AU FIL DES HOMELIES

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L'HOMME EN HAUTE FIDÉLITÉ

Is 61, 1-2 + 10-11 ; 1 Th 5, 16-24 ; Jn 1, 6-8 + 19-28
Troisième dimanche de l'avent – Année B (12 décembre 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

J'ai deux mots à vous dire et un troisième, le troi­sième c'est le mot de fidélité, les deux premiers ceux de mémoire et d'avenir.

La technique moderne nous permet quasiment à tous, je pense, d'écouter les œuvre musicales en haute fidélité. Qu'est-ce que la haute fidélité ? Une technique permettant non pas la simple audition mu­sicale, mais permettant à un être de recevoir dans tout ce qu'il est, corps, esprit, sensibilité, la richesse de toutes les harmoniques d'une œuvre musicale qui n'est pas nécessairement contemporaine lui. Le fait, les mélomanes le savent bien, le fait de recevoir dans tout son être, dans toutes les parties de son être, et de re­cevoir cela avec plaisir, car le plaisir n'est pas partiel, toute la richesse, toute la densité, tout le génie, toute la beauté d'une œuvre musicale n'est pas simplement de se souvenir de ce qu'il y a dans l'œuvre, mais lais­ser s'ouvrir en soi des chemins d'avenir, pour la sim­ple raison que l'art n'es pas d'un temps ou d'un autre, mais de tous les temps, parce qu'il surpasse le temps.

Un autre exemple de haute fidélité, c'est la production littéraire, mais je n'aime pas ce mot disons l'œuvre de l'écrivain. Qu'est-ce qu'une œuvre en litté­rature, si ce n'est cette capacité d'un homme de trans­mettre, de traduire en haute fidélité toutes les harmo­niques, toute la richesse d'un avènement toujours très personnel qu'il a d'abord vécu. Il puise dans sa mé­moire la pâte de l'œuvre qu'il va façonner, et ouvre ainsi en lui d'abord des chemins d'avenir, creuse à même sa vie, puis il aidera d'autres trouver dans leur propre existence leurs chemins de demain, quelle que soit la date ou l'époque où a été écrite l'œuvre litté­raire. Il n'y aurait pas la pièce : "le partage de midi" de Paul Claudel s'il n'y avait eu d'abord la haute fidé­lité de Claudel à lui-même pour saisir toutes les den­sités d'un drame d'homme, le pétrir puis nous les transmettre. Voilà une pièce qui a su ouvrir dans son cœur et dans le cœur de tous ses lecteurs les chemins de l'avenir.

N'est-ce pas la même chose pour une autre œuvre à laquelle je pense à l'instant et dont le titre est significatif, un roman de Julien Green : " Chaque homme dans sa nuit ", c'est le début d'une citation de Victor Hugo : "Chaque homme dans sa nuit marche vers la lumière". Green s'est permis un avenir en pui­sant au plus profond de sa mémoire ce qu'il est, ce qu'il allait être. C'est la même chose pour le sculpteurs ou les peintres. Avant que Michel-ange taille dans le marbre la célèbre Pietà, celle-ci reposait dans son cœur, habitait la mémoire de son génie, vibrait déjà par toutes les lignes complexes certes mais combien profondes de sa sensibilité. Il en est de même encore pour l'extraordinaire fresque du jugement dernier. Je crois que l'on pourrait prendre chaque œuvre artisti­que et chaque auteur pour dire que ce qu'il a été, ce qu'il a fait, ce qui demeure en nos avenirs, c'est une œuvre de haute fidélité.

Quand quelqu'un se met à écrire, à peindre, à sculpter, à danser, que lui arrive-t-il ? Là encore, un avenir montant du plus riche de sa mémoire, de ce qu'il attend, de ce qu'il espère, il en prend possession et il le livre. Il se livre à lui-même, il libère toute sa richesse contenue, souvent insoupçonné et cette libé­ration lui ouvre ses chemins d'avenir. Tout homme naît artiste, quelques-uns apprennent à connaître ce quelqu'un qui est au milieu d'eux et qu'ils ne connais­sent pas. Mais cette connaissance lente progressive et heureuse les fait naître à eux-mêmes. Car tout homme qui naît porte en lui l'homme qu'il doit être. Mais ce qu'il doit être n'est pas un avenir à fabriquer ou à préfabriquer, mais simplement à faire jaillir du plus profond de la mémoire, du plus noble de son être, tout ce qui est en lui et qu'il ne connaît pas encore.

Dieu fait une œuvre de haute fidélité, il est curieux, il est intéressant de constater que lorsque Dieu parle du passé où de l'avenir, Il emploie exacte­ment le même vocabulaire : Je t'ai fiancé, Je te fiance­rai, Je t'ai pardonné, Je te pardonnerai, J'ai scellé avec toi une alliance, Je scellerai avec toi une alliance. Pour Dieu la haute fidélité par rapport à l'homme, pour nous, c'est de toujours actualiser dans notre pré­sent la mémoire et l'avenir. D'ailleurs l'acte central de la foi chrétienne est un mémorial celui de l'eucharistie par lequel Dieu de toute la mémoire qu'Il a pour nous ouvre le chemin de notre avenir.

