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DIEU VIENT VISITER NOTRE DÉSERT

Is 35, 1-6a.10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
Troisième dimanche de l'avent – Année A (14 décembre 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Aïn-Karem : Entrée de l'église de saint Jean Baptiste

Ce que nous savons de la naissance et de la famille de Jean-Baptiste nous laisse pressentir que les premiers jours de ce messager de Dieu, de ce Précurseur furent marqués par la grâce et la bénédiction du Seigneur. Dès avant sa conception, il avait été annoncé au cœur même de la stérilité de ce foyer de Zacharie et d'Élisabeth. Et puis, il y avait eu cette rencontre entre les deux mères enceintes, Marie et Élisabeth, et Jean-Baptiste, dans le sein de sa mère avait tressailli de joie, signe de son appel à annoncer un jour la venue du Royaume. Et puis, sans doute, en pointillé, à travers l'enfance et la jeunesse, quelques rencontres entre Jésus et Jean, dans une sorte d'intimité et de silence où chacun gardait le secret de sa vocation.

Et voici qu'un jour, à l'âge mûr, il a fallu que Jean réponde de manière impérieuse à cet appel de Dieu qui était inscrit dans son cœur depuis les premiers moments de son existence. Et ce fut alors la découverte du désert, non pas un désert de luxe, de repos et de solitude, comme lorsque nous essayons de prendre quelques jours de répit à la campagne, loin du bruit des villes, mais un désert d'une rudesse, d'une âpreté, d'une difficulté sans pareilles.

Les évangélistes ont pris soin de nous dire à quel point Jean-Baptiste avait vécu sobrement dans ce désert. Mais, plus encore, le désert devenait petit à petit cet abîme creusé entre l'espérance qui déjà avait animé toute sa vie et le début d'une prédication de pénitence qui certes, attirait les foules mais sur laquelle Jean-Baptiste ne pouvait pas se faire d'illusion. Ce n'est pas simplement en partageant son manteau quand on en a deux, en donnant un peu de son superflu, qu'on se convertit à la venue du Royaume. Il y avait dans cette prédication de Jean-Baptiste quelque chose de bouleversant par le fait qu'il était comme confronté de la manière la plus abrupte et la plus radicale au péché des hommes, au péché du monde. Et le désert c'était le lieu dans lequel il criait et dans lequel il était la "Voix", ce lieu d'abandon et de désespérance dans lequel notre monde et nous-mêmes vivons, du moins par certains côtés obscurs de notre cœur. Et Jean-Baptiste essayait de crier : "Préparez un chemin au Seigneur." Dans ce désert viendra quelqu'un : Celui qui doit venir et qui fera disparaître le péché. Il est comme celui qui tient la cognée et qui est prêt à frapper à la racine des arbres. Il est comme celui qui foule le grain et qui tient la pelle à vanner. Il envoie toute la moisson dans le souffle du vent et ce qui est lourd, ce qui porte du fruit retombe pour être engrangé dans le Royaume. Mais ce qui n'a pas de consistance, ce qui est sans poids et sans valeur s'en va, s'envole, bon à être brûlé. Pour Jean-Baptiste, le désert c'est ce lieu de l'épreuve et de la purification dans lequel doit apparaître le Sauveur qui vient pour brûler tout ce qui est péché et refus de Dieu.

Alors, se situe quelque chose que nous imaginons mal : le Christ vient au-devant de Jean et lui demande d'être lui-même baptisé On peut dire qu'à ce moment-là Jean-Baptiste voit le désert envahir sa propre existence : c'est comme si le sol se dérobait sous ses pas. Comment ! Celui qui est le Messie, Jésus de Nazareth, se fait un parmi les pécheurs et vient demander le baptême de repentance ! Loin d'être un moment d'exaltation ce moment fut dans doute pour Jean-Baptiste un premier moment de grand désarroi. "Mais, Seigneur, c'est moi qui ai besoin d'être baptisé ! Pourquoi toi, veux-tu être baptisé par moi ?" Et Jésus lui répond de manière énigmatique : "Laisse, car il faut que s'accomplisse toute justice". Et Jean le baptise. Mais alors le fossé et la solitude du désert ne font que se creuser davantage. Voici, en effet, que tous les disciples quittent Jean-Baptiste et suivent Jésus qui commence à prêcher sur les chemins de Galilée.

