AU FIL DES HOMELIES

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LES BIENS HUMAINS ET LE DON DE DIEU

So 3, 14-18 a ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18
Troisième dimanche de l'avent – Année C (15 décembre 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Jean-Baptiste annonçait la bonne nouvelle. Quelle est pour vous ce matin la bonne nouvelle ? Qu'y a-t-il de nouveau en ce que vous venez d'enten­dre ?

Reprenons un instant ce texte. Remarquez d'abord qu'il est composé en deux parties assez dis­tinctes et apparemment étrangères l'une à l'autre. D'une part, la foule demande : "qu'est-ce qu'il faut faire ?" De l'autre le peuple est dans l'attente d'un Messie. Voilà une observation socio-religieuse inté­ressante. La foule demande qu'est-ce qu'il faut faire ? Ah ! toujours cette question : "qu'est-ce que je dois faire ?" Puis à un moment donné cette foule devient un peuple qui ne demande plus ce qu'il faut faire, mais qui se situe dans une attente. Voilà le trait de nouveauté que je voudrais que nous découvrions au­jourd'hui.

"Que devons-nous faire ?" Et je trouve que la réponse de Jean-Baptiste, le plus grand des prophètes, le plus grand des enfants des femmes, celui qui achève deux mille ans de promesses et qui va dési­gner le Messie, les réponses du Baptiste sont d'une banalité effrayante. Écoutez : "Que devons-nous faire ? Eh bien, prenez un de vos deux manteaux et donnez-le au voisin, déchargez votre frigidaire de la moitié de ce que vous avez et donnez-le à ceux d'en face". Voilà pour le tout venant, la foule.

Deuxième élément : les publicains, les per­cepteurs, les collecteurs d'impôts. "Que devons-nous faire ? N'exigez rien de plus que ce qui est fixé. Pas de fausses factures, ni usage de faux en écriture. A bon entendeur, salut". Les finances et rien de nou­veau, l'honnêteté ne vont guère ensemble.

Troisième catégorie : les militaires, les sol­dats, et de plus membre d'une armée d'occupation étrangère. Ce ne sont pas les fils patriotes de la cons­cription : "Que devons-nous faire ? Aucune violence, ne molestez personne et contentez-vous de votre solde". Peut-être qu'à l'époque aussi, le ministère de la défense avait des problèmes. Ce n'est pas nouveau non plus. Donc tous ces gens : les badauds qui étaient peut-être venus au bord du Jourdain comme ceux qui, hier soir, sont montés à la Défense pour assister à l'arrivée de la flamme olympique, la foule dont nous faisons nous aussi partie à certains moments. La foule donc qui n'est pas forcément aimée, les publicains et les percepteurs d'impôt ne sont pas non plus des gens très appréciés. Quant aux soldats et aux militaires, ils n'ont pas non plus toujours une bonne réputation. Ce sont ces gens-là qui demandent : "qu'est-ce qu'il faut faire ?" Et ce pauvre Jean-Baptiste qui n'a pas fait "Sciences Po" leur dit simplement : "Bien, au moins, faites ce que vous devez faire. Je ne vous demande pas plus. Partagez, soyez justes dans vos affaires", on peut étendre ces affaires au-delà du percepteur, bien sûr. Tout le monde a des affaires, donc tout le monde est concerné à ne pas demander plus. Que chacun voit selon sa situation. Quant au respect : aucune violence sur les personnes, cela concerne peut-être plus militai­res et gendarmes, mais c'est aussi le fait de tout le monde : violences physiques ou, pire encore, violen­ces psychologiques, violences morales.

Donc Jean-Baptiste renvoie ces braves gens, ce petit peuple, ces pécheurs au fond, ces gens indési­rables, pas bien aimés dans la société, il les renvoie au minimum du bien à faire, ce qui est intéressant, cela veut dire que si nous sommes tenus au minimum du bien à faire, les uns vis-à-vis des autres, nous ne sommes pas tenus au fond à faire tout le bien possi­ble. Mais nous sommes tenus à ne jamais faire le mai qui se présente. En définitive Jean-Baptiste les ren­voie à la morale la plus simple, la plus immédiate, la plus naturelle, la morale du bon sens pour ceux qui en ont encore un peu. En tout cas il veut réveiller chez ces gens-là le sens du bien premier qui est souligné ici dans sa dimension sociale et publique.

