AU FIL DES HOMELIES

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L'HISTOIRE DES HOMMES : THÉÂTRE DE LA RÉVÉLATION DE DIEU !

So 3, 14-18 a ; Ph 4, 4-7 ; Lc 3, 10-18
Troisième dimanche de l'avent – Année C (17 décembre 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Nous venons d'entendre par trois fois, cette parole adressée à Jean-Baptiste : "Que nous faut-il faire ?" J'entends les Pères de l'Église nous dire : "trois fois en l'honneur de la Sainte Tri­nité". Je crois que c'est plutôt une insistance provoca­trice pour celui qui se place à la charnière de ces deux Testaments. Une insistance qui nous ouvre aussi les yeux sur ce qu'est au fond, la révélation de Dieu aussi bien dans le vieux que dans le nouveau Testament, n'est pas d'abord une esthétique, ni d'abord une belle chose à regarder, la révélation de Dieu c'est un "agir", un actions, quelque chose qui se passe, quelque chose qui arrive. Déjà dans l'Ancienne Alliance, avec la figure de Moïse, il y a le buisson ardent, au chapitre troisième de l'Exode, ensuite, la révélation sur la montagne, au chapitre trente-quatrième, mais entre les deux événements, il y a cette action de Dieu qui va libérer son peuple. Ce qui est le plus important, c'est la Pâque qui donne sens et fondement à ces deux ré­vélations. Dans le Nouveau Testament, à l'heure du nouveau Moïse, on sait bien qu'en premier, il y a Pâ­ques, et pas le Thabor, et que le Thabor est en relation avec Pâques qui lui donne son sens. Il nous faut envi­sager la révélation à travers ces trois questions qui sont posées, à travers ce que l'on constate dans l'Écriture comme une action. Je vous propose d'es­sayer avec vous, de traduire cette action. Traduire, cela veut dire : "amener à soi", peut-être que c'est trahir, mais c'est aussi amener à soi cette façon propre que Dieu a de se révéler d'abord dans une action. Quelle est cette action de Dieu ? Quelle est notre ac­tion personnelle ? Nous qui sommes ces publicains, ces soldats, ces pécheurs, il nous faut répondre à la question : "Que devons-nous faire ? " Traduire non pas pour nous enseigner sur quelque chose, mais tra­duire pour que nous puissions nous couler dans cette action. Je vous propose de traduire cette action en utilisant la comparaison du théâtre. Dans le théâtre, l'action n'est pas dite, mais elle est jouée par des ac­teurs. Je pensais à cela en relisant Caldéron de la Barca, ce poète dramaturge espagnol du dix-septième siècle, qui intitule précisément une de ses œuvres : "Le plus grand théâtre du monde". C'est une pièce où apparaissent successivement l'auteur, le laboureur, la sagesse, le monde, et tout semble effectivement comme une drame qui va se jouer sur la grande scène du monde. Je pense aussi pour éclairer cette compa­raison du théâtre à ce que dit Claudel du théâtre No, de ce théâtre japonais : "le théâtre No, ce n'est pas quelque chose qui se passe, c'est quelqu'un qui ar­rive". Il nous faut envisager le monde comme une grande scène, et l'action non pas comme quelque chose qui se passe, mais comme quelqu'un qui arrive. Dans la révélation, si on balaie quelques figures, on découvre tous ces sentiments, ces actions que l'on retrouve dans la comparaison du théâtre. Il y a la lutte, dans ce passage avec Jacob avec l'ange, il y a un jeu de séduction : "Je vais te séduire, te conduire au dé­sert et, et là, je parlerai à ton cœur", dans Osée, il y a la colère, il y a la tendresse : "Une mère pourrait-elle oublier son enfant, moi, dit Dieu, je ne t'oublierai jamais, vois, j'ai gravé ton nom sur la paume de mes mains". Il y a tous ces sentiments qui sont à la fois contradictoires et complémentaires, il y a aussi tout ce qui va se nouer, quand les deux libertés, liberté divine et liberté humaine vont s'opposer dans la tragédie de la croix.

