AU FIL DES HOMELIES

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LE MYSTÈRE JOYEUX DE JEAN-BAPTISTE

Is 61, 1-2 + 10-11 ; 1 Th 5, 16-24 ; Jn 1, 6-8 + 19-28
Troisième dimanche de l'avent – Année B (16 décembre 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN


Aïn-Karem : Jaillissement d'allégresse

Où vas-tu, Jean-Baptiste ? Toi, qui à l'image du prophète Jérémie, ton prédécesseur, as été choisi et aimé avant que tu ne sois tissé dans le sein maternel. Toi sur qui repose la main du Très Haut si bien que ta propre main, ton doigt désignera le Messie au milieu de son peuple : "Voici l'Agneau de Dieu. C'est lui l'Elu de Dieu". Où vas-tu, Jean-Baptiste ? Toi qui n'as pas cherché "un chemin de grandeur et de prodiges".(Psaume 130-1)

A ces pharisiens te questionnant tu répondis avec véhémence et quelque agacement : "Je ne suis pas le Messie, je ne suis pas Élie, je ne suis pas le prophète attendu". Cependant Jésus Lui-même, le Messie, le prophète attendu te revêtira de ta véritable grandeur lorsqu'Il témoignera de toi en disant : "Qu'êtes-vous allé voir au désert ? un roseau agité par le vent ? un homme aux habits riches ? Oui je vous le dis et plus qu'un prophète".

Où vas-tu, Jean-Baptiste ? humble prophète revêtu de la seule grandeur que Dieu t'a donnée. Ton visage émacié au regard bouleversant, insoutenable, ton corps ascétique de plus en plus transparent, à l'image d'un ange, parce que tu es consumé de cette lumière qui luit dans les ténèbres et éclaire tout homme dans ce monde. Toi qui est le précurseur de la lumière, tu es aussi le premier prédicateur de ceux qui gisent dans l'ombre de la mort, à leurs oreilles ta haute voix clame toujours : " Retournez votre cœur vers le Seigneur qui vient".

Où vas-tu, Jean-Baptiste ? Toi, le plus grand des prophètes, tu n'as pas été l'apôtre des apôtres, ni le premier des apôtres ; tu n'as pas suivi le Christ que tu as désigné aux hommes sur les chemins de Palestine, ni entendu ses grands discours sur l'annonce du Royaume. Tu n'as pas vu ses miracles, tu n'étais pas à Cana, ni lors de la multiplication des pains, tu n'as pas vu les morts ressusciter, tu n'as pas acclamé le Christ entrant à Jérusalem, tu n'étais pas là à la Sainte Cène, il ne t'a pas lavé les pieds Celui devant lequel tu te croyais indigne de toucher la sandale. Tu n'as pas contemplé l'agneau de Dieu sur la croix, et tu ne fus pas, toi le plus grand des prophètes, le premier témoin de la Résurrection.

Où vas-tu donc, Jean-Baptiste ? Avec des mots extrêmement délicats, des mots si simples qu'ils sont devenus uniques, Jean-Baptiste répond lui-même : "Qui a l'épouse est l'époux ; mais l'ami de l'époux qui se tient là et qui l'entend est ravi de joie à la voix de l'époux, voilà ma joie, elle est parfaite, il faut que lui grandisse et que je diminue !" La joie de Jean-Baptiste a éclaté dans son cœur à l'instant même où il a accepté de disparaître. La joie de Jean-Baptiste a inondé son cœur au moment même où, dans sa liberté d'homme, il a marché vers sa disparition, et son martyre, vers son anéantissement humain, au moment même où il a accepté que sa mission s'achève dans le parachèvement de son humilité.

Voilà non seulement le ministère prophétique de Jean-Baptiste, mais son mystère profond. Et si nous sommes habitués à son ministère de prophète, je voudrais qu'un instant, ce matin, nous méditions sur son mystère de prophète. Car s'il clame encore dans nos cœurs, dans nos déserts, la conversion, il a accompli Lui-même tout ce qu'il a prêché, et ce fut sa joie, une joie parfaite.

