AU FIL DES HOMELIES

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IL N'Y A PAS DE DIEU INCONNU

Is 61, 1-2 + 10-11 ; 1 Th 5, 16-24 ; Jn 1, 6-8 + 19-28
Troisième dimanche de l'avent – Année B (13 décembre 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Un jour d'été alors qu'il était assis dans l'ombre chaude, Abraham regardait l'horizon de la terre. En levant les yeux, il vit, debout à côté de lui quelqu'un qu'il ne connaissait pas. Il invita cet inconnu à déjeuner, celui-ci lui annonça qu'un an après, sa femme Sara, stérile aurait un Fils. Alors qu'il bivouaquait au bord d'un gué du Yabbok, avec sa famille, Jacob passe une nuit entière à lutter avec un inconnu, quelqu'un qu'il ne connaissait pas et qui ne lui dit pas son nom, mais aux premières lueurs du jours Jacob dit : "Dieu était là et je ne le savais pas". Alors qu'il paissait les brebis de son troupeau, Moïse dans le désert fut attiré par un arbre qui brûlait et dont la flamme atteignait les cieux. Il s'avança pour entendre la voix d'un inconnu : "Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob".

Aujourd'hui, frères et sœurs nous entendons l'avertissement de Jean le Baptiste : "Il y a au milieu de vous quelqu'un que vous ne connaissez pas". Je suppose que les auditeurs, prêtres, lévites, pharisiens ont dû timidement tourner leur regard autour d'eux pour savoir qui était ce quelqu'un qu'ils ne connaissaient pas. Mais l'évangile ne nous dit pas s'ils l'ont trouvé. Seulement, le lendemain, quelques disciples de Jean suivirent un certain Jésus que leur Maître appelait "l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde". Philippe était l'un d'eux, il avait entendu cette parole du Baptiste : "Il y a au milieu de vous quelqu'un que vous ne connaissez pas". Quelques années après, ce même Philippe s'adressant à Jésus lui dit : "Seigneur, montre-nous le Père ?" Et Jésus lui fit cette réponse : "Philippe, il y a si longtemps que tu es avec moi, et tu ne me connais pas ?" Philippe dut se souvenir de la parole du Baptiste entendue au premier jour : "Il y a quelqu'un que tu ne connais pas !"

Frères et sœurs, que nous soyons à l'image des pharisiens, venus questionner cette voix qui crie dans le désert pour savoir quelle est son identité véritable, et la voix qui crie dans le désert aujourd'hui, c'est celle de l'Église. Le monde en l'entendant se pose bien des questions sur son identité et sur ses raisons, que nous soyons des familiers de Jésus, comme Philippe, familiers qui ne le connaissent même pas, cet avertissement du Baptiste est pour nous tous : "Il y a au milieu de vous quelqu'un que vous ne connaissez pas". Car voyez-vous, que nous soyons juifs ou païens, croyants ou athées, dans l'Église, hors de l'Église ou hors de l'Église, il y a une chose que nous partageons tous, selon la prophétie d'Isaïe nous sommes tous des pauvres qui attendons une Bonne Nouvelle. Nous sommes tous des cœurs brisés en espérance d'une guérison, nous sommes tous des prisonniers rêvant de délivrance, nous sommes tous des captifs en mal de liberté, tous croyants ou non, dans aucune différence, un jour ou l'autre dans notre vie, nous ressentons le vide devant l'inanité des choses, le découragement devant la sottise des demi-mesures, des compromissions ou de ce qu'il est convenu d'appeler d'une noble hypocrisie des négociations. Nous sommes tous désabusés par nos vertus utilitaires, qui ne nous apportent strictement rien, et nous continuons tous ensemble d'étouffer dans un monde où le vivant se dégrade en mécanique. Aujourd'hui, peut-être plus qu'à d'autres époques, notre monde est bien une machine à fabriquer des dieux. Nous avons construit un autel pour notre télévision ou notre voiture, pour notre argent ou notre promotion, pour notre plaisir ou nos psychologies profondes et inconnues, nous avons construit un autel pour notre avenir, même nous chrétiens, cet autel est en bois, car nous disons pour conjurer le sort : il faut toucher du bois !

