AU FIL DES HOMELIES

Photos

LA DANSE DE DIEU

So 3, 14-18 a ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18
Troisième dimanche de l'avent – Année C (15 décembre 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Soyez dans la joie et l'allégresse

Les chrétiens du passé ont tendance à assimiler le temps de l'Avent au temps du Carême, comme si à la préparation pénitentielle de Pâques, à ce cheminement qui accompagne les catéchumènes entrant dans la conversion pour marcher jusqu'au baptême dans la nuit de Pâques, devait correspondre une préparation pénitentielle symétrique pour la fête de Noël. En réalité, si l'Avent est un temps d'attente, ce n'est pas à proprement parler un temps pénitentiel, mais au contraire, c'est un temps de joie et d'exultation. Le parallèle entre le Carême et l'Avent avait été poussé jusqu'à chercher dans l'Avent l'équivalent de la mi-carême. En effet à cette époque assez tardive devant la longueur du Carême, on s'était accordé un temps de "respiration" et d'interruption du jeûne, au milieu du Carême, qui correspondait approximativement au quatrième dimanche. Et la liturgie de l'Église avait essayé de suivre plus tardivement encore cette coutume de la mi-carême en revêtant les célébrants d'ornements roses à la place des ornements violets et en faisant chanter au début de cette messe du quatrième dimanche de Carême : "Laetare Jérusalem", "réjouis-toi Jérusalem". De façon symétrique, au troisième dimanche de l'Avent, celui que nous célébrons aujourd'hui, on avait mis un Introït qui disait : "Gaudete" c'est-à-dire "Soyez dans la joie", et l'on mettait également des ornements roses.

Il reste aujourd'hui encore quelques traces de cette sorte de mi-Avent dans l'oraison de ce troisième dimanche qui nous invite à "diriger notre joie vers la joie du mystère du Christ" et aussi dans la lecture de l'Épître de saint Paul aux Philippiens : "Réjouissez-vous encore, je vous le répète réjouissez-vous" ! En réalité, dans le temps de l'Avent il ne peut pas être question d'une interruption de la pénitence, car tout le temps de l'Avent est un temps de joie et d'allégresse. Nous avons chanté tout à l'heure, et c'est cela la véritable attitude spirituelle de l'Avent : "Sans te voir encore, O Christ, nous tressaillons de joie, déjà remplis de ta gloire, nous attendons ta venue", remplis de cet immense désir et de cette immense allégresse devant le Christ qui vient.

Cette annonce joyeuse de l'Avent nous est exprimée aujourd'hui encore par cette lecture du prophète Sophonie sur laquelle je voudrais méditer avec vous pendant quelques instants. Sophonie s'adresse à Jérusalem, en lui annonçant le Messie, exactement comme Jean-Baptiste le fera à son tour. Et il dit : "Jérusalem, pousse des cris de joie, exulte et danse d'allégresse, triomphe de tout ton cœur" ! Le mot exulter, d'ailleurs, signifie littéralement "sauter de joie". C'est donc à cela que nous sommes invités : nous sommes invités à danser en ce troisième dimanche de l'Avent. Mais non seulement Jérusalem et nous-mêmes invités à danser, mais encore le prophète Sophonie va plus loin, il nous dit : "Voici que le Seigneur est au milieu de toi, Il te renouvelle par son amour, Il dans de joie pour toi, comme en un jour de fête" ! Voilà que Dieu Lui-même prend la tête de cette grande danse à laquelle nous sommes invités. Car nous ne sommes pas invités seulement à exprimer une allégresse humaine, mais à entrer dans la danse de Dieu, à entrer dans sa joie jusqu'au point où notre être tout entier et notre corps lui-même sera emporté par cette joie, soulevé par cette allégresse.