Alors, Jean qui veut continuer sa mission de préparer le peuple au jugement du Messie, dans une sorte d'ultime appel, dénonce plus fort que jamais le péché du monde en la personne de celui qui, à ce moment-là, est le roi de Judée Hérode Antipas. Il dénonce les scandales de sa vie privée et c'est alors qu'il est arrêté et jeté en prison parce qu'il est devenu un personnage par trop dérangeant. Et Jean-Baptiste continue de s'enfoncer dans le désert. Lui qui croyait que le Messie venait pour abolir le péché du monde, voici qu'il est lui-même livré au pouvoir de ce péché. A vouloir ainsi prêcher la conversion, il est comme saisi dans les filets de la puissance du monde. Et c'est l'abîme et le désert de la prison. Et il ne lui reste plus qu'une question dans la solitude de sa prison : "Ma vie de messager du Seigneur qui vient, avait-elle un sens. Ne me suis-je pas trompé" ? C'est le désert du doute et de l'interrogation : "Au fond, est-il vraiment Celui qui vient ? Est-ce possible que Celui qui devait venir la cognée à la main pour abattre les arbres qui ne portaient pas de fruit, Celui qui devait trier le bon grain de la balle, est-il possible qu'Il annonce simplement, paisiblement le Royaume ?" Le désert est total, la nuit est complète, c'est la nuit du cachot, nuit de ses illusions, nuit de son cœur. On a donné toute une vie au Seigneur et voici qu'on se retrouve nu et dépouillé, presque sans espérance. Plusieurs grands témoins de la tradition chrétienne et Jean de la Croix, que nous fêtons aujourd'hui, nous ont parlé de cette nuit obscure. Il n'y a plus rien, ni parmi les espoirs qu'on avait pu fonder, ni parmi les engagements qu'on avait pu prendre, ni parmi les passions les plus nobles et les plus élevées. Le sol semble se dérober sous les pieds.

Jean envoie comme messagers des amis venus le visiter dans sa prison pour demander au Seigneur de la part de Jean : "Es-tu celui qui doit venir ?" Et le Christ répond : "Regardez les signes qui sont accomplis : ce n'est pas le feu qui dévaste, ce n'est pas la pelle à vanner qui détruit, ce n'est pas un jugement qui supprime ou anéantit ; au contraire ce sont les pauvres, les sourds, les aveugles qui sont visités, ceux qui sont démunis de tout, c'est la misère du monde qui est guérie !" Et c'est sans doute la dernière lueur d'espoir au cœur de ce désert dans le cœur même de Jean-Baptiste. Lui qui avait cru à un Messie puissant, à un feu qui détruirait la terre, qui avait cru que si Dieu touchait la misère et le péché des hommes, cela produirait une sorte de déflagration et que le monde ne pourrait plus se tenir devant Dieu, voici que lui est donnée cette ultime parole d'espérance : Dieu vient s'enfouir au cœur de la misère et du dénuement du monde, pour le sauver au plus intime de lui-même. Et Jean-Baptiste reçoit cette parole comme personnellement adressée à lui. Tout ce qui, en Lui, pouvait encore être aveuglement et illusion, dut être transfiguré par cette parole de Jésus. Il comprit alors que Dieu ne pouvait venir que dans le désert et la détresse et l'abandon, non pour brûler, mais pour partager et guérir.

Frères et sœurs, dans quelques jours nous fêterons Noël. Il y a une manière très simple de fêter Noël : dans l'espérance que la détresse et l'abandon du monde peuvent être véritablement visités et sauvés. Voilà l'ultime message de Jean-Baptiste. Dieu ne viendra sûrement pas dans les consolations illusoires que nous pourrions nous créer à nous-mêmes. Dieu ne viendra sûrement pas de la manière que nous avons imaginée. Dieu viendra simplement au cœur de notre misère et c'est là qu'Il nous sauvera. C'est à travers notre faiblesse et nos pauvretés, à travers l'épreuve que nous pouvons peut-être entendre un jour comme Jean dans sa prison la Bonne Nouvelle, l'évangile du salut qui est annoncé aux pauvres.

 

AMEN