AU FIL DES HOMELIES

Photos

ES-TU CELUI QUI VIENT ?

Is 35, 1-6a.10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
Troisième dimanche de l'avent – Année A (17 décembre 1995)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Il est seul, Jean-Baptiste, bien que visité de temps en temps par ses disciples. Il est seul dans la for­teresse d'Hérode, la forteresse de Machéronte. Il est en fait isolé et il est en train de croupir dans une prison où le sentiment de la fin proche se fait sentir, lui dont une petite danseuse aura sa tête. Au moment où il sent que sa fin se précipite, où il n'en a plus pour très longtemps, c'est pour lui un moment favorable pour relire sa vie, pour s'arrêter sur ce qu'a pu être son action. Il a certainement le temps en prison, ou du moins en a-t-il l'occasion, de pouvoir réfléchir sur tout ce qu'il a fait et attendu. C'est pourquoi la question qu'il pose à Jésus, par l'intermédiaire de ses disciples qui sont venus le visiter, n'est pas si déroutante que cela : "Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?"

En somme la vie de Jean-Baptiste semble avoir été informatisée dès le début. Il a une vie par­faitement formatée du dirons-nous. Depuis le début de sa vie, dans le sein même de sa mère, il tressaille pour se réjouir de la venue de Jésus qui Lui-même est dans le sein de Marie. On chante déjà ses merveilles avant même qu'il n'ait pu sortir un premier cri de sa bouche et l'on peut imaginer que, comme le dit si bien l'évan­gile, les gens s'émerveillaient à son propos. Il est, comme le dira aussi l'apôtre Saint Jean, bien qu'il ne soit pas la lumière, celui qui a préparé vraiment les chemins du Seigneur, celui qui a donné toute sa vie pour annoncer Celui qui vient, celui qui n'a jamais regardé en arrière pour annoncer aux hommes qu'un plus grand que lui allait arriver, celui qui a tout sacri­fié, tout ce qu'il était, pour annoncer Jésus, pour an­noncer le Messie. Il a été dans les déserts, il a connu la pénitence, il a connu le retrait du monde, il s'est complètement désolidarisé parfois de ses contempo­rains par rapport à l'attente du Messie. Il a tant donné, il a tout sacrifié pour un homme qui est le Messie. Et il finit sa vie dans une prison, il est en train de crou­pir, il est dans une forteresse isolée. Je crois qu'il ne peut pas faire autrement que de remettre en cause ce pourquoi il a vécu. On serait peut-être à même de penser que si le doute l'effleure, c'est certainement la moindre des choses.

"Es-tu Celui qui vient ou devons-nous en at­tendre un autre ?" Car en somme ce que Jean Baptiste avait espéré ne se réalise pas, ce pour quoi il a donné sa vie n'arrive pas, ce pour quoi il a vécu, ça n'a pres­que plus de sens. Il portait en lui l'espérance des pro­phètes. Il avait en son cœur l'attente du Jour du Sei­gneur et il savait, selon ce que les prophètes avaient dit, et il connaissait, selon la science que le Seigneur donnait aux hommes, que le Jour du Seigneur est un jour terrible comme le disait Sophonie : "Jour de co­lère que ce jour-là où le Seigneur manifestera sa jus­tice". Il est comme les prophètes l'avaient dit le jour où Dieu sacrifierait tous les hommes pécheurs pour montrer aux hommes justes que c'est eux qu'il avait choisis, et, comme Marie l'avait chanté, qu'il renver­serait les puissants de leur trône et Il élèverait les humbles. Et lui, Jean-Baptiste, est prisonnier d'un puissant, d'Hérode, et celui qui tombe ce n'est pas Hérode, c'est lui.

Tous les prophètes avaient annoncé que la Justice de Dieu serait sans repentance, que tout ce que Dieu a annoncé c'est un jour terrible auquel il fallait se préparer. Et c'est ce que Jean-Baptiste a fait, il n'a cessé de préparer le cœur des hommes à ce jour de colère, à ce jour où Dieu renverserait, détruirait par le feu, à ce jour où Dieu ne laisserait plus rien sur terre que la justice, où les pauvres prendraient leur revan­che. Et tout cela ne se réalise pas. Il a annoncé la conversion, il a annoncé dans l'évangile même de Matthieu que nous avons entendu, mais dans une pas­sage qui précède cette phrase : "Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres, tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. Il tient en sa main la pelle à vanner et va nettoyer son aire, il recueillera son blé dans le grenier, quant aux balles, il les consumera au feu qui ne s'éteint pas".