Voilà la conversion que Jean-Baptiste pro­pose à cette foule qui se précipite vers lui, pas ques­tion d'aller à la synagogue, ou de lire la Torah, pas question de prier et d'offrir des sacrifices, rien de spi­rituel, rien de religieux. C'est pour ça que je trouve l'enseignement plutôt décevant. Je ne sais si vous-mêmes vous seriez satisfaits, quand vous venez de­mander ce qu'il faut faire, de vous voir renvoyer à ces éléments immédiats de votre vie. "Faites votre travail simplement. Aimez votre mari. Aimez votre femme. Faites bien vos calculs d'impôt". Bien, vous vous diriez : "ce curé, il n'a pas grand-chose à nous dire. Cela on le sait déjà". Et c'est pourtant ce que Jean-Baptiste dit à ce peuple qui nous ressemble tant et qui vient plein de bonne volonté et de bonnes intentions, prêt à mettre ses conseils en pratique. "Cette conversion ne vaut pas la peine", allez-vous dire. Et pourtant si on repensait cette notion de bien premier élémentaire, cette réalité du bien commun que nous avons à nous partager les uns les autres, et si déjà la conversion ou disons, d'un terme mauvais, mais je le garde pour l'instant, l'amélioration de notre vie les uns avec les autres ça commençait par là, il y aurait cer­tainement plus d'entente et de fraternité et plus de justice. Il est intéressant de noter ici que la prédication de conversion que donne Jean-Baptiste ne part pas, pour une fois, du péché ou du mal que nous faisons, mais du bien que tous nous sommes capables de faire.

Dans la seconde partie du texte, le peuple est en attente. Voilà qui est curieux, mais cette réflexion ne manque pas de saveur, le peuple se dit : "voilà quelqu'un qui nous fait de la morale simple. Ca doit être le Messie". Tous croyaient que Jean-Baptiste était le Messie, puisqu'il leur dit : "soyez comme il faut, soyez sages et honnêtes, calmes et non-violents", cette bonne morale que tout le monde reconnaît. Les gens se disent : "Bon, ça doit être le Messie. Au fond le Messie ce n'est personne d'autre que quelqu'un qui vient nous rappeler au bon ordre et à nos devoirs premiers". Voici une conception du Messie qui n'est peut-être pas d'ailleurs toujours étrangère à la nôtre. Le peuple est en attente. Il y a donc un passage inté­ressant d'une foule qui demande "qu'est-ce qu'il faut faire ?" à un peuple qui attend.

Et ce passage, frères et sœurs, nous avons à le faire aujourd'hui, nous qui nous demandons souvent : "qu'est-ce que je dois faire, dans telle situation, par rapport au bien, par rapport au mal, je ne distingue pas, je n'arrive pas à discerner". Cela est vrai, la vie morale se révèle plus complexe que ces exemples rapides rencontrés par Jean-Baptiste. Mais il ne suffit pas d'en rester là, il faut passer d'une question : "que faire ?" à l'attente de quelqu'un, sans pour autant né­gliger et abandonner ce qu'il faut faire, l'agir, la façon de manifester notre attente. C'est à ce moment-là que Jean-Baptiste, leur dit : "Moi, je baptise avec l'eau. Quelqu'un, plus puissant que moi, vous baptisera dans l'Esprit saint et dans le feu". Nous passons donc ici, si vous voulez, à la leçon que Jean-Baptiste vou­lait donner à ce peuple : conversion, oui, à partir du bien, bien commun qui n'a rien de particulièrement, ni de spécifiquement chrétien. Les chrétiens ne sont pas les premiers à faire la justice ou à vivre dans la frater­nité, l'honnêteté ou la concorde. Non. Nous ne som­mes pas les premiers à devoir faire la charité, ni à devoir établir des liens de concorde et de paix les uns avec les autres, non. Ceci est le bien commun de tout homme, de l'humanité. Qui que nous soyons, quelle que soit notre option religieuse, nous sommes desti­nés à vivre ces valeurs premières et fondamentales de toute vie en commun de la plus petite cellule à la so­ciété des nations. Mais, nous chrétiens, nous sommes appelés à entrer avec cela dans un baptême où nous n'avons rien à faire désormais si ce n'est à nous laisser saisir par Celui qui est plus puissant que Jean-Baptiste et qui envoie son Esprit-Saint dans l'eau. "Moi, je vous baptise dans l'eau, lui vous baptisera dans l'Es­prit Saint", mais sans quitter l'eau pour autant puisque Jésus Lui-même descendra dans l'an pour y signifier la présence de l'Esprit qui désormais sanctifie et sauve.

