AU FIL DES HOMELIES

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ÉPOUSER NOTRE PROPRE CHAIR

Is 61, 1-2 + 10-11 ; 1 Th 5, 16-24 ; Jn 1, 6-8 + 19-28
Troisième dimanche de l'avent – Année B (15 décembre 2002)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Dans cet évangile, il y a deux paroles. La première parole est celle qui nous est donnée par les premières lignes. C'est une parole claire, immuable, totale : "Il y eut un homme envoyé de Dieu, son nom était Jean. Il vint pour témoigner, pour rendre témoignage à la lumière. Celui-ci n'était pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière". Voici quelque chose de précis, un texte qui est exactement au cœur du Prologue de saint Jean. Un texte qui parle de Jean, un homme, au cœur même de ce Prologue, dans lequel il est question du "Verbe qui était auprès de Dieu".

Ensuite, le temps, où les lignes du texte pas­sent, et nous rencontrons la deuxième parole, une parole plus floue, plus changeante, qui est celle de l'interrogation. Moi, quand on me demande "qui es-tu ?" je ne commence pas par nier, mais je commence par dire au moins comment je m'appelle. Ce qui est très étonnant, ici dans cette parole humaine, dans cette scène qui se passe au bord du Jourdain, c'est que Jean ne dit pas son nom. Il ne dit pas qui il est, ni d'où il vient, c'est-à-dire : "Je m'appelle Jean et mes parents sont …Elisabeth et Zacharie". Rien de cela. Unique­ment une parole dans laquelle il arrive à distinguer ce qu'il n'est pas (vous me direz que ce n'est déjà pas mal), et à savoir un petit peu ce qu'il fait : "Je crie, puis je baptise".

Je crois que ce fossé qui existe entre ce des­sein que Dieu a sur nous, qui nous semble si clair et précis, d'une part, et d'autre part la conscience que nous avons de nous-mêmes qui elle n'est pas toujours si précise, mais qui est plutôt floue, c'est cet écart à partir duquel je voudrais méditer avec vous aujour­d'hui.

Dans cet écart, nous vivons absolument toutes les situations possibles et imaginables avec Dieu. Quand Dieu nous donne un dessein et que nous ne savons pas qui nous sommes, il y a d'abord, pour faire le jeu des grandes familles, il y a d'abord la famille de ceux qui considèrent qu'ils n'ont rien à attendre, ni maintenant ni plus tard, puisque Dieu n'existe pas. Donc, "exit" la question du dessein que Dieu peut avoir sur nous puisque Dieu n'existe pas. Une autre catégorie regroupe ceux qui attendent quelque chose du dessein de Dieu, non pas ici-bas, mais pour après. C'est ce qui a frappé les lycéens quand on a regardé l'autre jour "Le festin de Babette", un film qui se passe au Danemark, en plein milieu protestant fin du dix-neuvième siècle, dans un pays aride et sec, que ce soit au niveau de la nourriture ou au niveau des rap­ports humains, et que font ces bons chrétiens ? Ils chantent, mais le Royaume de Dieu qu'ils chantent n'est absolument pas pour maintenant, il est nécessai­rement pour plus tard.

Un troisième catégorie qui va se placer par rapport au dessein de Dieu sur la question des actions. C'est le système "point Esso". Si vous accumulez des bonnes actions, vous vous préparerez ce qu'il faut pour votre vie future. Enfin, une dernière catégorie dans ce rapport entre Dieu et l'humanité, c'est celui qui me paraît être le rapport le plus évangélique, que vit saint Jean-Baptiste, c'est de considérer nos actions non pas par rapport au bien ou au mal pour gagner des points, pour le futur, mais de considérer nos actions par rapport à quelque chose qui ne peut jamais être sectionné : c'est la mort et la Résurrection. C'est la mort et la glorification. C'est ce duo qui pose le plus de problèmes dans nos vies. C'est vrai que cette articulation entre la mort et la Résurrection, entre la mort et la glorification, on le sent, on peut le visualiser, est de l'ordre d'une courbe ascendante. On va d'un "moins", vers un "plus", une sorte d'élévation. Mais en même temps c'est vrai que dans nos vies, nous considérons très souvent que nous ne partons jamais d'une mort-Résurrection, mais au contraire toujours de quelque chose de positif, une glorification, d'un acquit expérimental, affectif ou autre, et que la vie n'est qu'une succession de morts, de mort psychique, affective …etc … et comme chante "mon amie la rose", nous avons le sentiment d'être des roses sorties toutes belles au matin, et nous savons qu'au fur et à mesure que les heures passent, nous déclinons inexorablement vers la fin de notre vie.

