AU FIL DES HOMELIES

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ALLIANCE DE MIDI OU L'AMOUR IMPOSSIBLE

Is 35, 1-6a.10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
Troisième dimanche de l'avent – Année A (11 décembre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ce passage de l'évangile que nous venons d'entendre tient à la fois du roman policier psychologique et de roman d'amour. Il me semble être à peu près à mi-chemin entre Agatha Christie et Paul Claudel. En effet, c'est d'abord une intrigue policière assez curieuse. Quand on y réfléchit, cet ultime dialogue entre Jésus et Jean-Baptiste, son précurseur, a quelque chose d'incohérent et de surprenant au premier abord. Le fait que Jean, celui qui a été envoyé par Dieu pour montrer le Messie, soit tout à coup, au fond de sa prison, pris de doute au point de se demander si vraiment Jésus est Celui qui doit venir et même laisser surgir en lui l'hypothèse qu'il faudrait peut-être en attendre un autre. C'est une sorte de doute radical qui traverse le cœur du Baptiste en se disant : "Elle tourne mal toute cette affaire, vu comme elle se termine pour moi dans un cachot et vu ce que ce Messie que j'ai annoncé est en train de faire ! Peut-être que j'ai mis Israël sur une fausse piste, et que toute ma vie est en train de tourner à l'échec". Et ensuite la réponse assez déconcertante du Christ : "Allez voir Jean-Baptiste et dites-lui ce que vous avez vu" ! qui s'achève par une phrase curieuse : "heureux celui pour qui je ne serai pas une cause de scandale", comme si le Christ avait voulu avertir Jean-Baptiste en lui disant : fais bien attention, tu risques, toi aussi, de tomber à cause de moi. C'est assez terrible quand on y pense. Et puis, revirement subit de la part du Christ qui affirme : "Mais qu'êtes-vous allé voir " ? Et il interroge les foules et Il les amène à conclure qu'elles sont allées voir le plus grand des prophètes, celui qui avait été annoncé par d'autres prophètes comme "la voix qui crie dans le désert". Entre nous soit dit, de la part du Christ, ce n'est pas très "gentil". Il aurait pu faire dire aux envoyés de Jean-Baptiste : "Allez dire à votre maître qu'il n'en est pas de plus grand, parmi les hommes que lui, il est le plus grand parmi tous ceux qui ont attendu le Royaume". Or, Jésus ne l'a pas dit à Jean directement. Et enfin, une chute extrêmement brutale. Si Jean-Baptiste est le plus grand, le plus petit dans le Royaume des cieux est encore plus grand que lui. Là, le personnage de Jean-Baptiste est subitement achevé. Au cas où on aurait pu croire qu'il avait un rôle de Messie, nous sommes carrément détrompés. Alors qu'est-ce que signifie tout cela ? Qu'y avait-il donc dans le cœur de Jean-Baptiste ? Et que voulait lui faire comprendre Jésus à travers ce dialogue en apparence si déconcertant, si incohérent et si énigmatique ?