Cette danse, c'est aussi celle de Jean-Baptiste. Vous vous souvenez de ce merveilleux texte (que nous lirons d'ailleurs dimanche prochain) où Marie, portant Jésus en son sein, vient rendre visite à sa cousine Élisabeth qui porte elle-même dans son sein Jean-Baptiste. Et voilà que la présence de Jésus qui n'est pas encore né va droit au cœur de Jean-Baptiste, lui-même encore à naître. Et Jean-Baptiste rempli de l'Esprit Saint se met à danser de joie dans le sein de sa mère, Élisabeth s'écrie, elle-même emportée par l'Esprit Saint qui vient de pénétrer dans le fruit de son sein et à partir de celui-ci de l'envahir elle-même : "Quelle est cette joie qui me vient de ce que la Mère de mon Sauveur vienne à moi ? Vois-tu dès que la salutation a atteint mes oreilles, l'enfant a dansé, il a tressailli d'allégresse dans mon sein". Et cette danse de Jean-Baptiste dans le sein de sa mère, sous l'action de l'Esprit Saint, remonte très loin dans l'histoire d'Israël. Car tout au long de l'Ancien Testament, quand l'Esprit Saint vient prendre possession d'un prophète, cela se traduit par cette sorte de danse mystique, d'extase qui fait entrer le prophète dans le rythme de Dieu en l'entraînant au-delà des possibilités humaines pour le mettre ainsi au diapason du cœur de Dieu.

Frères et sœurs, notre liturgie est une danse. Parmi tous les arts, la danse a une phase unique, exceptionnelle. Non seulement la danse est avec la musique, et la poésie, un art de la durée, du déroulement, du temps, car la danse comme la musique, se déploie dans la succession et elle traduit l'expérience de la beauté, l'expérience de l'être dans sa splendeur, par le moyen de ce déroulement successif de mouvements, comme la musique le fait dans une suite d'accords et de mélodies. Non seulement la danse, par ailleurs est également apparentée aux arts plastiques, comme la peinture ou la sculpture, car elle est un art de la forme et du contour, mais encore elle dépasse aussi bien les arts plastiques que les arts de la succession temporelle, en étant le seul art dont l'œuvre d'art est l'homme lui-même, le corps même de l'homme. Car la danse, c'est l'art du geste, c'est l'art par lequel l'homme fait de lui-même une œuvre d'art, la manifestation de la splendeur de l'être et pourquoi pas, le splendeur de Dieu. Si Dieu nous invite à entrer dans sa danse, c'est que cette danse doit être, veut être la manifestation dans sa propre chair, dans notre propre être, dans notre propre corps, de la beauté et de la splendeur de Dieu. Aussi bien quand nous parlons danse, il ne faut pas penser d'abord au tango ou au rock and roll, la danse peut être aussi une danse hiératique, une danse sacrée. Et les gestes de la liturgie, quand nous inclinons profondément notre corps, quand nous élevons les mains vers le Seigneur, quand nous marchons en procession, quand nous nous prosternons devant la grandeur de Dieu, ces gestes ne sont-ils pas une grande danse par laquelle nous rendons grâce et nous louons, le Seigneur, non seulement par nos voix qui chantent, non seulement par nos yeux qui regardent, non seulement par nos cœurs qui aiment, mais aussi par nos corps qui marchent, nos corps qui se laissent prendre tout entiers par le souffle de l'Esprit de Dieu ? Voyez ! il n'y a rien de plus contraire à la liturgie, rien de plus contraire au mystère chrétien que de rester figé, au garde-à-vous, ou les bras croisés pendant une liturgie, car ce ne sont pas des attitudes de joie, ni de participation au mystère de Dieu. Alors laissons-nous inviter par Dieu à cette danse mystique, comme le disait Saint Hippolyte de Rome dans cette hymne que nous chantons au temps de Pâque : "Il est vraiment ressuscité", qui nous entraîne dans la danse mystique.