Permettez-moi de vous redire quelques versets des Actes des apôtres : "Tandis que Paul attendait à Athènes, il sentait brûler en lui l'indignation devant cette ville remplie d'idoles. Il s'entretenait donc à la synagogue avec des juifs et ceux qui adoraient Dieu, et sur l'agora tous les jours, avec les passants. Il y avait même des philosophes épicuriens et stoïciens qui l'abordaient. Les uns disaient : "que peut bien vouloir dire ce perroquet" ? D'autres : "on dirait un prêcheur de divinités étrangères", parce qu'il annonçait Jésus et la Résurrection. Ils le prirent avec eux et l'emmenèrent à l'aréopage en disant : "Pourrions-nous savoir quelle est cette nouvelle doctrine que tu enseignes, car ce sont d'étranges propos que tu nous fais entendre ? Nous voudrions savoir ce que cela veut dire." Tous les athéniens en effet et les étrangers qui résidaient parmi eux n'avaient d'autre passe-temps que de dire ou d'écouter les dernières nouveautés. - "Athéniens, à tous égards vous êtes, je le crois, les plus religieux des hommes. Parcourant votre ville et considérant vos monuments sacrés, j'ai trouvé jusqu'à un autel avec cette inscription : Au Dieu inconnu. Et bien, ce Dieu que vous adorez sans le connaître, moi, je viens vous l'annoncer."

Frères et sœurs, sur nos cours, nos places ou nos Champs-Elysées, il n'y a pas d'autel au Dieu inconnu. Simplement, nous nous contentons du tombeau d'un pauvre homme anonyme, le soldat inconnu, et nous appelons cela : arc de triomphe. Je ne dis pas, comprenez-moi bien, qu'il ne faut pas faire cela, mais il ne faut pas faire "que" cela. C'est terriblement grave car nous avons réduit notre sens de la transcendance et de l'éternel, à une pierre tombale. Le grecs, que nous disons païens, étaient sur ce point-là plus éclairés que nous. Mais je pense que cela n'empêche pas que tout homme demeure profondément religieux, dès qu'il appelle et crie dans son cœur vers ce que le prophète Isaïe annonçait déjà : "Seigneur, donne-nous une année de bienfaits". Oh, nous ne serons pas exigeants, un jour de bienfaits, un jour de paix, enfin, sans connaître la guerre, un jour de tranquillité sans connaître la persécution, un jour de liberté sans craindre l'oppression. Donne-nous Seigneur, qu'on l'appelle Seigneur ou d'un autre nom peu importe, donne-nous un peu de bienfaits. A l'intérieur de ces cris des hommes qui sont les nôtres, la voix de Jean-Baptiste retentit toujours : "Il y a au milieu de vous quelqu'un que vous ne connaissez pas". Il n'y a pas de Dieu inconnu, car Dieu s'est fait connaître en Jésus-Christ, il n'y a pas à dresser d'autel au Dieu inconnu, mais il y a à chercher à connaître celui qui s'est révélé au cœur de ce monde avec notre chair et note visage humain, avec notre joie et notre souffrance et notre mort.

Vous en êtes convaincus, il n'y a pas de Dieu inconnu puisque vous êtes là devant cet autel de l'Église qui est le seul qu'il nous faille dresser aujourd'hui devant le monde. Et je sais bien que tout à l'heure, frères et sœurs, nous le reconnaîtrons ce Dieu, dans la fraction du pain, comme les disciples d'Emmaüs, découragés un soir d'exécution capitale. Et je sais bien qu'à la suite d'Abraham, dans la pauvreté et dans la tristesse de notre stérilité ou de notre vieillesse, comme Jacob dans les nuits profondes de combat et de doute d'où nous ne sortons que blessés, ou dans les jours d'immense joie et de lumière de la présence sensible de Dieu, comme Moïse, je sais bien qu'ensemble, nous essayons de le reconnaître, ce Dieu que tant d'hommes appellent encore dans leur cœur "Dieu inconnu".

