. Mais, célébrer dans la joie la venue de Dieu parmi nous signifie pour nous qu'il faut regarder le Seigneur danser. Et j'aimerais dans ce cas-là m'arrêter un peu avec vous sur ce qu'est la danse.

       La danse, parfois, a eu même dans l'Église catholique mauvaise presse. Il y avait d'ailleurs des danses qui étaient interdites, peut-être parce que trop lascives. Mais qu'est-ce que c'est que la danse ? Or la danse, c'est d'abord l'accord entre l'espace et le temps. Autant dire que grâce au rythme, grâce au mouvement, grâce à l'expression corporelle, grâce à la composition chorégraphique, il y a comme une sorte de description peu à peu de ce qui, pour nous, parait parfois invisible, le temps et l'espace dans lequel nous sommes. Et cet accord entre l'espace et le temps crée une sorte d'harmonie qui nous fait comme toucher l'invisible, pourtant en n'ayant que des éléments parfaitement humains. Cette harmonie entre l'espace et le temps, la danse le signifie en faisant que la réalité même humaine en mouvement, le corps qui peu à peu se meut et se déplace semble du coup faire abstraction de cet espace et de ce temps dont il se sert pourtant avec art, et touche alors l'invisible.

       La deuxième chose que l'on peut dire sur la danse, c'est que pour beaucoup elle est considérée d'ailleurs comme le premier-né des arts, et que, avant de peindre, avant de jouer d'un instrument de musique ou que, avant d'autres œuvres artistiques, le premier-né de tous les arts c'est d'esquisser un mouvement, c'est de savoir se mouvoir et c'est de savoir poser des gestes. Et d'ailleurs, un des grands apprentissages de la vie, c'est de pouvoir poser des gestes qui vont être adéquats et qui vont pouvoir réaliser une communication, qui vont aussi pouvoir permettre d'être dans la vie des acteurs de cette vie. Ainsi, le premier-né de ces arts est en principe celui qui doit être accessible à tous les hommes. Tout homme devrait être artiste, parce que tout homme devrait être capable d'esquisser un mouvement et donc de danser. Mais la danse, aussi, exprime une réalité importante, c'est qu'elle est souvent et presque systématiquement l'expression d'un sentiment intérieur, et que la danse va manifester, va révéler au sens même du terme grec, c'est-à-dire être comme une épiphanie, une révélation tout autour d'un sentiment profond et intérieur. Et c'est pourquoi, souvent, la danse, en se perfectionnant, en devenant un art complet, en ayant ses règles, en ayant des pas précis, en ayant une chorégraphie élaborée, en ayant des gestes travaillés, est l'expression, le reflet d'une civilisation, d'une croyance ou d'une psychologie. Et c'est ainsi que l'on pourrait aussi étudier les cultures et les civilisations, même les sentiments et les pensées intérieurs ou encore plus comprendre la foi et la religion à travers les danses des hommes.

       Alors, ce que je dis là, peut-être peut prendre un certain sens pour nous lorsque nous entendons le prophète de Dieu dire : "Le Seigneur Dieu dansera pour toi en cris de joie". Il me semble en effet que si le Seigneur ne parle pas un discours scientifique, si le Seigneur ne se complaît pas dans l'art philosophique et si le Seigneur est le moins bon des théologiens, il ne Lui reste même pas la poésie, mais simplement l'art de la danse. Autrement dit, ce que Dieu veut pour nous et nous exprimer aujourd'hui, c'est que, par sa présence parmi nous, Il veut réaliser l'accord entre l'espace et le temps. Autant dire que si Dieu danse pour nous, c'est qu'Il veut mettre de l'harmonie dans notre univers. De l'harmonie entre le cosmos et la chronologie, de l'harmonie dans notre cœur aussi, entre nos sentiments si différents et si opposés parfois. Il veut mettre de l'harmonie dans toute notre vie afin que notre espace et notre temps ne soient pas défigurés par le quotidien mais que nous percevions dans notre aujourd'hui le mouvement merveilleux de l'univers, de l'homme et des sentiments de l'homme.