Quand Jean-Baptiste entend parler des œuvres du Christ et réfléchit à tout ce qu'il a pensé, annoncé, tout ce pour quoi il a vécu, alors, tout ça tombe à l'eau. La question est donc importante : "Es-Tu Celui qui vient ? es-Tu Celui que j'ai annoncé ? Es-Tu ré­ellement Celui pour qui j'ai donné ma vie ? ou bien dois-je en attendre un autre ?". La réponse de Jésus est importante. Il cite une phrase du prophète Isaïe : "Allez rapporter à Jean ce que vous voyez et ce que vous entendez : les aveugles voient, les boiteux mar­chent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est an­noncée aux pauvres". N'est-ce pas une pirouette que de citer la phrase d'un prophète ? De plus, est-ce que cela se réalise vraiment ? Certes Jésus a bien redonné la vue à l'aveugle-né. Certes Jésus à bien guéri certai­nes personnes de maladies et de langueurs. Certes Jésus parle, Il annonce la venue du Royaume de Dieu. Mais est-ce que Jean-Baptiste n'en a pas fait autant ? est-ce que n'importe quel autre thaumaturge à la même époque que Jésus dans d'autres régions, n'en a pas fait autant ? Qu'y a-t-il de nouveau ? En quoi se­rait-il le Messie ? Et Jésus poursuit lorsque les émis­saires de Jean-Baptiste sont partis en faisant le portrait de Jean-Baptiste. Et c'est peut-être là un premier élé­ment de réponse.

Le portrait de Jean-Baptiste révèle un autre visage : "Qu'êtes-vous allés voir dans le désert ?" Jésus n'attend pas de réponse, il la connaît : "Vous êtes allés voir un prophète, vous êtes allés voir un prophète, c'est-à-dire le porteur de la parole de Dieu. Vous êtes allés voir un prophète, c'est-à-dire celui qui annonce la Venue du Messie. Vous n'êtes pas allés voir quelqu'un de riche, de beau ou d'intelligent, vous êtes allés chercher une parole, celle d'un homme, mais une parole d'un homme qui la dépasse, parole qui vient de Dieu, parole qui transfigure". Alors la parole de Jean-Baptiste ne suffit-elle pas ? Les pro­phéties ne se réalisent-elles pas ?

"Qu'êtes-vous donc allés voir ?" Vous êtes allés voir le plus petit. Finalement vous êtes allés voir, celui qui annonce le Royaume des cieux, et qui pour­tant est le plus petit dans ce Royaume. Il est celui qui se fait le porteur d'un message d'espérance, celui qui ouvre des horizons, celui qui parle d'une ère nouvelle, d'un monde nouveau, celui qui parle d'un changement, celui qui parle d'une conversion du cœur, celui qui dit : il va falloir être bouleversé par ce qui arrive.

"Qu'êtes-vous donc allés voir ?" Selon ce qu'il est écrit, voici que j'envoie mon messager en avant de Toi pour qu'il prépare le chemin devant Toi. Vous êtes allés voir celui qui est messager comme l'est un ange, celui qui désigne le Messie, celui qui désigne Jésus, celui qui désigne Celui qui vous parle. J'envoie mon messager en avant de Toi. Le Toi c'est Jésus. Jésus est donc bien le seigneur qui vient. Jean-Baptiste est celui qui vous a désigné l'Agneau de Dieu, et c'est Moi. Jean-Baptiste a désigné le Messie et c'est Moi. Le prophète, le plus petit des prophètes, est réellement le vrai messager.

En décrivant le portrait de Jean-Baptiste, Jé­sus décrit qui il est Lui : "Jean-Baptiste n'a pas perdu sa vie pour rien, Je suis bien Celui qui est la Parole de Dieu. Lui, il est bien la voix qui crie dans le désert. Jean Baptiste a annoncé la venue du Royaume de Dieu, il est le messager de ce Royaume de Dieu. Eh bien oui, Je suis bien Celui qui est attendu, Celui qui fait que le Royaume des cieux est parmi vous. Jean Baptiste est malgré tout le plus petit, car Je suis bien Celui qui, parce que Je suis le Roi de ce Royaume, est Celui qui peut seul donner la gloire, Celui qui peut donner la joie et le bonheur d'être de ce Royaume. Jean-Baptiste n'est vraiment que le porte-voix, l'an­nonceur, le porte-parole de ce qui est maintenant réalité ".

Frères et sœurs, on dit souvent que nous sommes les "Jean-Baptiste" qui devons annoncer le Seigneur. C'est vrai et c'est faux. C'est vrai, nous de­vons annoncer le Seigneur. C'est vrai, nous devons préparer son chemin. C'est vrai, nous devons annon­cer au monde que le Messie est venu. C'est vrai que nous allons dire : c'est Noël, Jésus est parmi nous. C'est vrai que nous annonçons le Royaume de Dieu, nous annonçons son Église que nous disons être le Royaume. C'est vrai que nous devons être ses porte-voix, ses messages. Et en même temps c'est faux, nous ne sommes pas Jean-Baptiste, nous sommes les plus grands, nous sommes plus grands que Jean-Bap­tiste, qui doit convertir au Royaume de Jésus. Nous sommes, peut-être, ne l'aviez-vous pas vu, mais nous sommes ceux qui déjà participons au Royaume de Dieu. Nous sommes ceux qui déjà sommes arrivés à l'annonce, au message, nous sommes ceux qui en vi­vons, nous sommes ceux qui connaissons le Seigneur, nous sommes ceux qui participons à sa gloire et à sa joie.

