AU FIL DES HOMELIES

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TOUT À LA FOIS JEAN-BAPTISTE ET FILS DU ROYAUME !

Is 35, 1-6a.10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
Troisième dimanche de l'avent – Année A (16 décembre 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Es-tu Celui qui doit venir où devons-nous en attendre un autre ?" Frères et sœurs, je crois qu'il n'y a pas d'évangile plus dramatique que celui-là. Dramatique, parce qu'il concerne cet homme, Jean le Baptiste, le cousin du Seigneur, le Précurseur du Très-Haut, le petit enfant qui doit annoncer le Royaume, celui qui a tout pour lui, par rapport au salut. Et dramatique parce que cet homme-là restera définitivement au seuil du Royaume.

Jean-Baptiste est en prison, il a accompli sa mission, apparemment c'est fini, il est à la retraite. Mais il s'intéresse encore à ce qui se passe et il entend parler des oeuvres de Jésus. Comme il y avait aussi des visites dans les prisons à cette époque-là, les dis­ciples de Jean, envoyés par Jean vers Jésus vont lui demander : "Es-tu Celui qui doit venir ?" Ici, la ques­tion de Jean doit être bien comprise. Jean se réfère en bon juif à la tradition prophétique dans laquelle il a voulu s'inscrire. Il pose la question en fonction de la prophétie d'Isaïe que nous avons entendu tout à l'heure et qui est répercutée encore dans d'autres pas­sages : "Voici votre Dieu, c'est la vengeance qui vient, c'est la revanche de Dieu, Il vient Lui-même et va vous sauver". Pour Jean-Baptiste, et ceci n'est pas étranger à son style de prédication, à son style d'an­nonce du Royaume de Dieu, la venue du Messie est liée à la violence. Le Messie doit venir avec force et violence, Il doit venger et prendre sa revanche. C'est précisément parce que Jean-Baptiste était conscient de ce caractère terriblement vindicatif de la venue de Dieu, que sa prédication est si violente. Il sait, lui, dans son message prophétique que ce qui va arriver, normalement doit être terrible. Normalement Dieu doit se venger et détruire, on ne sait pas qui va en réchapper, d'où "la cognée se trouve déjà à la racine des arbres", c'est-à-dire que Dieu va couper, tailler et trancher ! Dans la représentation de Jean-Baptiste, et c'est important à comprendre, lorsqu'il pose la ques­tion à Jésus, il dit : "Vu ce que j'ai annoncé, et ce que maintenant j'entends de Toi, je ne suis pas certain que cela corresponde. J'entends dire ce que Tu fais, mais cela ne correspond pas à ce que j'ai dit, à ce qui était le contenu de ma mission. J'ai annoncé le Jour du Seigneur, le Jour de colère, le Jour de vengeance, le feu purificateur qui doit changer le monde, Toi, Tu fais des choses bien gentilles, mais cela n'a rien à voir avec le sujet". Par conséquent, Jean-Baptiste envoie les messagers vers Jésus, pour Lui faire part de ses doutes, il n'est vraiment plus très sûr. On ne peut pas tomber dans l'image d'Epinal d'un Jean-Baptiste satisfait de sa mission, de ce qu'il a baptisé Jésus, annoncé la venue du Messie, et au repos. Non ! Lui pense que Jésus est en train de déchoir par rapport à la mission que lui, Jean, avait été chargé d'annoncer à son sujet, si tant est que c'était bien Jésus qui devait remplir cette mission, puisqu'il dit : "Est-ce qu'éven­tuellement, il ne faudrait pas en attendre un autre ?"

