AU FIL DES HOMELIES

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JEAN-BAPTISTE PROPHETE DE L'EXISTENCE CHRÉTIENNE

Is 61, 1-2 + 10-11 ; 1 Th 5, 16-24 ; Jn 1, 6-8 + 19-28
Troisième dimanche de l'avent – Année B (13 décembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Qui es-tu, Jean-Baptiste ? " Il confessa, il ne nia point. Je ne suis pas le Christ " - "Mais es-tu Elie ?" - "Je ne suis pas Elie." - "Est-ce que tu es le prophète ?" -"Je ne suis pas le prophète".

On peut se demander pourquoi la tradition chrétienne ancienne a gardé le souvenir d'un tel dialogue. Il est en effet assez déconcertant. A quoi bon garder dans le souvenir de Jean-Baptiste ce que précisément il disait ne pas être ? En quoi notre compréhension, notre saisie du mystère de la venue de Jésus en est-il éclairé ? Bien sûr on peut toujours dire, et c'est vrai, que la figure de Jean-Baptiste avait beaucoup marqué les premiers disciples et que, par exemple, quelque vingt ans ou vingt cinq ans plus tard, à Ephèse lorsque Paul commence à évangéliser, il y découvre des disciples de Jean-Baptiste ceci manifeste que la mission du Baptiste par-delà même sa propre mort et par-delà même la mort et la Résurrection de Jésus, avait suscité un certain nombre de petites communautés de fidèles qui s'étaient attachés à lui et qui devaient garder une certaine vénération pour lui puisqu'on continuait dans ces communautés, à pratiquer "le baptême de Jean". Peut-être y avait-il là encore dans ces premières communautés entre les disciples de Jean et les disciples de Jésus quelque rivalité certains des disciples de Jean prétendant que Jean avait une fonction authentiquement messianique. Et peut-être même que le souvenir de notre texte, historiquement parlant, est lié à ce débat, ainsi, on aurait gardé dans la tradition des milieux chrétiens primitifs le fait que Jean-Baptiste lui-même avait dit : "Je ne suis pas le Christ". Mais après tout cette histoire a-t-elle encore de l'intérêt pour nous aujourd'hui ? Pourrions-nous garder dans notre esprit quelque équivoque ou quelque ambiguïté au sujet du rôle de Jean-Baptiste ?

Il y a longtemps que toutes ces affaires-là sont classées. Et si la première génération chrétienne a pu être décontenancée par la manifestation successive et très rapprochée de deux figures aussi marquantes que Jésus et Jean-Baptiste, en ce qui nous concerne, le bénéfice de l'histoire a nettement tranché en faveur de Jésus, et pour nous il n'y a plus de problème : la figure de Jean-Baptiste est celle du Précurseur, de l'Annonciateur, peut-être le plus grand des prophètes, mais rien de plus.

Pourtant, il me semble qu'aujourd'hui encore il est très important d'essayer de comprendre pour nous-mêmes ce que signifie Jean-Baptiste. En effet ce n'est pas simplement un accident de l'histoire qui a fait apparaître Jean-Baptiste quelques mois ou peut-être ou deux années avant la prédication, le ministère public de Jésus. Si Dieu, dans son dessein d'amour, a voulu que Jean-Baptiste vive et prêche un baptême de repentir au bord du Jourdain, cela devait sûrement avoir une signification pour nous aujourd'hui. Et c'est ça que j'aimerais ce matin méditer quelques instants avec vous.

Qui est Jean-Baptiste pour nous ? "Qui es-tu?" Qui est Jean-Baptiste en nous ? et même peut-être d'une certaine manière comment sommes-nous nous-mêmes Jean-Baptiste ? Jean-Baptiste, qui est-il au fond ? C'est un homme, un homme dont la mission est extrêmement importante : il est celui qui doit, au cœur même d'Israël, annoncer un mouvement de conversion, on pourrait dire qu'il met Israël en "sy­node", il demande à Israël de redécouvrir les racines profondes du choix de Dieu sur lui, il demande à Israël de découvrir comment il est peuple de Dieu.

Israël est peuple de Dieu pour son Dieu, Israël est peuple de Dieu pour accueillir la venue de Quel­qu'un qui doit lui apporter une nouvelle condition d'existence. On n'en sait pas davantage. Il n'est pas question de se perdre dans des rêves politiques, ni même de sa voir si ce Messie est Dieu. Jean-Baptiste a simplement pour but de réveiller le cœur d'Israël à la hauteur même de sa vocation et de sa destinée. Et c'est là sans doute que nous pouvons en tirer un pre­mier enseignement très important : Il prêche un bap­tême de repentance, de conversion pour que chacun abandonne son péché. Et cela nous touche au plus haut point. Qui sommes-nous ? Nous sommes tous d'une manière ou d'une autre des élus de Dieu. Cha­que homme parce qu'il est créé, parce qu'il a été voulu par son Seigneur, est un être unique, choisi par Dieu. Chaque homme est appelé à la rencontre de Dieu, chaque homme est potentiellement un membre du peuple de Dieu.

