AU FIL DES HOMELIES

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AU MILIEU DE VOUS SE TIENT QUELQU'UN QUE VOUS NE CONNAISSEZ PAS

Is 61, 1-2 + 10-11 ; 1 Th 5, 16-24 ; Jn 1, 6-8 + 19-28
Troisième dimanche de l'avent – Année B (16 décembre 1990)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Au milieu de vous se tient Quelqu'un que vous ne connaissez pas" (Jean I, 26).

En parlant un petit peu avec quel­qu'un sur une première prédication à faire pour le jeune prédicateur que je suis, cette personne me di­sait : "la figure de Jean-Baptiste est très sympathique, mais je ne sais pas si j'aurais vraiment à dire quelque chose sur lui". Alors il fallait que je m'en remette à Jean-Baptiste puisque c'est sous son patronage que je commence ma prédication et que, puisqu'il a été lui-même prédicateur, j'espère qu'il me donnera quelques mots ou quelques idées pour essayer de vous faire comprendre qui est Celui qui aujourd'hui est au milieu de nous et que, finalement, nous ne connaissons pas.

Vous avez certainement remarqué l'aspect quelque peu étrange et la façon, finalement pas du tout ordinaire, dont se passe l'entrevue entre les phari­siens et saint Jean-Baptiste. En effet, nous avons à faire ici à ce que l'on pourrait appeler une sorte d'en­quête policière. En principe, moi je ne suis pas poli­cier, mon père oui, mais enfin en principe les policiers vous demandent : "Qui êtes-vous et vous répondez : "Je suis Tartempion, etc …" Jean aurait pu répondre : "Je suis Jean, fils de Zacharie, de la tribu de Lévi". Cette manière de répondre est tout à fait sémitique, et permet de dire tout de suite son identité. Or la pre­mière chose qu'il dit, c'est d'affirmer ce qu'il n'est pas, ce qui est plutôt étrange pour une personne. Vous ne dites pas, "Je ne suis pas le président de la républi­que", quand on vous interroge. Il y en a qui disent : "Je suis Napoléon" ou "Je suis Louis XIV", mais en principe ceux-là on les enferme dans les asiles. Mais quand on demande l'identité de quelqu'un, il vaut mieux répondre par son prénom et son nom, parfois on donne même sa profession. Jean-Baptiste, lui, ré­pond par la négative. Il dit : "Je ne suis pas le Christ". En disant cela, même si c'est étrange, en fait Jean-Baptiste axe tout de suite l'enquête des pharisiens sur Quelqu'un d'autre que lui-même.

En effet, les pharisiens viennent le trouver pour savoir si, effectivement, Jean-Baptiste n'est pas un de ces prophètes promis pour les temps messiani­ques, s'il n'est pas ce Messie tellement attendu. Jean-Baptiste les détrompe tout de suite, mais en les dé­trompant, il leur donne déjà la réponse : "Je ne suis pas le Messie", ce qui veut dire que tout le monde attend le Messie et que peut-être ce Messie n'est pas aussi loin qu'il peut le sembler. Jean-Baptiste poursuit en disant, lorsqu'un on lui demande s'il est Elie : "Je ne suis pas Elie". Alors là nous avons, si on connaît un peu les évangiles, affaire à une contradiction fla­grante puisque saint Matthieu nous raconte que Jésus dit : "Jean-Baptiste est bien cet Elie qui doit revenir ?" (Matthieu 17,12). Non, Jean-Baptiste n'est même pas Elie, il n'est pas le prophète. Et ainsi de suite. Finalement on se demande si Jean-Baptiste est quel­qu'un.

Je crois qu'il en doute lui-même. Son identité n'est pas si facile à révéler, il est obligé de se dire à travers une fonction : "Je suis une voix". En principe il ne dit même pas "Je suis", à la question : "Qui es-tu ?" il répond : "La voix qui crie dans le désert". Il est rare que des personnes se définissent comme une fonction. Il est rare que l'on puisse, avant tout, affirmer que ce qui compte dans sa vie, c'est d'être plutôt cette fonction que d'être quelqu'un ayant une identité précise. Il y a donc, à mon avis, quelque chose d'important, c'est qu'ici la fonction de Jean-Baptiste le dépasse infiniment, dépasse tout ce qu'il est, dépasse tout son être, dépasse entièrement son identité. Son identité est même complètement fondue dans ce qu'il a à dire, dans ce qu'il a à annoncer, dans ce qu'il a à être.