Jean-Baptiste ressemble au héros de "Partage de Midi". Jean-Baptiste, c'est l'amour, mais c'est l'amour impossible. Vous savez, Paul Claudel dans "Partage de midi" met en scène un événement qui a été bouleversant pour sa vie et qui a déclenché ensuite toute sa carrière poétique sur le mystère de l'amour entre les hommes et sur le mystère de l'amour entre Dieu et les hommes, tout cela parce qu'il avait aimé une femme qu'il ne pouvait pas aimer. Et si l'on fait les transpositions nécessaires, chez Jean-Baptiste, il y a quelque chose de cela. Jean-Baptiste était follement "amoureux" de Dieu, et je crois qu'il avait pour Jésus et son mystère une compréhension, une profondeur d'amitié, un sens de la communion extraordinaire. Pour lui, le fait, d'avoir manifesté Jésus comme Messie pour Israël avait constitué un événement absolument bouleversant, il avait vraiment saisi, dans une joie si grande et si profonde, qu'enfin le Royaume allait venir. Et, personnellement, il me semble que la manière dont il envoie ses émissaires pour demander à Jésus : "Es-tu Celui qui doit venir ? ou devrais-je en attendre un autre" ? cette expression n'est peut-être pas tellement à comprendre comme l'expression d'un doute massif et brutal qui tout d'un coup détruirait le sens de toute une existence et d'une mission, mais elle est peut-être à comprendre comme ces dialogues d'amoureux où l'un demande à l'autre, en sachant très bien la réponse : "est-ce que tu m'aimes ? est-ce que tu es sûr que je t'aime ?" Et Jean-Baptiste, c'est un peu cela. Il a envie de redire au Christ, une dernière fois avant de mourir dans sa prison, il a envie de Lui dire : "est-ce que tu m'aimes vraiment ? est-ce bien sûr que tu m'aimes ? et moi, es-tu bien sûr, Seigneur, que je t'aime ? est-ce que j'ai vraiment fait tout ce qu'il fallait pour t'accueillir et pour te manifester au peuple ?" C'est cette question à la fois passionnée et vibrante, avec inévitablement, comme dans toute question qui porte sur l'amour d'autrui, cette petite zone d'ombre et d'incertitude, parce qu'on ne peut pas lire à cœur ouvert dans le cœur de l'autre et parce qu'il y a toujours un moment d'angoisse et de crainte, parce que, d'une certaine manière, on ne sait pas pourquoi, la réponse pourrait être "non". Et voilà ce qui fait la force et le suspens de toute question.

Jean-Baptiste, à ce moment-là, révèle, vraiment le fond de son cœur ; c'est comme s'il disait au Seigneur : "tu sais, je t'aime vraiment, passionnément". Et le Christ ne peut pas rester indifférent et Il va répondre à Jean-Baptiste pour le confirmer dans son amour, pour le soutenir dans son interrogation : "mais oui, Jean-Baptiste, ne crains pas, toi qui es abattu au fond de ta prison, je sais bien que tu m'aimes, je sais bien que tu m'as attendu, et que tu as bien fait ton travail : tu as dit qui j'étais et tu es dans la vérité. Tu ne sais peut-être pas encore les épreuves qui t'attendent, mais en vérité tu as été ce serviteur passionnément amoureux du Royaume". Et alors, on pourrait concevoir que tout s'arrête là. Mais le Christ ne peut pas ne pas dire toute la vérité. Et quand les envoyés de Jean-Baptiste sont partis, le Christ en profite pour faire comprendre aux foules qui Il est, Lui, en vérité et ce que doit être tout homme pour lui. C'est vrai Jean-Baptiste est le plus grand, Jésus le dit : "De tous les enfants des femmes, il n'y en a pas de plus grand que Jean-Baptiste". Et d'autre part, Il précise : "Vous n'êtes pas allé voir un roseau au désert ou quelqu'un de riche, mais vous êtes allés voir le plus grand de tous les prophètes, la voix qui a crié, qui s'est déchaînée pour préparer une fête pour accueillir le Messie". Jean-Baptiste est celui qui avait organisé une grande fête amoureuse pour accueillir le Messie sur les bords du Jourdain. Et dans cette grande fête, il fallait purifier son cœur, il fallait confesser son péché, il fallait commencer à partager son manteau avec ceux qui n'avaient rien. Dans cette grande fête de l'accueil du Messie, de l'accueil du Royaume et du salut, c'était toute la générosité du cœur humain qui venait s'exprimer là, c'était tout l'amour d'Israël qui était offert au Seigneur au moment même où Jean le proclamait comme l'Agneau de Dieu : vraiment on ne peut, à aucun moment, suspecter la mission de Jean-Baptiste ! Il a une sorte de folie amoureuse pour son Dieu. Et il ne peut pas s'empêcher de la crier, de la chanter et d'inviter tous les autres à danser et à chanter avec lui, même si la mode du chant et de la danse reste encore un mode mineur et pénitentiel ; mais c'est une pénitence qui prépare le cœur à une grande joie.