Mais voilà, pour chacun d'entre nous cette ca­pacité est terriblement enfouie dans notre propre pé­ché. Et là, Jean-Baptiste dévoile pour nous la signifi­cation décisive de cette situation : qui sommes-nous en face de Dieu ? Telle est la question que nous pose Jean-Baptiste. Qui sommes-nous ? Sommes-nous des gens qui n'attendent plus rien du dessein de Dieu, qui n'attendent plus rien ni de nous-mêmes ni des autres ? Sommes-nous des gens que le péché a touchés, at­teints et blasés au point que, pour nous, l'histoire même du monde n'aurait plus de signification en vue du Royaume de Dieu ? Et par conséquent Jean-Bap­tiste nous interroge de la façon suivante : "regardez-vous vous-mêmes en face de Dieu et reconnaissez l'appel que Dieu a lancé sur vous depuis la création du monde. Regardez l'appel la conversion qui vous est adressé. Vous ne pouvez pas rester dans cette at­mosphère de péché qui use votre cœur et qui ne vous fait plus croire ni en vous-mêmes, ni en Dieu, ni en personne". Ce qui veut dire pour nous : comment accueillons-nous l'histoire que Dieu veut pour chacun d'entre nous ? comment avons-nous gardé quelque espérance au fond de notre cœur malgré tout ce que nous voyons jour après jour ? C'est une question terri­blement actuelle.

La deuxième question que nous pose Jean-Baptiste, est un peu plus difficile. Devant la significa­tion très importante que pouvait revêtir aux yeux des contemporains ce baptême de Jean et la démarche de conversion qu'il commençait à éveiller dans leurs cœurs devant même le témoignage que Jean a dû donner au prix de sa vie pour rester fidèle à sa mis­sion Jean a paru aux yeux de ses disciples ou des foules, être investi d'une mission messianique, on pensait que d'une manière ou d'une autre il était le Messie. Or là encore l'itinéraire personnel de Jean-Baptiste a été de reconnaître et de faire reconnaître qu'il n'était pas le Messie.

Il est terrible d'une certaine manière d'en arri­ver à une constatation pareille. Quand vous êtes porté par un mouvement spirituel qui veut faire de vous un prophète, quand vous êtes conscient de la mission que vous avez reçu de Dieu, quelle n'est pas la tentation de vouloir s'attribuer un rôle plus grand que celui qui en vérité vous a été donné ? Jean-Baptiste dit claire­ment : "Je ne suis pas le Messie ", mais il aurait peut-être pu accepter un "petit quelque chose", un strapon­tin dans les degrés hiérarchiques de l'administration du Royaume. En réalité il refuse absolument : "Je ne suis ni le Christ, ni Elie, ni le prophète ".

Et cela est riche d'enseignement pour notre propre vie lorsque nous recevons par le baptême la triple fonction de prêtre, de prophète et de roi, n'avons-nous pas éprouvé la tentation subtile de nous croire "sauveurs des autres" ? est-ce que la tentation messianique de nous substituer à la source unique du salut ne s'est-elle pas faufilé dans notre orgueil spiri­tuel ? se croire quelque peu sauveurs des autres, soit parce que nous sommes généreux, soit parce que nous voyons mieux les problèmes, soit parce qu'il nous est simplement arrivé d'aider ou d'être présent à telle dé­tresse à telle souffrance ! A un moment ou l'autre ne s'est-il pas glissé dans notre vie cette tentation de nous croire messies ? Or cela est inadmissible et Jean-Bap­tiste nous le rappelle : jusque dans sa mort, il n'ac­ceptera pas que sa mort elle-même ait une significa­tion de salut comme s'il apportait le salut aux autres. Lorsque de sa prison il fait envoyer des gens, de ses disciples auprès du Christ en lui demandant : " Es-Tu Celui qui doit venir?" Cette question manifeste une étrange préoccupation de la part du Baptiste, car il ne sait plus très bien quoi penser. Mais cela signifie aussi qu'à aucun moment il ne tombe dans le piège où il s'imaginerait avoir une quelconque capacité de sauver les hommes.

Or cela aujourd'hui n'est-il pas la grande ten­tation de l'homme contemporain ?

Il n'est pas nécessaire d'aller chercher dans l'idéologie qui veut sauver l'homme, envers et contre tout, malgré lui, et qui veut faire son bonheur en le rendant le plus malheureux du monde. C'est sûrement la forme la plus terrible, la plus explicite et la plus dramatique que l'humanité ait jamais connu d'un salut contraint, d'un fantôme de salut qui détruit l'homme au lieu de le sauver. Mais nous-mêmes dans les re­coins les plus obscurs de notre cœur, n'avons-nous jamais rencontré cette prétention à nous sauver nous-mêmes ou à sauver les autres ? n'avons-nous jamais méconnu la nature profonde de notre vie en tant que membre de Jésus-Messie ressuscité ? comment comprenons-nous notre propre messianité ? Il est vrai que nous faisons corps avec le Messie Jésus-Christ Fils de Dieu. Mais comment le vivre ? le vivons-nous comme des substituts, comme des gens qui veulent apporter le salut aux autres ? En sous-entendant "ce salut vient un peu de moi". Ou bien acceptons-nous cette expérience radicale de dépossession de nous-mêmes qui consiste à dire : "Je ne suis que la voix et je ne suis pas la Parole du salut" ou "Je suis la lampe, mais je ne suis pas la lumière. Je viens témoigner en faveur de la lumière, mais je ne suis pas la lumière ".

La conversion qui nous conduit à Noël, le changement de regard et le changement de cœur qui nous guident à l'Enfant de Bethléem passent par Jean-Baptiste. Ils passent par cette interrogation lucide de l'humanité sur elle-même et de chaque homme sur lui-même, face à ces fausses prétentions de s'apporter à soi-même ou par soi-même le salut.

Voilà ce dont nous avons à être les témoins dans ce monde, aujourd'hui, témoins d'un salut donné, gratuit, mais non pas d'un salut construit par l'homme.

 

AMEN

 

 

 
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