AU FIL DES HOMELIES

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DIEU TEL QU'IL EST

Is 61, 1-2 + 10-11 ; 1 Th 5, 16-24 ; Jn 1, 6-8 + 19-28
Troisième dimanche de l'avent – Année B (15 décembre 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Quelle intensité que ce personnage de Jean-Baptiste qui inaugure en quelque sorte, et ou­vre la porte à l'évangile. Exaspérante figure de Jean-Baptiste qui, seul dans le désert, se contente d'attendre, donne sa vie et se voue totalement à Celui qui, non seulement est invisible, mais qui n'est pas encore là. Lorsque j'étais enfant, je le prenais un peu pour un hindou, une sorte de brahmane à moitié nu qui, à peine vêtu d'un manteau de chameau, mangeant des sauterelles grillées sur un feu maigre au bord du Jourdain, brûlé par le soleil, criait avec une voix rau­que. Ce personnage m'effrayait, m'attirait, me sédui­sait et je le trouvais si différent de l'Évangile et de la simplicité avec laquelle le Christ, Lui qui mange avec les gloutons et les pécheurs et allait rejoindre les hommes de son temps. Une sorte de figure un peu inhumaine. Et nous sommes rassurés lorsque le Christ vient et se soumet à une humanité, semble-t-il plus ordinaire.

Jean-Baptiste exaspère. On le place un peu parmi les personnages hors du commun, et puis on se rassure dans l'intimité de l'homme et de Dieu à travers Marie, Joseph, et la lumière de Noël que nous célé­brons bientôt. Mais Jean-Baptiste est là, immense. Il n'entre pas dans l'Église, il n'entre pas dans le Royaume de Dieu, il n'en est que le porche d'entrée, la voix qui crie dans le désert. Cette austérité n'est plus de mise actuellement. Il est agaçant, cet homme qui n'a aucune consolation dans la vie, ni petit repas avec les amis, avec les frères, pas de cinéma, aucun roman, bref, pas de livres, rien que de l'eau, du désert et de la lumière. Une espèce de désir pratiquement pur, un désir nu qui nous renvoie à nos multiplicités de désirs, à nos diverses attentes humaines, terrestres, et peut-être célestes.

Je m'interroge sur ce qui fait tenir Jean-Bap­tiste. Comment peut-on rester dans le désert à attendre et à contempler Celui qui n'est pas encore là, à vocifé­rer contre le péché des autres, peut-être même contre les siens, pour finir d'ailleurs sur un plateau, découpé en deux, à cause d'une femme, même de deux fem­mes. Personnage ainsi de roman qui n'a voulu rien de sa vie, rien de sa destinée et qui pourtant inscrit dans le sang tout l'évangile de son cousin, Jésus-Christ.

Il me semble que le secret de Jean-Baptiste est dans une sorte de contemplation, ardente, pro­fonde, dans la contemplation des choses telles qu'elles sont. Et s'il va dans le désert, c'est qu'il veut donner à ces choses telles qu'elles sont leur place totale. Cela ne l'intéresse pas de contempler le Temple de Jérusa­lem, cela ne l'intéresse pas d'observer la vie des hommes, mais il va dans le désert pour être prêt à contempler Celui qui va venir et qui n'est pas encore là. Il se contente des choses telles qu'elles vont être. Il y a une sorte d'attente de Dieu tel qu'Il doit venir et tel qu'Il doit être parmi les hommes.

Nous, nous sommes toujours un peu projetés dans l'avenir, nous sommes toujours un peu projetés dans les choses qui vont venir, mais nous les cher­chons, nous allons et nous vivons dans cette quête permanente en nous et il est difficile pour nous de rester là à attendre, à contempler quelque chose qui se contente d'être.