Frères et sœurs, Jean-Baptiste a marché dans l'humilité, il a laissé passer devant lui Celui qu'il pressentait être derrière lui. A partir du moment où le Christ est passé devant lui, comme le soleil qui suit la lampe, il n'avait plus qu'à se laisser plonger dans les rayons de ce soleil du plein jour. En Jean-Baptiste, il y a cette coexistence immédiate et totale du don absolu de lui-même, du renoncement à lui-même et de la joie parfaite. C'est sur cela qu'il nous faut un instant méditer, car de cela il est, pour nous aussi, le Prophète. "Il faut qu'Il grandisse et que je diminue". Dans l'évangile que je viens de lire, justement c'est écrit : "Il y a au milieu de vous Quelqu'un que vous ne connaissez pas". Jean-Baptiste l'a connu, Jean-Baptiste l'a reconnu et il l'a annoncé, puis il a disparu à l'intérieur même de cette connaissance, au plus profond de cette présence, il s'est abandonné réalisant dans sa vie ce que saint Paul dira plus tard aux Galates : "Ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi". Ceci est un accent prophétique de Jean-Baptiste qui est très important pour nous aujourd'hui, car cela fait partie, comme un accomplissement normal, même s'il est exigeant, de son appel à la conversion. Il y a au milieu de vous quelqu'un qui doit prendre la première place, l'unique place et toute la place. Il y a au milieu de nous quelqu'un qui est la présence de Dieu : Jésus Christ en qui nous avons toujours à puiser toutes nos raisons de vivre, toutes nos raisons de croire, toutes nos raisons d'agir et de mourir. C'est cela qu'a compris Jean-Baptiste, qu'il a accepté de vivre, à cause de cela il fut conduit vers l'anéantissement, à la mort dans une obscure prison de Palestine. Il n'a rien revendiqué au nom de sa mission si particulière et si grande, au dire même de Jésus.

Frères et sœurs, il n'y aura pas d'autre joie, j'entends de joie profonde, et exigeante, en même temps et par le fait même, de joie rayonnante, que dans la mesure où nous accepterons, à l'image prophétique de Jean-Baptiste, que le Christ soit le premier dans notre vie, ce Christ que nous sentons bien derrière nous, qui nous entoure, qui nous attire, qui nous pousse, qui veut avoir le devant de la scène de notre propre existence. Tant que nous n'aurons pas accepté, dans notre liberté d'hommes, fondé en notre nature créée, éclairée par la révélation et l'évangile, tant que nous n'aurons pas fondamentalement accepté, et c'est chaque jour à refaire, que le Christ passe devant nous, nous ne connaîtrons pas la joie d'être chrétiens, car selon ce beau mot de saint Augustin, "ce qu'il y a de chrétien en nous c'est le Christ". Ce qui est chrétien en nous, ce n'est pas d'abord et uniquement ce que nous sommes, ou pensons, ce que nous voulons ou faisons, ce qui est chrétien en nous c'est le Christ. Si le Christ n'est pas à la première place dans notre vie, nous ne serons pas chrétiens, nous ne connaîtrons pas cette joie profonde qu'a connu et dont a témoigné Jean-Baptiste : "J'écoute sa voix, je me tiens près de Lui, je suis l'ami de l'époux et ma joie est parfaite parce que sa Grâce, sa Vérité et sa Sagesse croissent en moi, et que je diminue ; j'accepte de disparaître dans ce que je suis, parce que tout ce que je suis vient de Lui, et que tout ce que je suis doit retourner vers Lui".