Jésus répond : "Allez raconter à Jean ce que vous voyez". Il ne dit pas à Jean : "Ne t'inquiète pas, tout va bien". Mais au contraire Jésus dit : "Les oeu­vres dont tu as entendu parler sont effectivement ce que je dois faire, et contente-toi de cela comme si­gne". Jésus ne réfute pas directement Jean-Baptiste en lui disant qu'il s'est trompé, mais en considérant les oeuvres du Christ il invite Jean à y réfléchir et à en tirer les conclusions, et rien de plus. Même à la fin, Il ajoute une petite réflexion qui, entre nous soit dit, n'est pas très aimable : "Heureux celui pour qui je ne serai pas occasion de scandale". C'est comme s'il disait à Jean : "Tu t'es fait un certain nombre d'idées sur la venue du Messie, Moi, Je te dis simplement ce que Je fais, et Je t'avertis amicalement, Je te dois bien cela, Je ne voudrais pas être pour toi, une occasion de scandale". Il n'y a de la part de Jésus aucune parole de réconfort, aucune assurance. C'est terrible ! C'est comme si Jésus laissait Jean-Baptiste croupir dans sa prison, non seulement avec le traitement des prison­niers, mais ce qui peut être plus grave, avec ses doutes et ses questions. "Tu as entendu parler de mes œuvres, c'est vrai, c'est tout ce que je peux te répondre."

Evidemment, ces souvenirs-là des deux grou­pes, les disciples de Jean d'un côté, les disciples de Jésus de l'autre, ont dû être recueillis très soigneuse­ment. Il faut bien avouer que ce n'était pas pour faire la clarté dans les esprits. Les disciples de Jean de­vaient continuer à dire : "Est-ce que c'est tellement certain que Jésus soit le Messie ? Notre maître dans les derniers temps de sa vie s'était vraiment demandé si Jésus était bien Celui qu'il avait annoncé ?" Et d'autre part, les disciples du Christ disaient : "Effecti­vement, notre Maître a bien répondu à Jean-Baptiste qu'il posait un certain nombre de signes qui ne coïn­cident pas avec son attente, cependant, ce sont bien là les signes du Royaume de Dieu".

A partir des données évangéliques, il est très difficile d'essayer de raccorder les deux personnages. En fait, l'évangile d'aujourd'hui nous dit une chose que je trouve terrible : celui qui a dit, voilà qu'il vient, au dernier moment de sa vie, il n'en est plus sûr du tout. Celui qui est parti au front la fleur au fusil, meurt deux jours avant l'armistice sans avoir jamais vu la victoire. Telle est la vie de Jean-Baptiste : il a vécu au bord du Royaume sans en avoir jamais bénéficié d'au­cun bienfait, sinon celui d'être enfermé dans la prison du roi Hérode, et de terminer sa vie en se demandant s'il n'a pas gâché sa vie en se mouillant pour un homme dont il a cru qu'il allait changer la face de l'univers. Etant chargé d'être celui qui devait l'annon­cer il aurait pu revendiquer quelque droit ou quelque mérite à être éclairé sur la situation, et l'on ne lui a rien dit du tout. Et remarquez-le bien, dans le même texte, Jésus clame son admiration pour Jean-Baptiste aux gens autour de lui : "Qu'êtes-vous allé voir au désert ? Un roseau agité par le vent ?" Qu'est-ce que cela veut dire ? Il y a déjà du La Fontaine chez Jéré­mie, le roseau plie mais ne rompt pas, c'est-à-dire que le roseau c'est Jean-Baptiste agité par la violence du vent d'Hérode qui va le tuer, mais Jean ne cédera pas. Jésus admire le courage de Jean-Baptiste face au roi qui va menacer sa vie. "Qu'êtes-vous allé voir au dé­sert ? Un homme habillé avec des vêtements précieux ?" Quelqu'un qui céderait à ses propres désirs, ou à ses propres recherches de confort ? Mais non, vous savez bien que Jean-Baptiste n'est pas de ce style-là. Il est vêtu d'une tunique de poils de chameau. Il a complètement maîtrisé ses désirs, il n'a jamais cédé devant les injonctions ou la violence des autres hom­mes. Il est absolument intègre du point de vue de sa mission, et vis-à-vis de lui-même. Seule solution : c'est un prophète. Et Jésus dit à ce moment-là : il est plus qu'un prophète puisqu'il m'a annoncé, et en même temps, Jésus ajoute (et je trouve que le traite­ment de douche écossaise est assez gratiné) : "Le plus grand des enfants des femmes, c'est Jean-Baptiste", c'est-à-dire, le plus grand dans le domaine de l'attente c'est Jean-Baptiste, mais "le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui". Quand on se racontait cela dans les communautés chrétiennes, on voulait dire : nous les chrétiens, entrés dans le mystère de la Pâque du Christ, nous sommes plus grands que lui. Dans cette Parole, Jésus établit claire­ment deux ordres : Jean-Baptiste est le plus grand dans l'ordre de l'attente du Royaume, mais quand on est dans le Royaume, même si on est un peu médiocre ou petit, on est plus grand que lui. Jésus introduit ici une coupure radicale qui coupe complètement l'herbe sous les pieds à toutes les prétentions de Jean-Baptiste d'esquisser le visage du Messie, Jésus dit : "Il l'a an­noncé, il a attendu, et c'est tout ".