Je voudrais simplement ce matin par ces pro­pos très simples vous rappeler à cette haute fidélité. Haute fidélité par rapport à la mémoire, par rapport à l'avenir. Je n'entends pas mémoire ici au sens scolaire de mémorisation, ça ne sert à rien pour l'avenir de savoir par cœur la date de la bataille d'Azincourt. Je ne parle pas non plus ici de la mémoire au sens psy­chologique, bien que, n'est-ce pas un trait de génie de Freud d'avoir compris que l'avenir d'un homme c'est de savoir lire son passé avec lucidité, avec confiance et qu'en définitive une certaine lecture de sa mémoire libère l'avenir. Cette haute fidélité, cette mémoire dans laquelle notre avenir est enfoui, c'est l'œuvre que l'homme doit accomplir. Cette fidélité n'a rien à voir avec l'habitude qui parfois nous sécurise. Cette fidé­lité n'a rien à voir avec quelque loi qui nous encadre, parfois qui nous enferme, qui nous rend prisonniers de nous-mêmes ou des autres, de la vision que nous avons de nous, du regard que nous portons sur l'autre ou du regard que les autres portent sur nous. Cette fidélité n'est pas un mécanisme sécuritaire qui nous permettrait en étant fidèles de ne courir aucun risque. Quelle déchéance ! Quelle démission ! Cette haute fidélité est une tâche, elle est une œuvre, un fruit des sèves artistiques qui coulent en nous, elle est à haut risque. Elle nous permet aussi de savoir, de connaître quelqu'un qui est au milieu de nous et que nous ne connaissons pas. C'est ce quelqu'un justement que le Christ vient appeler à la vie, c'est ce quelqu'un qu'Il vient nous apprendre, qui vient nous faire devenir.

Dans la Bible, quel est le grand péché de l'homme, du peuple ? l'infidélité. Et qu'est-ce que l'infidélité dans la Bible ? la perte de la mémoire fer­mant l'avenir. C'est la perte de la mémoire des œuvres de Dieu qui clôt l'avenir de l'Alliance avec Dieu. C'est pourquoi d'ailleurs l'amour infidèle, n'est pas l'amour libre, mais l'amour oublieux, qui se libère de la mé­moire. Regardons nos expériences. L'amour infidèle correspond à une perte de mémoire. Alors ce mo­ment-là, l'avenir de l'homme se ferme à lui-même et aux autres. La grande et interminable plainte de Dieu, dans l'Ancien Testament c'est de rappeler l'homme à la fidélité, c'est-à-dire à la mémoire de ce que Lui, Dieu, a fait pour lui. Lorsque l'homme retrouve cette mémoire, il se libère, il entre dans la liberté de l'amour et de l'alliance. C'est en cela que ce n'est pas à l'homme de garder la fidélité, mais c'est à la fidélité de le garder dans la mémoire et d'ouvrir ainsi son avenir, c'est-à-dire ce qui lui permettra demain et plus tard d'être ce qu'il doit être, lui permettant d'exprimer pour sa joie, pour son plaisir et celui des autres toute l'harmonique sa richesse, de ses dons et cela non pas avec une technique, mais avec toute la liberté, toute la joie d'une haute fidélité.

Oui, je crois que notre vaste monde est bien étroit, notre vie bien esquichée, comme on dit en Pro­vence, nous vivons dans des étroitesses qui nous conviennent certes, mais qui tuent ce quelqu'un qui est en nous et que nous ne connaissons pas encore. Il y a en chacun de nous quelqu'un d'autre qui ne de­mande qu'à naître, à grandir, à se manifester dans toute l'harmonique, dans toutes les richesses de ce qu'il est. Voilà l'œuvre que nous devons faire de nous-mêmes pour la gloire de Dieu. Nous sommes des êtres oublieux de notre mémoire parce que nous sommes des êtres au regard étroit sur nous-mêmes et plus en­core sur les autres. Nous nous enfermons dans une sorte de vision de nous-mêmes. L'avenir ne nous dit rien. Nous enfermons les autres dans une incapacité parfois d'être autres que ce qu'ils paraissent ou que ce que nous voulons qu'ils soient. Nous tuons l'avenir, notre avenir et celui des autres parce que nous som­mes oublieux de ce que nous sommes, parce que nous sommes oublieux de notre mémoire.

Frères et sœurs, ce temps liturgique est celui de l'attente. Moi, je ne crois pas que Jésus va naître dans la crèche, je n'y crois plus, je ne crois pas que Jésus va naître à Bethléem, c'est passé. Alors où va-t-Il naître ? Il va naître en vous certes, mais à condition que vous vouliez bien naître vous-mêmes un peu mieux, à condition que l'œuf que vous êtes, accepte d'être un embryon, que l'embryon accepte d'être un fœtus, le fœtus un enfant, l'enfant un adulte et l'adulte un homme éternel, au-delà de toute surface des cho­ses, en deçà de tous les événements qui font ou par­fois défont notre propre vie. Si le chrétien, à l'image de Jean-Baptiste, pouvait être précurseur de l'homme que Dieu attend que chacun soit et si le chrétien, comme Jean-Baptiste pouvait être par sa propre vie le témoin de cet homme nouveau qui vient naître en chacun d'entre nous, que Dieu attend qu'il naisse en chaque homme de ce temps, alors l'humanité grandi­rait, la gloire de Dieu en serait plus merveilleuse en­core et vraiment chacun, en étant plus que lui-même, aiderait les autres à le devenir aussi.

Penchons-nous dans toute la richesse de notre mémoire d'homme et de chrétien, je crois que c'est la seule façon d'ouvrir notre monde à son avenir vérita­ble.

 

 

AMEN

 

 
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