Cela, c'est le témoignage dont nous avons l'exigence et l'urgence de nous donner les uns aux autres, dans l'Église. C'est aussi un témoignage dont nous avons l'exigence et l'urgence de donner aujourd'hui dans le monde. Car nous avons, nous aussi, en partie la vocation prophétique de Jean-Baptiste, non pas que nous soyons tous appelés à la prédication, à exercer le ministère public de Jean-Baptiste, mais nous sommes tous appelés à vivre et à manifester le mystère prophétique de Jean-Baptiste, la joie d'avoir Dieu, notre Seigneur avant nous, comme cette personne unique en qui nous avons "la vie, le mouvement et l'être". Ce mystère prophétique, nous revient à chacun, qui que nous soyons. Nous en avons besoin les uns les autres dans l'Église, et nous en avons besoin ensemble pour le transmettre au monde. Je suis de plus en plus persuadé, en vous écoutant, en regardant le monde, en étant un petit peu attentif à ce qui se développe, se cherche, je suis persuadé que dans un monde si pessimiste, nous autres, chrétiens, nous sommes trop pessimistes, dans un monde si matérialiste, nous sommes, chrétiens, trop matérialistes, peut-être pas au plan idéologique, mais sûrement au plan pratique. Je suis persuadé que dans un monde si triste, si douloureux, si mourant de son péché, nous sommes des chrétiens trop tristes, trop souffreteux, trop moribonds. Je suis persuadé que dans un monde sans espoir, nous sommes trop des chrétiens sans espoir. Voyez-vous, je crois qu'en définitive, nous ne devons pas nous plaindre de ce monde, nous ne devons pas le juger dans son péché et nous en plaindre, parce que la joie de ce monde, l'espérance de ce monde, la profondeur du sens de ce monde, il ne la connaît pas, soit, mais nous, nous la connaissons. Le monde ne connaît pas ce quelqu'un qui est au milieu de lui, mais nous, nous le connaissons, non que nous ayons vu Dieu, mais le Fils Unique qui est dans le sein du Père, Lui, nous l'a fait connaître et nous l'a révélé, Il nous a donné de sa "plénitude et grâce pour grâce". Jean-Baptiste a reçu cette part de grâce, il l'a annoncé par sa prédication et par son mystère de don et son mystère de joie.

Frères et sœurs, si nous pouvions croire plus profondément en cette joie engendrée par le don, je pense qu'il n'y aurait pas forcément moins de souffrance, moins de drames, moins de péchés, mais il y aurait cette lampe brillant dans la nuit que serait notre joie. Le Christ a loué ce témoignage joyeux de Jean-Baptiste quand Il dit : "Beaucoup de juifs sont venus trouver Jean-Baptiste pour se réjouir un instant de sa lumière". Je ne suis pas bien sûr que le monde ait envie de se réjouir un instant de la lumière qui rayonne du visage des chrétiens. Je ne suis pas bien sûr que le monde ait vraiment envie de venir un instant écouter, au bord de son désert, la Parole prophétique de l'Église, sûrement, tout simplement parce que nous ressemblons trop au monde et parce que notre parole n'est guère différente de celle du monde.

Je crois, frères et sœurs, que le Baptiste, marche vers l'abaissement, vers le don, vers l'humilité, le détachement de lui-même et qu'il y trouve sa joie parfaite et complète, je crois qu'il nous invite vraiment aujourd'hui à écouter cette voix silencieuse de sa joie et de sa donation à son Seigneur. Et si nous sommes un tant soit peu ouverts à sa prédication nous ne pouvons pas ne pas tressaillir d'allégresse comme Lui dans le sein de sa mère. Nous ne pouvons pas vivre comme si de rien n'était, nous ne pouvons pas exercer notre vie, nos relations, notre travail comme si nous n'étions pas venus un instant nous réjouir auprès de Lui, en écoutant sa parole et en essayant de saisir le secret de cette joie du don. Oui, frères et sœurs, notre joie de chrétiens doit rayonner, elle ne peut pas rester dans notre cœur. Un feu, s'il brûle, illumine, ou alors ce ne sont que des braises, voire des cendres, mais cela ne sert à rien, vraiment à rien. Si nous pouvions être un peu plus convaincus, être un peu plus croyants de cette joie qui vient du don que nous faisons de notre vie à Dieu, en acceptant que Lui-même soit le premier dans notre vie, à ce moment-là, des vallées de souffrances pourraient se combler de consolation, des montagnes d'indifférence seraient abaissées, les chemins tortueux de nos vies sentimentales ou relationnelles deviendraient droits. Alors le Christ vraiment passerait en nous et, à travers nous, s'avancerait vers nos frères. Nous deviendrons dans la mouvance du mystère joyeux de Jean-Baptiste et pour aujourd'hui le précurseur de la venue de Dieu et j'en suis convaincu, le monde se réjouirait un instant avec nous en cette fête de Noël.

 

AMEN

 
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