Je voudrais faire un détour par l'affirmation d'un psychologue américain qui a découvert une chose terrible : c'est que nous sommes intelligents, mais de diverses intelligences. Et cette découverte qui n'est pas sensationnelle, mais fait sensation aux États-Unis, l'éternel miroir américain qui nous permet d'être moins bêtes qu'eux ! Il s'agit de découvrir de quelle intelligence nos enfants vont être intelligents. Vous avez le choix dans la liste que je vais donner, si les termes est un peu technique, c'est pour faire plus sé­rieux. Vous avez l'intelligence langagière, je n'en parle pas, c'est clair, l'intelligence interactive, ça c'est plus subtil, mais enfin ça se comprend, c'est-à-dire l'intelligence des rapports entre les hommes, l'intelli­gence kinesthésique, ça c'est très, très subtil, c'est simplement l'intelligence du mouvement du corps, ce sont les danseurs, les chorégraphes, etc.... l'intelli­gence spatiale pour ceux qui sont géomètres, archi­tectes, etc... et puis quoi encore, l'intelligence logico-mathématique, j'allais l'oublier, pour ceux qui cons­truisent des concepts informaticiens. Donc il s'agirait, dès le début, disons en CM1-CM2, de tester les en­fants : de quelle intelligence sont-ils dotés ?, qu'est-ce qu'on va pouvoir développer en eux ? Et l'on va spé­cialiser les enfants dans plutôt l'activité d'un travail de concept, l'activité de la relation humaine, l'activité du langage, etc..., afin qu'ils donnent le meilleur d'eux-mêmes. Comment ils vont enfin pouvoir réussir dans la vie avec le maximum de chances. Ces américains, et nous aussi, sommes obnubilés par le "comment", comment devenir, comment faire, comment réussir.

Il y a un américain qui a écrit un livre qui s'appelle : "comment fumer sans mourir". Je vous le conseille, je l'ai parcouru, c'est très intéressant, gros­sièrement il dit qu'on peut continuer à fumer, mais on mourra quand même, ce qui d'ailleurs est la chose la plus évidente du monde et il ne fallait pas un bouquin pour ça. Mais vous avez mille bouquins, vous avez des bouquins : comment se faire des amis, comment tenir une paroisse, je ne l'ai pas encore lu, mais on pourrait l'écrire.

Les américains sont obnubilés par l'intelli­gence comme activité du comment. Il me semble que l'intelligence, ce n'est pas simplement de construire des concepts, de savoir parler, de savoir danser, mais c'est d'apprendre à saisir ce qui est. Et c'est tout, de renoncer en quelque sorte à se chercher soi-même une image dans le monde et dans mon propre désir profond, d'essayer dans sa vie de saisir les choses telles qu'elles sont, j'allais dire paisiblement. Je voudrais prendre un exemple avec le peintre Vermeer. Et je tire ce petit commentaire d'un philosophe qui s'appelle Clément Rosset, qui a écrit un livre qui s'ap­pelle : "le réel et son double".

"Une des caractéristiques de l'art de Ver­meer, comme peut-être de tout art, parvenu à un cer­tain degré de noblesse, est de peindre des choses, et non des événements. Le monde que perçoit Vermeer n'est pas celui, muet à jamais, des événements insi­gnifiants, mais celui de la matière, éternellement ri­che et vivante. L'anecdotique, pourrait-on dire, y a chassé l'anecdotique : le hasard d'un moment de la journée, dans une pièce où rien d'important ne se passe, apparaît comme l'essentiel d'un réel dont les événements apparemment notables constituent au contraire la part accessoire. De ce réel saisi par Vermeer le moi est absent, car le moi n'est qu'un évé­nement parmi d'autres, comme eux muet et comme eux insignifiant. Il n'y a d'ailleurs pas d'autoportrait de Vermeer, et la biographie du peintre tient en dix lignes anodines. Cependant Vermeer semble bien s'être peint une fois, par un jeu de double miroir : dans cette toile sans nom précis, aujourd'hui appelée L'Atelier. Mais le dos, comme un peintre quelconque, qui pourrait être n'importe quelle autre personne occupée à sa toile. Rien, dans le costume, la taille, l'attitude du peintre, qui puisse être regardé comme signe distinctif, rien donc qui fasse état d'une com­plaisance quelconque du peintre d l'égard de sa pro­pre personne. Dans le même temps cet "atelier", comme toutes les toiles de Vermeer, semble riche d'un bonheur d'exister qui irradie de toutes parts et saisit d'emblée le spectateur, et qui témoigne d'une jubila­tion perpétuelle au spectacle des choses : d'en juger par cet instant de bonheur, on se persuade aisément que celui qui a fait cela, s'il n'a fixé dans sa toile qu'un seul moment de sa joie, en eût fait volontiers autant de l'instant d'avant comme l'instant d'après. Seul le temps lui a manqué pour célébrer tous les instants et toutes les choses".