Frères et sœurs, il y a au milieu de nous quelqu'un que nous ne connaissons pas. Or, voici que Noël revient. Est-ce que ce sera uniquement un Noël de plus ? Le vingtième, le cinquantième, le quatre-vingtième, une perle que nous allons enfiler dans le collier de ces années qui passent à toute vitesse. Peut-être et sûrement, à cause de la chronologie du temps, Noël revient. Est-ce que ce sera un Noël de cadeaux, de bougies, de guirlandes pour votre famille, pour vos voisins les plus gentils ou la tante éloignée que vous n'avez plus revue depuis longtemps ? Et vous avez bien raison, car cela a un sens. Noël revient. Est-ce que ce sera un Noël pour notre Église malmenée sur tous les agoras du monde, l'Église de Pologne dont la fête de Noël risque fort de se transformer en fête des saints innocents ? Oui, ce sera un Noël pour notre Église, un Noël heureux, joyeux, solennel, oui cent fois solennel. Solennel toute la journée et toute la nuit si vous voulez, il le faut. Mais frères et sœurs, pendant ce temps-là, le cri du Baptiste se fait entendre encore dans le désert de notre monde. Et le pas de l'apôtre Paul frappe toujours le pavé de cette ville pleine d'idoles, pour annoncer aux hommes le Dieu inconnu. Pour nous certainement, mais pour les autres aussi. Alors ? Nous allons nous mettre à genoux devant la crèche pour adorer Dieu, nous avons des jambes, c'est fait d'abord pour cela, mais si nous avons des jambes, elles sont faites aussi pour courir sur l'agora du monde, comme saint Paul, rechercher ceux qui cherchent Dieu secrètement, douloureusement et sincèrement, même s'ils dressent des autels païens au milieu de leur vie, ils cherchent Dieu.

Y aura-t-il aujourd'hui quelqu'un à la suite du Baptiste ou de Paul pour leur annoncer qu'il n'y a pas de Dieu inconnu, mais qu'il y a un Visage où nous pouvons reconnaître l'Amour du cœur de notre Dieu. Notre monde n'est pas perdu, notre humanité n'est pas à l'agonie, même si certains de ses membres sont profondément malades et que le péché atteint toujours son cœur. Mais l'humanité a besoin de Dieu, et quand je dis l'humanité, ce n'est pas une idée, je pense à vos voisins du dessus ou du dessous, de la famille d'à côté, aux commerçants de votre rue, à vos collègues d'université ou à vos élèves des facultés, à vos amis du palais de justice, ou même peut-être à celui qui est assis aujourd'hui dans cette église à côté de vous. L'humanité, chaque homme, chaque femme, beaucoup de jeunes et d'enfants ont un immense besoin de Dieu. Qui va leur annoncer que Dieu est là, au milieu d'eux ? C'est l'Église, à la suite de saint Jean-Baptiste et de saint Paul. Si aujourd'hui nous ne courons pas sur les agoras du monde pour annoncer cela, ce sera un Noël folklorique et païen, comme tous les autres.

En cette eucharistie, nous allons reconnaître le corps livré et le sang versé pour le salut du monde, pour la santé spirituelle et éternelle de tous les hommes, qu'elle nous mette en marche dès aujourd'hui pour adorer ce Dieu qui va se faire connaître et pour L'annoncer devant l'aréopage des hommes de ce temps. Car, ce qu'ils attendent de cette voix qui crie dans le désert, c'est-à-dire de nous qui sommes l'Église, c'et que nous leur proclamions : "La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, Toi le seul véritable Dieu, et ton envoyé, Jésus-Christ".

 

AMEN

 
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