Mais je voudrais aller un peu plus loin encore dans cette réflexion sur la danse liturgique. Si pendant ce temps de l'Avent nous sommes invités à danser pour entrer dans la danse même de Dieu, c'est que Dieu est venu en personne, dans le Christ Jésus, danser parmi nous, sur notre terre, la danse de son amour. Je ne sais si vous avez remarqué à Florence, au couvent de saint Marc, parmi les fresques de Fra Angelico, celle de l'apparition de Jésus à Marie-Madeleine, après sa Résurrection. Et je ne sais si vous avez eu la même impression que moi en voyant cette fresque. Il m'a semblé que le Seigneur qui vient vers Marie-Madeleine flottait en quelque sorte un peu au-dessus du sol et qu'Il esquissait comme un pas danse. Oui la Résurrection du Christ, c'est la danse de Dieu dans une chair d'homme, la danse de la chair ressuscitée de Jésus. Car la danse, comme je viens de vous le dire, est à la fois l'art qui met en œuvre notre propre chair, notre propre corps, c'est-à-dire notre totalité, notre être dans ses plus grandes profondeurs et aussi dans sa manifestation la plus visible, et en même temps un art du temps, comme la musique, un art du mouvement. Or précisément le Christ est venu ensemencer notre temps avec le temps de Dieu, c'est-à-dire avec l'éternité. Le Christ est venu pour donner à notre être, à l'humanité, pour donner à travers nous, au monde tout entier le rythme du temps de Dieu, le rythme de l'éternité de Dieu. Le Christ est venu pour que désormais nous ne vivions plus, pour que le monde ne vive plus seulement à son propre rythme, selon ses propres idées et ses propres désirs, mais que le monde tout entier et chacun d'entre nous, nous apprenions à vivre au rythme de Dieu, selon le temps de Dieu, à nous laisser prendre peu à peu dans cette grande musique de Dieu, cette symphonie divine et pour que notre corps lui-même soit pris par cette musique, par cette danse de Dieu.

Par la Résurrection, le Christ est divinisé dans sa propre chair. En s'incarnant le Christ a pris une chair d'homme en tout semblable à la nôtre, une chair susceptible de grandir, susceptible de partager nos repas, nos joies, nos peines, une chair susceptible de mourir, une chair humaine en tout semblable à nos chairs humaines. Dès le premier moment de sa nais­sance certes, la chair du Christ est ultimement unie à sa nature divine. Mais jusqu'à sa Résurrection, cette chair continue à vivre sous un mode humain puisque c'est par cela que le Christ est venu parmi nous, pour partager notre façon d'être. Mais à partir du moment où Il a partagé jusqu'au bout notre façon d'être, où Il a vécu tout ce que nous vivons et où Il est mort de la même mort que nous, à ce moment-là, plus rien n'em­pêche que cette chair du Christ soit elle-même rem­plie de sa puissance divine, de sa vie divine, de son rythme divin. Alors la chair du Christ ressuscité est emportée dans le monde de vie divin. Et ainsi par sa Résurrection, le Christ est le premier homme qui soit divinisé jusque dans les fibres de sa propre chair, nous invitant à notre tour à entrer par notre vie et par notre mort dans le mystère de sa Résurrection, à être nous aussi divinisés, à apprendre nous aussi à vivre sous un monde divin, sous le rythme de Dieu. Et si le Christ ressuscité de Fra Angelico est un Christ qui danse, c'est parce que, ayant par sa Résurrection commencé à danser sur le rythme de Dieu qui a envahi sa propre chair, Il veut communiquer ce rythme à travers Marie-Madeleine à chacun d'entre nous. Voilà à quoi nous sommes appelés, voilà ce que nous attendons, voilà quel est l'objet de notre désir, l'objet de notre joie.

Frères et sœurs, si déjà en ce temps de l'Avent, nous tressaillons de joie, sans voir encore pleinement l'accomplissement de notre bonheur, sans voir encore de nos yeux la face transfigurée du Christ est l'accomplissement de la transfiguration du monde, c'est parce que nous savons que nous sommes appelés à la vie même de Dieu, pour entrer dans son bonheur et dans la danse éternelle de son amour.

 

AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public