       Si le Seigneur danse pour nous aujourd'hui en cris de joie, Il manifeste ainsi qu'Il nous réconcilie avec notre monde, et qu'Il nous élève au-delà de tout ce qui, d'habitude, nous appesantit, pour nous montrer que l'humanité elle-même est appelée à cette légèreté du mouvement, qui est un mouvement aussi bien corporel que spirituel qui réconcilie l'homme avec l'univers, avec lui-même, avec Dieu. Si le Seigneur danse pour nous aujourd'hui, c'est pour nous dire profondément que le sentiment qui est le sien est un sentiment profond de joie, parce que celui qui est le premier à se réjouir d'être au milieu des hommes, c'est Jésus. Nous, très souvent, quand nous devons être parmi les hommes, nous avons une très mauvaise manière d'être avec les hommes. Ou bien nous refusons d'être avec eux et nous nous replions, nous nous enfermons sur nous-mêmes, ou bien nous transformons notre relation avec les autres en relation purement mondaine, superficielle, sans que notre cœur, sans que notre regard ou notre sentiment soient pour quelque chose dans cette relation. Or Jésus veut nous apprendre que lui a pris sa joie parmi les enfants des hommes, que lui il prend plaisir à être en relation avec nous, que lui s'il danse pour nous, c'est pour exprimer ce sentiment profond que ce qui l'habite, c'est de désir d'être parmi les hommes et que cela lui procure la plus grande des joies. Et puis, si le Seigneur aujourd'hui danse pour nous, s'Il est là présent pour esquisser les mouvements même de l'art de la danse par excellence, c'est bien parce qu'Il est le premier-né d'entre les hommes et Il prend le premier-né d'entre les arts pour nous dire que, à travers cet art de poser des gestes et des mouvements, Il bâtit, Il construit, Il élabore la chorégraphie de la civilisation ecclésiale. Autant dire qu'Il est en train de nous emmener dans un ballet le plus grand et le plus magnifique qui puisse exister puisqu'Il réconcilie la civilisation, la foi et la psychologie de tout l'être humain pour le porter à sa plus belle et plus grande existence.

        Et c'est pourquoi aujourd'hui, si le Seigneur danse parmi nous, frères et sœurs, je vous invite à danser. Je vous invite à danser, bien sûr nous sommes plus ou moins bien doués pour danser, je ne vais pas organiser un bal dans l'église, je sais que certains n'aiment pas ça et nous le reprochent parfois, mais je vous invite quand même à danser et là, je m'y engage, parce que l'art de la danse, même si l'Église hélas ne l'a pas toujours très bien montré, l'art de la danse aujourd'hui c'est notre liturgie. Et le prêtre n'est rien d'autre qu'un danseur qui esquisse des mouvements pour vous, qui pose des gestes, qui tourne autour de l'autel, qui l'encense, qui lève du pain et du vin et qui ainsi nous entraîne dans un ballet, certes les prêtres sont plus ou moins doués je le sais, et pourtant c'est bien cela qu'est notre liturgie. La liturgie, ce n'est pas le discours du scientifique, ce ne sont pas les belles paroles du philosophe, ce n'est pas l'art du théologien, ce ne sont pas les mots du poète, c'est le Seigneur qui danse parmi nous. Et tout ce que nous ferons dans cette liturgie, parce que notre corps va y participer. pleinement, parce que notre corps va recevoir le don de Dieu, parce que nous allons écouter, voir, entendre, poser des gestes, marcher et sourire, nous allons manifester que cette joie profonde nous habite. Aujourd'hui tout l'univers malgré sa fragilité, malgré parfois les mouvements imprécis, son tâtonnement est appelé à vivre de cet art de célébrer, cette liturgie, puisque cette liturgie n'est rien d'autre que d'accepter que le Christ nous prenne dans sa main et nous emporte dans une farandole qui nous fait exprimer le sentiment le plus profond de notre joie, d'être avec Lui, réconciliés, d'être vivants avec Lui dans la communion, Lui, homme et Dieu parmi nous.

       AMEN