Il y a en nous du Jean-Baptiste et de l'enfant du Royaume. C'est exactement notre situation aujour­d'hui. Chacun d'entre nous, nous en sommes certains par le baptême, chacun d'entre nous vit la grâce d'ap­partenir au Royaume ? C'est vrai, et à ce titre-là nous sommes plus grands que Jean-Baptiste. Nous savons, nous croyons que c'est Dieu Lui-même qui est venu et normalement, si on y croit, (même si ce n'est pas toujours facile), on sait à quoi l'on croit. On sait qu'on croit en Quelqu'un dont les oeuvres de miséricorde manifestent la Présence de Dieu Lui-même au milieu de sa création au milieu de son peuple. Mais en même temps, il faut bien le reconnaître, qui d'entre nous est capable d'imaginer le Royaume ? Qui d'entre nous est capable de dire son attente et son désir sinon sur le mode de ses propres attentes et de ses propres désirs ? Chacun d'entre nous se fait une représentation du Royaume à la mesure de ses demandes, de ses diffi­cultés personnelles, de ses besoins de consolation, du besoin de répondre à certains désirs intérieurs ou exté­rieurs. Nous sommes donc exactement entre les deux.

C'est pour cette raison qu'aujourd'hui, cet évangile a quelque chose de salutaire. Il ne renvoie pas Jean-Baptiste (pardonnez-moi le jeu de mots), définitivement dans les oubliettes, en fait, cette page d'évangile nous dit exactement la frontière par rapport à la venu du Royaume. C'est vrai que d'une certaine manière, il restera toujours en nous jusqu'à notre mort, du Jean-Baptiste, c'est-à-dire quelqu'un qui n'imagine pas la nouveauté du Royaume. Heureuse­ment, c'est vrai aussi qu'il y a en nous ce fils du Royaume qui a déjà reçu par le baptême, la plénitude des promesses. Mais ce serait une illusion que de croire que nous sommes totalement indépendants de la figure de Jean-Baptiste, et c'est pour cela que je pense qu'elle est restée si importante dans la commu­nauté primitive, parce quelle servait de barème et d'étalon. On ne pouvait mesurer la nouveauté du Royaume et la nouveauté de ce que le Christ avait apporté qu'en la comparant aux limites des attentes et des espérances du plus grand de tous les prophètes. Et aujourd'hui encore, nous n'avons pas d'autre manière de nous situer par rapport au Royaume de Dieu que d'essayer de comparer sans cesse notre question au Christ, et qui est parfois formulée avec les mêmes inquiétudes et les mêmes questionnements que ce qui agitait le cœur du Baptiste : "Es-Tu Celui qui doit venir". C'est vrai, si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous savons que nous sommes vraiment traversés par cette question, encore aujourd'hui, parce qu'on n'a pas tous les jours l'impression que le Christ vient dans nos vies, et c'est bien sûr qu'à certains mo­ments, on ne le voit pas du tout venir, mais en même temps, il y a les deux choses : à la fois l'attente, la mesure de notre désir, et sans cesse, qui nous tenaille, la nécessité de critiquer cela, de voir autrement, d'ac­cepter que Dieu vienne différemment de la manière dont nous l'aurions attendu et dont nous aurions fixé les termes de sa venue. C'est cela l'existence chré­tienne aujourd'hui.

 

 

AMEN

 

 
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