AU FIL DES HOMELIES

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PATIENCE QUI DEVIENT PASSION

Is 35, 1-6a.10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
Troisième dimanche de l'avent – Année A (11 décembre 1977)
Homélie du Frère Jean-Miguel GARRIGUES

Frères et sœurs dans le Christ, comme nous le dit aujourd'hui l'apôtre saint Jacques dans son épître, "le temps des prophètes c'est le temps de la patience". Ce temps de l'ancien Testament avec lequel nous cheminons dans cet Avent est la grande école de patience. Aujourd'hui la figure de Jean le Baptiste nous révèle comment Dieu travaille dans le cœur des hommes par la patience.

En effet, tout le temps des prophètes est un temps de patience parce que l'accomplissement des prophéties qu'ils donnaient ne devait se réaliser que bien plus tard. Nous oublions toujours en lisant, en entendant ces magnifiques prophéties d'Isaïe ou de Jérémie qu'elles visaient un accomplissement qui ne devait se réaliser que des siècles après. Et cependant pour eux, c'était vraiment tout leur désir, je dirai même toute leur impatience qu'ils exprimaient dans ces prophéties. Et ils croyaient voir des signes de cet accomplissement, par exemple dans la naissance d'un fils de roi de la lignée de David. Malheureux, ils ne savaient pas encore quelle forme prendrait cet enfant qui était bien loin encore d'être le Messie. Et cependant ils s'extasiaient dans l'attente de ce descendant de David qu'ils ne devaient voir que de très loin, à travers des siècles dans cette longue attente qui était la leur.

Et l'on pourrait penser qu'au fur et à mesure que l'on s'approche du moment de la réalisation, la patience devrait être moindre puisque l'accomplissement est déjà là. Jean-Baptiste qui est le dernier des prophètes, pourquoi est-il aujourd'hui présenté comme le modèle de la patience ?

Apparemment, il a vu le Christ. Il est lié à Lui par les liens les plus intimes qui soient, ceux de la chair. Il est de sa chair, de son sang. Il a bondi dans le sein de sa mère lorsque le Christ est venu vers lui dans le sein de Marie. Il l'a connu, il L'a fréquenté. Ils étaient de la même famille. Aucun des enfants de la femme n'a été plus proche du Christ que Jean le Baptiste. Et cependant Jean le Baptiste est plus encore que tous les prophètes de l'Ancien Testament notre modèle de patience. Car au fur et à mesure que le salut se fait plus proche, il devient plus déroutant et il exige une patience qui va devenir bientôt une passion.

Tout, dans le comportement de Jésus a dérouté profondément Jean le Baptiste. Tout le comportement de Jésus lui a imposé une école de patience comme nous n'en avons pas idée. Alors que Jean le Baptiste est l'homme de feu qui, au désert, prépare en hâte parce que le temps se fait court, le peuple pour ce grand bouleversement qui doit pré céder l'instauration par le Messie du Royaume de Dieu en Israël et sur toute la terre, pendant que Jean-Baptiste presse le peuple, comme si le temps se faisait court, Jésus, Lui, à Nazareth, passe des années paisibles, obscures, dans le quotidien d'une vie familiale avec Marie et Joseph. Pendant que toute la vie du Baptiste est, en quelque sorte, une accélération, on a l'impression que la vie de Jésus, la vie du Verbe sur terre, est toute faite de paix, comme s'Il avait tout son temps. Et finalement, il y a ce moment extraordinaire de la rencontre entre le Baptiste et le Christ, le jour du baptême de Jésus.

Là, Jean-Baptiste est dérouté car Jésus apparaît en solidarité avec ce peuple pécheur qu'il essaie justement de secouer et d'arracher à sa torpeur. Et voici que Jésus, sans éclat, fait la queue parmi eux, au milieu du peuple, dans la cohue, s'avance pour se faire baptiser, comme s'Il était un parmi d'autres, alors que le Baptiste justement annonce qu'Il n'est pas comme les autres. Il est le Juste et Celui qui va faire justice. Et le voici qui vient, presque méconnaissable dans le troupeau des pécheurs. Et après cela, après cette manifestation du Christ lors de son Baptême, alors que le Baptiste serait en droit d'attendre que finalement Il accomplisse son Royaume, voici que Jésus dans une période encore assez obscure de sa vie, que nous rapporte seulement saint Jean, commence la prédication de son Royaume, en baptisant comme Jean le Baptiste, comme s'il y avait encore du temps, alors que les temps sont accomplis pour le Baptiste et qu'il sente que la vie lui échappe et que sa tâche soit se réaliser au plus vite, car le temps se fait court. Et Jésus a le temps, Jésus prend du temps, alors que les jours du Baptiste sont déjà comptés et que déjà Hérode pense que vraiment il est trop insupportable et qu'il va falloir l'éliminer.

Vient le moment où Jean le Baptiste est mis en prison. Et c'est ce moment-là que Jésus choisit pour annoncer ouvertement le Royaume, pour venir en Galilée le proclamer : "Convertissez-vous car le Royaume de Dieu est proche." La même phrase de Jean-Baptiste est reprise à ce moment-là par Jésus. Au moment où la voix se tait, le Verbe prend la parole. Mais de manière étonnante.

Il continue à dire ce qu'a dit Jean-Baptiste. Il continue à préparer le peuple alors que pour Jean le Baptiste, le moment n'est plus à la préparation mais à la réalisation. Car lui il est dans un cachot et il sait que les jours sont comptés.