Pourquoi dire cela ? Je me permettrai cette comparaison ou cette analogie, j'espère qu'elle ne va pas effrayer les exégètes : l'eau peut signifier ici la première partie de la prédication de Jean-Baptiste, les choses naturelles, j'allais dire la morale naturelle, le bien que nous avons à faire les uns avec les autres. Nous le savons d'ailleurs, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour connaître cette exigence de justice, cette exigence de paix, de concorde et de partage les uns avec les autres. Cela est symbolisé par l'eau : c'est ce qui est naturel, ça coule de source, de la source du cœur de l'homme, si elle n'est pas trop obstruée ou si elle n'est pas trop frelatée. Cette eau-là, Jean-Baptiste la souligne comme étant une exigence humaine contenant toutes les valeurs que nous avons à vivre les uns avec les autres. Dans cette eau, dans cette eau de notre bien, de notre bien commun, de nos valeurs, de nos efforts pour devenir meilleurs, dans cette eau-là va descendre le feu. Rencontre incompatible, rencontre insupportable quant-aux éléments scientifiques. Cela ne va pas ensemble puisque habi­tuellement le premier sert à éteindre le second. Ceci signifie justement cette bonne nouvelle comme an­noncée en filigrane. La venue de Dieu dans la forme de l'Esprit, dans la symbolique du feu, dans la force de la purification, de la lumière et de la chaleur, va justement descendre dans un élément qui est appa­remment incompatible avec Lui : la nature humaine, l'homme, la chair de l'humanité. Ce feu va envahir cette eau pour lui révéler sa véritable valeur, sa vraie destinée, toute sa grandeur, non seulement destinée à l'amélioration morale de notre cœur ou de nos rela­tions personnelles ou publiques, mais nous sommes destinés à être sauvés, à être sanctifiés à l'intérieur même de ces réalités-là à condition que nous sachions leur donner tout leur poids, toute leur dimension en exploitant ces richesses que nous possédons ensemble.

Lorsque le Christ vient dans la chair, c'est comme le feu qui descend dans l'eau, une union im­possible humainement, mais rien n'est impossible à Dieu, une union insupportable pour ces éléments si différents et si contraire l'un et l'autre. Mais justement Dieu va faire en sorte que tout geste humain, toute conversion humaine, toute valeur humaine, tout don humain ne soit pas simplement une réalité purement humaine, toute valeur humaine, tout don humain ne soit pas simplement une réalité purement humaine, une réalité purement terrestre inscrite à un moment dans le temps ou dans l'histoire, mais devienne la part même de Dieu, la chair même de Dieu, l'illumination même de Dieu, le lieu où Dieu va se manifester. Et ceci est vrai au niveau de notre vie personnelle, mais tout aussi et plus encore pour notre vie ecclésiale. Pourquoi ? parce que cette prédication de Jean-Bap­tiste nous atteint personnellement, en tout cas je l'es­père, dans la perspective peut-être étroite que je viens de définir, mais elle doit aussi atteindre l'Église, cette Église que nous sommes aujourd'hui et qui parfois se pose tant de questions sur elle-même, sur sa conver­sion, sur son chemin dans l'histoire, sur son sens au milieu de la société des hommes, cette Église est aussi appelée à rappeler aux hommes, comme Jean-Bap­tiste, cette vie des valeurs premières, des valeurs es­sentielles, qu'elle doit continuellement redire, et pro­clamer. Mais encore elle n'est pas simplement là pour cela. Elle est là aussi pour signifier que tout cela peut être habité, sanctifié, doit être purifié, doit être grandi et sauvé parla vie de Dieu, par le don de l'Esprit, par Dieu venu dans la chair. Et cela, c'est le rôle, la place, la charge que le Christ a donnés à chaque chrétien dans sa vie personnelle et à l'Église tout entière pour la vie du monde.

Alors, frères et sœurs, que ces quelques ré­flexions nous rappellent qu'il ne doit pas y avoir de dichotomie entre notre vie morale, notre vie de cha­que jour, la banalité de nos efforts et le don de l'Esprit Saint, l'Incarnation du Christ, la venue de Dieu. Car c'est là que Dieu vient, non pas pour éliminer, ni pour nous faire passer à un stade supérieur, non, mais pour travailler cette chair humaine de l'intérieur afin qu'elle donne tout son fruit, tout son bien, toute sa valeur et que ceci demeure.

Que ces quelques phrases de l'évangile, que cette prédication de Jean-Baptiste puissent nous tou­cher nous-mêmes, puissent toucher ce cœur de l'Église que nous sommes aujourd'hui afin que notre vie, notre conversion, nos efforts, notre accueil de la Parole de Dieu soient comme un feu flamboyant à l'intérieur même de notre cœur, de notre chair, de notre vie, du bien que nous faisons, que nous es­sayons de faire afin que les hommes puissent peut-être se précipiter vers nous et demander : "eh bien, nous aussi, qu'est-ce qu'il faut faire ?" Et nous sau­rons alors, avec les mêmes mots et la même pédago­gie que Jean-Baptiste, les amener à retrouver le bien premier de l'humanité et à le vivre dans la splendeur, dans la lumière, dans la purification et le don de Dieu qui vient s'immerger comme le feu au milieu de l'eau.

 

AMEN

 

 

 
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