Alors je ne sais pas si les pharisiens sont plus avancés que nous quant à l'identité de Jean-Baptiste, mais lorsqu'il leur fait cette réponse : "Au milieu de vous se tient Quelqu'un que vous ne connaissez pas", je me trouve moi-même dans une impasse. Est-ce que celui qui doit ouvrir la voie et le chemin ne nous au­rait pas conduit à une voie sans issue ? En effet, si quelqu'un se tient au milieu de nous et que nous ne le connaissons pas, nous sommes bien ennuyés si nous avons à dire et à témoigner de cet Etre. Or si nous avions poursuivi la lecture de l'évangile, Jean-Baptiste continue en disant : "Voici l'Agneau de Dieu" (Jean 1,29). Certes il nous montre l'Agneau de Dieu, mais il dit : "Et moi, je ne le connaissais pas" (Jean 1,31). C'est même répété une deuxième fois : "Je ne le connaissais pas" (Jean 1,33).

Nous avons donc, avec la personne de Jean-Baptiste, plus que ce qu'il pourrait dire par ses paro­les. C'est un témoignage par rapport à ce qu'il est ré­ellement. La façon de se définir, la façon de se dire, la manière de proclamer son identité donne toute sa va­leur à Celui dont il a à annoncer le message. Le fait qu'il ne soit que la voix donne toute sa valeur à la Parole de Dieu qu'il a à annoncer. Le fait qu'il ne soit qu'une espèce de haut-parleur (ou le héraut) donne toute sa vérité à ce qu'il a à dire sur le Verbe de Dieu. Nous avons donc au milieu de nous Quelqu'un que nous ne connaissons pas. C'est le Christ, le Fils de Dieu. Est-ce qu'on peut appliquer cette phrase d'évan­gile dite un jour à Béthanie prés des eaux du i Jour­dain, aujourd'hui dans notre monde ? Pouvons-nous dire aux hommes qui attendent de nous un message : "Au milieu de vous se tient Quelqu'un que vous ne connaissez pas". Que faisons-nous ici si au milieu de nous se tient Quelqu'un que nous ne connaissons pas ?

"Au milieu de nous se tient Quelqu'un que vous ne connaissez pas". S'il fallait donner une défi­nition de ce qu'est un chrétien, il faudrait plutôt dire qui nous sommes, mais par rapport au Christ. La seule définition possible du chrétien est en fonction de Jé­sus-Christ. Aujourd'hui, c'est vrai, l'Église s'interroge sur son identité, sur la vocation des laïcs, sur ce que doivent être les prêtres, sur la vocation de la femme dans l'Église. Mais au fond qu'est-ce vraiment un chrétien ? Un chrétien, c'est un autre Christ. C'est celui qui, comme le Christ, a reçu l'Esprit qui repose sur lui. (Isaïe 61,1). Un chrétien, c'est celui qui est une humanité de surcroît pour le Christ à la face du monde. C'est vrai, nous ne sommes plus X ou plus Y dans ce cas-là, mais nous sommes mieux que ce que nous sommes, nous sommes le Christ continué pour tous nos frères, le Christ proclamé dans notre être pour l'ensemble du monde. Nous sommes la bonne nouvelle du salut, nous sommes nous-mêmes l'évan­gile annoncé au monde. Nous sommes ce terrain aplani où enfin Dieu peut se voir.

Dans notre monde aujourd'hui où il faut se dire, il faut dire d'où l'on parle, il faut annoncer la couleur, on aime bien les enquêtes et les sondages, on en fait aussi sur les cathos, on dit : "qu'est-ce qu'un catho ?", "Qu'est-ce qu'un chrétien ?" Et je vous prie de croire, on manque rarement de définition pour dire ce qu'est un chrétien. On en invente parfois, on en dit plus qu'il n'en faut. Mais en vérité si on nous deman­dait : "qui êtes-vous ?", répondriez-vous : "Je suis une voix ?", répondriez-vous : "Je ne suis pas", répon­driez-vous : "Au milieu de vous il y a Quelqu'un que vous ne connaissez pas ?" Mais je crois qu'on nous prendrait pour des fous, on nous enfermerait, on nous dirait : "mais vous n'y êtes pas, nous voulons un mes­sage concret, réel, et qui puisse dire quelque chose aux hommes d'aujourd'hui. Or je crois que si nous sommes effectivement des "Jean-Baptiste", en effet nous ne sommes parfois qu'une fonction ou nous ne sommes parfois qu'un chemin, qu'une voix.