"Les aveugles voient". Frères, les aveugles c'est vous. "Les boiteux marchent". Frères, les boiteux c'est vous. "Les sourds entendent". Frères, les sourds c'est vous. "Les lépreux sont purifiés". Frères, les lépreux c'est vous. "La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ". Frères, les pauvres c'est vous. Vous êtes le Royaume de Dieu, vous êtes ce Royaume sur terre qui déjà connaît la gloire de Dieu. Et l'annonce de Jésus est vraie. Notre péché, notre fragilité, notre doute, notre souffrance, c'est tout cela être boiteux, sourd, lépreux, pauvre, mais nous savons très bien que Jésus le transfigure. Si aujourd'hui nous sommes ici, c'est parce qu'un jour nous avons entendu la pa­role de Dieu, que notre surdité est devenue écoute de la voix. Si nous sommes ici, c'est parce qu'un jour nous avons vu les signes des merveilles de Dieu, c'est que notre aveuglement peu à peu a découvert la Lu­mière. Si nous sommes ici, c'est parce que la lèpre de notre péché ne nous a pas envahis complètement et que nous savons que déjà nous sommes guéris, que nous avons vu le sacrement de la guérison de Dieu. Si nous sommes ici, c'est parce que nous savons que déjà Dieu nous a remplis de la grâce de sa vie, qu'Il nous a fait le cadeau de son amour. Alors nous compren­drons dans ces cas-là qu'au-delà du doute, nous ne sommes pas Jean-Baptiste qui allons dire : "es-Tu Celui qui vient ? ou devons-nous en attendre un autre ? ", qu'au-delà de notre souffrance nous n'allons pas dire : "nous restons dans la lèpre de notre péché". Mais nous savons déjà que Dieu peut nous sauver, car Dieu est avec nous, car l'Emmanuel est ici, car la pré­sence de Dieu est effective, car j'ai vu les signes de la gloire et du salut de Dieu. En somme aujourd'hui, comme l'annonçait le prophète Isaïe, comme le disait Jean-Baptiste, c'est cet oracle qui se réalise : "le dé­sert et la terre de la soif, notre désert, notre terre de la soif c'est-à-dire notre désir, notre vie, qu'ils se réjouissent. Le pays aride, qu'il exalte et fleurisse, qu'il se couvre de fleurs des champs, que notre péché, que notre souffrance, que notre vie morne et triste, que notre langueur, que tout cela exalte et crie de joie car la gloire du Liban est entrée dans notre vie, car la splendeur du Carmel nous a recouverts. Nous avons vu la gloire de Dieu, la splendeur de notre Seigneur. Nos mains défaillantes sont fortifiées, les genoux qui fléchissent, ce sont les nôtres, ils s'affermissent. Dites d ceux qui s'affolent, disons-nous à nous-mêmes : prenons courage, ne craignez pas, voici notre Dieu. Alors nos yeux s'ouvrent, alors les oreilles des sourds entendent, alors les boiteux bondissent comme le cerf, alors la bouche du muet crie de joie. Oui, nous reve­nons, nous les captifs rachetés par le Seigneur. Oui, nous revenons à Jérusalem vers le Seigneur. Car nous sommes son Église dans la clameur de joie. Oui, un bonheur sans fin illumine nos visages. Oui, l'allé­gresse et la joie nous rejoignent. Oui, la douleur et la plainte s'enfuient".

Frères et sœurs, Jean-Baptiste a vécu pour ce message même s'il n'avait pas compris ce que serait le bouleversement de Dieu mais Jésus lui en donne la réponse. Et nous, nous vivons pour cela, c'est pour ce jour que le Seigneur nous appelle, c'est pour le Royaume que le Seigneur est venu. C'est dans cette espérance et dans cette patience que nous vivons. Aujourd'hui l'Église doit être Jean-Baptiste, annoncer le jour de Dieu, mais elle est plus que Jean-Baptiste, elle est le Royaume de Dieu, elle est la gloire de Dieu. Nous sommes remplis de cette vie de Dieu. Et si nous ne l'annonçons pas et surtout si nous n'en vivons pas, alors nous resterons dans notre prison, croupissant et dans le doute, en nous demandant encore si c'est vraiment le Seigneur qui vient.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public