Constat assez triste d'avoir renversé ce duo glorification et mort pour imaginer que tout le bien nous est déjà donné au départ et que notre vie consiste effectivement à accepter de laisser des petites morts à droite, à gauche. C'est ainsi que les rapports entre les époux commencent à s'user, et où la phrase qui tue arrive à un moment donné, même entre parents et enfants : "Après tous les sacrifices que j'ai fait pour toi je suis mort, je suis mort, je suis mort, j'attends la résurrection et ça n'arrive pas !" D'où l'envie d'aller voir ailleurs.

Ce qui est faux, c'est le schéma de départ, qui est de penser que le dessein de Dieu est précis et im­muable. Sur le fond, oui, le dessein de Dieu est im­muable. Au cœur du Prologue, tout homme, à l'image de Jean-Baptiste est connu par son nom et est appelé à vivre une vie de témoin, et cela dans le cœur de Dieu. Mais où le dessein de Dieu n'est pas immuable, c'est quant-aux modalités d'exécution de ce projet. Il fau­drait ici renverser le rapport, en nous rendant compte que c'est Dieu qui épouse toutes nos réalités, toutes nos faussetés, tous nos problèmes. Nous, nous som­mes (j'emploie un terme dont je ne sais pas s'il est à bon escient), nous sommes un "psycho-rigides" ! C'est-à-dire que nous avons notre schéma, nous avons nos idéaux en tête et nous considérons que tout soit rentrer dans le cadre. Une sorte de renversement de ce que nous croyions que Dieu était, comme une chape de plomb disant que nous devenions fils et filles de Dieu comme cela et pas autrement, mais, ce n'est pas du tout cela !

La vie de saint Jean-Baptiste est exactement à l'image de ce rapport entre le dessein de Dieu qui est immuable et ce dessein de Dieu qui propose quelque chose de précis à Jean-Baptiste, mais dont il ne com­prend pas encore les tenants et les aboutissants au début de sa vie. Le grand mérite de Jean-Baptiste est justement de s'ouvrir non seulement à Dieu, mais aussi à la réalité du monde. Il est celui qui accepte de mourir petit à petit. Sa première mort, c'est que quand vous êtes pratiquement au niveau du gourou, que vous avez des foules entières qui traversent le désert pour vous voir, que vous êtes considéré comme le Messie, quelle tentation de continuer. Et quand on lui de­mande : "Es-tu le Messie ?" il a le pain et le couteau pour dire : mais oui ! Et il est bien évident que tout le monde le croira. Mais Jean-Baptiste ne le fait pas. Deuxième mort, encore plus terrible, c'est comment un homme aussi total, aussi entier, finit par mourir d'une manière aussi stupide, une sorte de jouet, de marché entre un roi un peu lubrique, une jeune fille qui a le tort de bien danser, et une femme qui veut la peau, ou plutôt la tête de Jean-Baptiste. Il meurt comme véritable témoin d'une annonce théologique de la venue du Messie, d'accord, mais mourir dans des conditions pareilles … Mourir dans ces conditions est un chemin très difficile. En acceptant au fur et à me­sure de découvrir que ce qu'il savait dans sa tête :être témoin de Dieu, ne correspondait pas à ce qu'il pen­sait ou ce qu'il voulait, pas de strass, pas de paillettes, pas d'interview à la télévision, une mort solitaire, loin dans sa prison, rapide, efficace, une tête coupée, puis plus rien. Saint Jean-Baptiste est celui qui exactement à l'image de Dieu à découvert dans sa vie qu'il avait à épouser la réalité. Il y a d'autres mots plus simples : Jean-Baptiste est lucide par rapport à sa vie et au des­sein de Dieu. Un autre mot : Jean-Baptiste est hum­ble, mais de la vraie humilité, non pas l'humilité qui nous fait croire que nous ne savons jamais rien, mais la véritable humilité qui est de savoir ce que je suis, ni plus ni moins.

Je crois, frères et sœurs, dans cette question que nous nous posons très souvent de savoir si nous sommes au cœur du dessein de Dieu, une des répon­ses possible est effectivement de regarder notre vie à travers la mort et la Résurrection. Ce que Dieu nous demande, c'est de regarder avec lucidité, d'épouser véritablement notre humanité. Comment pourrions-nous éviter d'épouser notre humanité et la réalité des choses quand Dieu Lui-même l'a fait ? C'est seule­ment alors que nous serons véritablement, non seule­ment dans le cœur de Dieu quant-à son dessein, mais que nous aurons expérimenté ce que Dieu a Lui-même vécu, incarné dans la chair du Christ, ici sur terre.

Frères et sœurs, notre divinisation nous est donnée, elle est dans le dessein de Dieu. Ce qui nous pose problème, c'est d'en connaître les modalités, et c'est là que nous nous bloquons. La vie chrétienne est cette ascèse qui consiste à regarder, à contempler no­tre vie à travers la mort et la Résurrection du Christ, et comme le Christ Lui-même l'a fait, au moment de Noël, à épouser notre propre chair.

 

 

AMEN

 

 

 
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