Alors dire qu'au milieu de nous se tient Quel­qu'un que nous ne connaissons pas, c'est peut-être un peu faux puisqu'en effet je crois qu'on a écrit pas mal de livres pour dire qui était le Christ. Remarquez, il y a eu tellement d'hérésies qu'il fallait bien essayer de trouver quelque chose parfois d'un peu juste sur la personne du Christ. Mais avons-nous vraiment fini de scruter le mystère de la personne du Christ ? Or la seule façon peut-être de le scruter, ce mystère, de le voir, c'est finalement d'être vraiment d'autres christs. Et c'est vrai aussi que nous ne connaissons pas Celui qui est au milieu de nous, nous nous situons entre le premier avènement, c'est-à-dire la naissance du Christ, et le second avènement, c'est-à-dire le retour du Christ. Mais le Christ entre ces deux avènements ne cesse de venir, Il ne cesse d'être en route, Il ne cesse d'être en face de nous, Il ne cesse de venir et nous n'en avons pas toujours conscience. Et c'est pour cela qu'aujourd'hui, au milieu de nous se tient Quel­qu'un que nous ne connaissons pas.

Or Jean-Baptiste a eu comme prédication de dire : "Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers, tout ravin sera comblé, et toute monta­gne ou colline sera abaissée, les passages tortueux deviendront droits et les chemins raboteux seront nivelés. Et toute chair verra le salut de Dieu" (Luc 11 3,4-6). Pourtant les ravins, les montagnes et les colli­nes, j'aime bien. Cela donne au moins du relief à un paysage. Alors qu'est-ce que cela veut dire qu'il ne faut plus qu'il y ait de montagnes, il ne faut plus qu'il y ait de ravins, il ne faut plus qu'il y ait d'aspérités à ce monde. Cet oracle de Jean-Baptiste est en fait tout à fait significatif de notre propre vocation, il est significatif d'un monde où plus rien finalement ne vient se mettre entre nous et le Christ. Il n'est cette plate-forme dirais-je, où il ne reste plus que nous et le Christ. Et ainsi cette description n'est autre que notre union avec Jésus Christ, au plus profond de notre cœur. Là encore comme pour l'identité du Baptiste c'est au profit du Christ que ce fait ce dépouillement.

Nous préparons donc la naissance du Christ pour le jour de Noël, mais nous préparons aussi, dans ce temps de l'Avent, notre éternelle naissance au Christ, notre éternelle union, notre appel fondamental à être pour toujours en communion avec Lui, à réali­ser ce que nous devons être, à avoir une véritable identité non pas par rapport à nous, mais par rapport au Christ. Et c'est ainsi que nous pouvons proclamer au monde : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi" (Galates 2,20). Si cela est vraiment réel, nous sommes donc appelés à le vivre ainsi inten­sément, même si nous ne connaissons pas effective­ment Celui qui est au milieu de nous, mais cela se réalisera, et c'est là notre espérance, dans ce monde qui vient et qui a déjà en germe tous les aspects de la vie éternelle. En nous se réalisera cette humanité pleine dans l'union avec le Christ. Et alors, comme le dit saint Paul : "Frères, soyez dans la joie" (I Thes­saloniciens 5,16). Aujourd'hui dans notre monde, soyez dans la joie parce que vous êtes comme Jean-Baptiste cette voix, cette humanité pour le Christ, je dirais cette fonction peut-être, mais si utile. Que vous soyez la voix ou le serviteur, vous êtes le Christ ap­porté à vos frères. Et alors lorsqu'Il viendra face à face, je pourrai dire avec l'apôtre : "Je connaîtrai comme je suis connu" (I Corinthiens 13,12).

 

 

AMEN

 

 
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