C'est extraordinaire d'avoir dit en quelques mots, à travers cette peinture, ce qu'est la vie chré­tienne. La vie chrétienne ne consiste pas à fuir devant nous pour tenter de saisir des choses dans lesquelles nous essayons de nous trouver nous-mêmes. Mais il s'agirait de saisir dans les choses posées là, dans cet être des petites choses insignifiantes de la vie quoti­dienne, dans cet atelier, dans ce pot de peinture, dans cette lumière, à cet instant précis, l'être qui émane de ce pinceau, de cette lumière, de ce tableau, et de cet être, et de remonter à Celui qui en est la source. Ainsi, la béatitude, le bonheur fondamental, c'est de s'ap­prendre soi-même, c'est une sorte de pédagogie diffi­cile, mais une pédagogie extrêmement efficace et fructueuse de s'apprendre à saisir ce qui est donné dans les choses qui nous sont données à voir, à regar­der, à rencontrer, avec lesquelles nous pouvons com­munier. Et de là l'intelligence n'est pas d'essayer de développer des compétences personnelles, l'intelli­gence c'est d'apprendre à être là pour saisir Celui qui va être là et qui est juste caché, juste un peu dissimulé derrière l'apparence de l'être des choses.

Ce doit être cela, me semble-t-il, ce que Jean-Baptiste semble vivre dans ce désert mais sur une espèce d'échelle terrible, démesurée, terrifiante, ne pouvant se contenter simplement de cet être des cho­ses, j'allais dire, il va passer derrière tous les tableaux, derrière tous les événements, derrière toutes les cho­ses pour ne vouloir contempler que l'Etre de Dieu, que cette source qu'est Dieu. Mais nous qui ne som­mes pas Jean-Baptiste et qui sommes dans ce chemin de l'existence, nous avons à essayer de recevoir réel­lement, avec la totalité de notre être, ces choses telles qu'elles se donnent à voir, à penser, à aimer pour qu'à travers ces choses, nous puissions rejoindre Celui qui en est vraiment la source, Celui à cause de qui elles existent sur cette terre, à cause de qui elles nous sont données.

Il n'y a pas d'autre voie pour le bonheur que cette voie de béatitude, non pas une sorte de bonheur gagné, conquis contre nous-mêmes, mais qui est de nous mettre dans une demande de contemplation, dans une demande d'un bonheur qui serait donné là et dans lequel nous devons tendre en acceptant de nous arrêter un peu, de saisir les choses telles qu'elles sont.

C'est le cas de Vermeer et c'est le cas de Jean-Baptiste, il y a une sorte de renoncement à soi-même, une sorte de renoncement à la quête de sa propre image, de savoir ce que nous sommes, comment nous pourrions être autrement, comment nous pourrions être ce que nous avons à être. Il y a une sorte de re­noncement à nous qui est de ne plus chercher des miroirs et des images pour se refléter, mais qui est, pour une fois en se lâchant un peu, d'essayer de goûter quelque chose d'autre hors de nous, un ailleurs, et qui nous donne le goût, qui nous donne l'envie d'aller goûter Celui qui est vraiment ailleurs, qui est vrai­ment différent et qui est Dieu Lui-même. Jean-Bap­tiste, c'est cela, dans mon imagination à moi, c'est cela qu'il vivait au désert dans l'attente de quelqu'un que rien ne pouvait remplacer, dans l'attente, que le désert, le silence et la nuit ne pouvaient pas encore dire mais qu'ils annonçaient déjà.

Alors nous qui sommes, à travers Jean-Bap­tiste, invités à rentrer dans le Royaume, dans l'évan­gile, nous sommes invités à rentrer dans l'évangile pour rencontrer le Christ, Lui dont devait émaner une puissance d'être et d'existence qui a dû bouleverser les apôtres qui l'ont rencontré. Et à côté de Lui, ils se sentaient capables de renoncer à eux pour le suivre, Lui, capables de renoncer à leur propre quête inté­rieure, à leur propre inquiétude intérieure pour suivre Celui qui est. Et c'est pourquoi le Christ dit dans l'évangile, au début de saint Jean : "Venez et demeu­rez", ce qui veut dire : "sortez de vous-mêmes, renon­cez à cette quête qui, de façon obsessionnelle, vous empêche de voir et de saisir ce qui est, venez vers Celui qui est : "Je suis" Et puis "demeurez en Mo"i qui suis l'Etre et qui peux vous donner ainsi ce bon­heur de saisir les choses telles qu'elles sont et surtout de contempler ce Dieu dont toute chose est tirée et qui est Être pour tous les hommes".

Frères et sœurs, que la figure de Jean-Bap­tiste, dans sa démesure, dans sa violence, trace en nous, retrace en nous le désir et l'envie de contempler Celui à cause de qui nous sommes, pour qui nous sommes aujourd'hui et qui va se donner dans son Eu­charistie paisiblement, tranquillement et de tout son Etre, se donner à manger à nous les hommes.

 

 

AMEN

 

 
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