Je vois deux mérites à utiliser cette comparai­son du théâtre pour traduire cette révélation. Le pre­mier mérite, c'est de rendre compte du problème du mal qui taraude nos contemporains, et quand je dis nos contemporains, c'est moi aussi ! Ce problème qui est souvent résolu par bon nombre comme un désen­gagement de Dieu vis-à-vis de ce problème du mal. Envisager ainsi Dieu sur la scène du monde permet de réinsérer Dieu au cœur de l'action, et au lieu de le ranger au plan des spectateurs, une sorte de contem­platif complètement dégagé de cette action. Il n'est pas quelqu'un qui est derrière son guichet, mais quel­qu'un qui est monté sur la scène, parce que notre dra­matique humaine si Dieu ne s'y est jamais engagé, elle est d'autant plus absurde. Peut-être que toute cette dramatique humaine se résout dans la dramatique chrétienne. Car la pierre que porte Sisyphe, sera en­core plus lourde, si Dieu n'en a pas soulevé sa petite part. Première chose, cela nous permet de rendre compte de ce problème du mal en envisageant Dieu sur la scène du monde.

Deuxième chose : rendre compte de ce qui se passe, parce que la révélation n'est pas un discours mais une action. Envisager Dieu sur la scène du monde permet non plus de faire un discours supplé­mentaire, et vous savez combien toute la tragédie de notre vingtième siècle a été encombrée de discours, aussi bien ceux de Nuremberg, que ceux de Fidel Castro à Cuba, où l'on a noyé cette tragédie à travers des flots de paroles, là c'est une action, ce ne sont pas des mots supplémentaires ? Le publicain, le pécheur, le soldat qui viennent voir Jean-Baptiste ne disent pas : "Que nous faut-il dire" mais bien "Que devons-nous faire ?" et traduire de cette manière c'est dire : "Quel rôle avons-nous à jouer ? Quel est le rôle de Dieu ? Et moi, en tant que baptisé, quel est mon rôle ?" Quel est le rôle de Dieu ? J'aurais envie de dire : à tout Sei­gneur, tout honneur. Quel est ce rôle de Dieu ? C'est une action, une prise en charge, un respect de la li­berté, mais c'est un Dieu qui tire son peuple de la ser­vitude, le constitue comme peuple et prend la tête de ce peuple, Il constitue son peuple pour en faire surgir un Messie, un Dieu qui va à Noël finir par venir sur la scène du monde par fidélité à la promesse due à son Père. Peut-être que c'est un Dieu qui déjà, dans le ventre de sa mère, de Marie sa mère, monte déjà, puisque le bébé est une personne jusqu'à nouvel ordre, qui déjà monte sur la scène du monde, à travers le ventre d'une femme. C'est un Dieu qui va finir par prendre presque tous les rôles dans le Nouveau Tes­tament : c'est le Père qui envoie son Fils, c'et le Fils qui s'offre à son Père, ce sont les deux qui nous en­voient l'Esprit pour nous faire participants de ce Don particulier. Ce Don est une Personne, c'est quelqu'un qui va jouer aussi un rôle très particulier de pont entre Dieu et l'homme, c'est Jésus qui est à la fois Dieu et homme et qui va être davantage qu'une charnière, mais assumer ces deux natures en une seule personne pour remplir tous les rôles.