Je crois que si nous voulons comprendre quelque chose à ce qu'a vécu Jean le Baptiste dans son cachot, il faudrait reprendre ce qu'ont été les semaines que Jeanne d'Arc a passé dans sa prison. Elle aussi, elle attendait un roi, le roi de France qui devait venir la délivrer. Elle aussi pensait et a cru jusqu'au dernier moment que ce roi allait se manifester. Jean-Baptiste attend que finalement le vrai Roi, le fils de David, le Fils de l'Homme qui vient du ciel, Jésus se manifeste et que soit déposée cette marionnette, ce fantoche d'Hérode, roi usurpateur qui l'a mis en prison et qui symbolise l'avilissement du peuple livré à l'envahisseur. Et Jean le Baptiste attend non seulement la délivrance de son peuple mais sa propre délivrance, car cet homme enchaîné qu'il est, symbolise ce peuple enchaîné et opprimé, le peuple d'Israël.

Or que fait le Fils de l'Homme ? Jésus parcourt la Galilée et comme le dit saint Pierre dans les Actes des apôtres, "il passe en faisant le bien" , guérissant les uns, délivrant les autres, leur parlant sur la montagne, leur donnant les béatitudes. Mais de royaume, de puissance, de bouleversement, de jugement, il n'en est pas question. Jésus se complaît dans une entrée presque domestique dans la vie des hommes. Voilà qu'Il guérit la belle-mère de Pierre et l'enfant du Centurion. Il entre dans les maisons, dans ce que la vie des hommes a de plus familier, de plus quotidien, de plus humble. Et Il apporte la paix. Et Jean le Baptiste se dit : Mais qu'attend-Il donc ? Mais vraiment Il ne se manifestera pas dans la puissance de son Royaume ! Et c'est à ce moment-là qu'il lui envoie des messagers. "Es-Tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?" Et Jean-Baptiste ne sait pas. Il est en train d'être le précurseur de Jésus au moment même où il croit que Jésus retarde la réalisation de son royaume. Voici que ce royaume de Dieu, Jean-Baptiste, sans le savoir est en train d'y entrer. Il est en train d'y entrer au moment même où justement il pense que ce royaume lui échappe, au moment même où il pense que le roi ne va pas venir le délivrer.

Comme Jeanne d'Arc le comprendra au seuil même de son supplice. Oui, elle sera libérée, oui, ses chaînes tomberont, mais ce n'est pas une main humaine qui les retirera de ses poignets, c'est la main même de Dieu qui va venir dans le mystère de la mort et de la résurrection l'épouser et la prendre avec Lui. Jean le Baptiste est au seuil de la mort est au seuil de donner sa vie, et de préfigurer en donnant sa vie le don que le Christ fera de sa vie, et il attend encore une réponse.

Frères et sœurs, c'est cette patience qui devient passion que nous vivons nous aussi. Nous aussi, nous ne comprenons pas que le Seigneur veut instaurer son royaume par les cœurs et qu'aujourd'hui encore, après sa résurrection, au moment où ses disciples avant son Ascension lui proposent d'instaurer son Royaume, le Seigneur continue à passer au milieu des hommes de cette manière si discrète, oui j'oserais dire si domestique. Dans notre monde qui se veut si politique, le Seigneur vient tout particulièrement entrer et passer dans nos vies par ce que nous vivons de plus pauvre, de plus fragile, de plus quotidien et de plus humble, Jour après jour. C'est là qu'Il passe. Mais c'est parce qu'il veut investir l'intérieur, le cœur de l'homme. Et ce cœur de l'homme, c'est le cœur de chacun d'entre nous, personnellement. Un cœur dans sa situation la plus incommunicable, la plus personnelle qui se révèle là où il est le plus simple, le plus pauvre, le plus quotidien. Et alors Jésus fait patienter. Il retarde cet accomplissement extérieur du royaume qui ne doit être, qui ne peut être que la manifestation d'un royaume qui a commencé par la liberté la plus profonde. C'est pour cela que pendant que Jean-Baptiste, dans sa prison, attend cette manifestation, Jésus, en fait, est en train d'instaurer en quelque sorte la constitution de son Royaume dans le sermon sur la montagne.

Il veut que ce soit par les Béatitudes, par le cœur de l'homme que son royaume vienne dans l'humanité. Alors pensons non seulement à nous qui sommes dans une société passablement déchristianisée, mais pensons à nos frères qui se trouvent dans certains pays où l'évangile, où le nom de Dieu, où le nom du Christ est imprononçable.

Pensons à nos frères qui, comme Jean le Baptiste, sont dans les prisons pour avoir confessé le nom du Christ, la plénitude de son évangile et qui peut-être aujourd'hui disent :"Seigneur, es-Tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?" Pensons à eux, pensons à nous dans nos souffrances, dans nos moments d'obscurité, dans nos moments d'impatience et comprenons que cette patience devient passion avec le Christ pour que nous entrions dans son royaume, et que c'est en ce moment où peut-être nous doutons que le Seigneur, dans nos vies, est en train de l'accomplir comme Il l'a accompli en Jean le Baptiste qui l'a précédé dans sa mort pour être figure de la manière même qu'Il a choisie d'entrer jusqu'au cœur de l'homme, en descendant jusqu'au fond de son tombeau pour nous entraîner, et après seulement, après nous faire entrer dans sa Pâque toute puissante, dans sa résurrection.

Si, dans quelques jours, Jésus se présente à nous comme un petit enfant, c'est qu'Il a décidé de descendre, Lui le Verbe de Dieu, jusqu'au plus profond de notre péché et de patienter, dans notre chair, jusqu'à ce qu'Il puisse la ressusciter et la sauver tout entière.

 

AMEN

 
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