Seulement, le Christ qui a bien reconnu cette attitude dans le cœur de Jean-Baptiste et qui fait voir dans Jean-Baptiste l'accomplissement, l'aboutissement de l'espérance et de l'attente d'Israël, ne peut pas s'empêcher de poursuivre une affirmation extrêmement brutale : "Cependant, le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que Jean-Baptiste ". Que veut-Il dire par là ? Qu'il ne suffit pas d'être amoureux, qu'il ne suffit pas d'être amoureux fou mais qu'il faut savoir que l'amour set donné. Tel est l'ultime secret, celui que le Christ Lui-même venait nous révéler. Jean-Baptiste a montré l'amour de Dieu dans la personne de Jésus-Christ, mais il n'a pas pu nous révéler l'ultime secret de cet amour : c'est que l'amour nous est donné. C'est pourquoi nous l'appelons la grâce, c'est-à-dire l'amour en tant qu'il est donné, sans mérite et gratuitement, c'est le moment où s'interrogeait sur l'amour qu'il y a dans notre cœur, il faut revenir et nous dire : "mais d'où vient cet amour" ? Il vient de Dieu, il est donné, nous n'en sommes pas les maîtres, et nous l'avons reçu sans aucun droit de notre part, sans aucun mérite. Et quand l'amour est un amour donné alors c'est vraiment le Royaume qui est donné pour qu'on y entre. Cela Jean-Baptiste ne l'a pas connu. Et c'est là sans doute, ce qui a été le plus dur et le plus dramatique dans sa propre vie. Il a su que l'amour était parmi nous, mais il n'a pas encore perçu quel était le sens de cet amour. Jean-Baptiste est au seuil de la nouvelle Alliance parce qu'il n'a pas pu se tenir au pied de la croix, il n'a pas vu couler le sang et l'eau qui étaient le signe du don inconditionnel de l'amour de Dieu pour tous les hommes. Lui-même a dû témoigner par son sang, mais sans savoir encore toute la portée que pouvait avoir le don de sa vie et de son sang.

Il est très important que Jean-Baptiste nous soit présenté comme le plus grand des prophètes, car il a beaucoup à nous apprendre. Tous, d'une manière ou d'une autre, nous portons dans notre vie de ces chagrins, de ces épreuves extrêmement profondes, des événements, des deuils ou des ruptures qui ont blessé notre cœur au plus intime. Et quand nous sommes remis en présence de ces échecs et de ces blessures, nous sentons vibrer toute la force de notre amour. Mais en réalité, nous ne pouvons pas comprendre pourquoi il a fallu passer par là. C'est un peu le cas de Jean-Baptiste. Il a annoncé le Royaume, il a annoncé l'amour, mais il n'a pas encore saisi le secret dynamique de cet amour qui lui était donné, livré, offert. Il fait encore partie de ces violents, de ces violents qui pensent qu'il faut arracher le Royaume de Dieu et s'en emparer. En réalité, aujourd'hui, nous-mêmes nous ne faisons plus partie exactement de ces violents. Nous savons que le Royaume nous est donné, et à certains moments, si nous sommes comme Jean-Baptiste, nous croyons cependant que tout, absolument tout est grâce.

En ce temps de l'Avent, de préparation à Noël, entrons sur ce chemin où nous allons contempler l'amour de Dieu donné. Et dans l'enfant de Bethléem, ce sera vraiment la gratuité absolue du don de Dieu et son Royaume qui nous serons ainsi manifestés. Puissions-nous être comme Jean-Baptiste pour qu'à travers tout ce qui peut blesser ou peser sur notre cœur, jamais ne soit éteinte cette fureur d'aimer, et qu'en même temps, au moment même où nous découvrons si fortement, si passionnément amoureux de Dieu que ce soit, sachons toujours avec simplicité, écouter la voix du Fils de Dieu qui nous dit que de toute façon, l'amour ne peut nous que nous être donné. Il ne peut s'accomplir en nous que par la présence et la puissance du Fils de Dieu, Celui qui vient.

 

AMEN

 
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