On a l'impression dans le Nouveau Testament, que tout d'un coup la scène devient celle de Dieu, elle est occupée tout entière par Dieu dans cet acte particulier qu'est le Nouveau Testament. L'homme va-t-il alors être relégué au rang de spectateur ? Celui qui dans sa liberté avait noué cette dramatique va-t-il être exclus de cet acte qui est "à jouer" ? Il n'en est rien, et ce ne serait pas être chré­tien, de penser que parce que Dieu est monté sur la scène du monde d'une façon bien particulière par l'In­carnation, l'homme va être relégué au rang de specta­teur. Mais alors, quel est le rôle de l'homme ? L'homme, le baptisé, c'est un témoin, un martyr, c'est celui qui va aussi monter sur la scène du monde. Je pense à cette phrase de saint Paul dans la première lettre aux Corinthiens : "Nous, les apôtres, nous avons été exhibés au dernier rang comme des condamnés à mort, nous avons été livrés en spectacle au monde, aux hommes et aux anges". Comment mieux traduire que l'engagement du baptisé c'est effectivement monter dans l'arène. Paul pense sans doute à ces com­bats dans le cirque. Vous savez aussi comment on faisait jouer aux martyrs chrétiens des scènes de la mythologie, comment par exemple aux jeunes filles que l'on avait attrapé, on faisait jouer les rôles de Dircé, cette reine légendaire de Thèbes, attachée aux cornes d'un taureau par ses fils pour être déchiquetée sur les rochers. Les martyrs, dans l'arène, jouaient ainsi les pièces mythologiques jusqu'à la mort, c'était une sorte de spectacle. Pour nous, la situation, heu­reusement n'est pas aussi périlleuse, nous n'avons pas à monter dans l'arène pour y jouer de ces fables my­thologiques, nous avons à prendre au sérieux notre engagement, à l'imitation de celui du Christ, ou plutôt, sur la partition qu'Il nous a laissé, improviser à notre manière, cet engagement. On comprend que ce n'est pas l'engagement pour l'engagement, parce que l'inaction ne vaut pas plus cher que l'activisme, ce n'est pas "engagez-vous qu'ils disaient !" comme dans Astérix. Mais cet engagement, c'est pour que la pièce soit signifiante, pour que l'engagement de l'Église dans le monde soit signifiant, pour qu'on ne puisse plus dire que l'Église c'est une affaire de curés, mais que chacun y ait sa place. On n'a pas besoin forcé­ment de jeunes premiers, on n'a pas besoin de Gérard Philippe, je sais, je date un peu, mais on n'a pas be­soin simplement de cette belle figure du jeune premier qui va occuper la scène un moment et disparaître. Regardez si vous voulez, des femmes comme Mère Térésa, ou Sœur Emmanuelle, comment c'est préci­sément à la retraite qu'elles sont montées d'une façon un peu radicale sur cette scène du monde, que tout d'un coup, elles ont pris leur place et ont eu une rôle extraordinaire à jouer. Si chaque baptisé pouvait monter sur cette scène, improviser sur cette partition que le Christ nous a laissé, son propre engagement, à ce moment-là, on comprendrait que cette dramatique qui se joue dans le monde a un correspondant à cette dramatique qui se joue dans l'Église puisque que cha­cun y est engagé. Et ce n'est pas non plus l'engage­ment pour l'engagement, parce que le baptisé témoi­gne et s'engage par sa prière, la liturgie n'est pas d'abord un discours, et quand elle devient un discours, elle est insignifiante. La liturgie est une action qui implique des déplacements, un dialogue, une scène. La liturgie n'est pas théâtrale, on peut aimer la liturgie théâtrale, on se passionnera alors pour la liturgie ba­roque. Mais la liturgie, c'est un acteur qui nous rends participants, c'est le Christ qui monte sur cette scène à nouveau. L'Eucharistie, c'est un acte avant d'être une chose, l'autel ce n'est pas quelque chose de figé, mais c'est le lieu d'une action. L'autel c'est comme une scène où à nouveau le Père nous donne son Fils, le Fils se donne au Père et dans la communion nous rends participants de ce mystère pour que dans cette dramatique qui se joue à chacune de nos Eucharisties, que nous puissions trouver la force de notre engage­ment dans le monde. C'est pour cela que tout est ra­massé dans une Eucharistie, on pourrait même filer la métaphore en se disant que dans l'Eucharistie, il y a unité de lieu, l'autel, unité de temps, à saint Jean de Malte, une heure et demie, et l'unité d'action, cette action trinitaire qui nous rends participants de cette vie même de Dieu.

Poursuivons cette métaphore et cette compa­raison du théâtre, demandons au Seigneur humble­ment, qu'Il nous révèle le rôle que nous avons à jouer, demandons-Lui de faire de sa Révélation pas simple­ment un discours, pas seulement quelque chose qu'on aurait à savoir, mais une action qui est à faire, et à faire aujourd'hui.

 

 

AMEN

 

 
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