AU FIL DES HOMELIES

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L’ÉNIGME DU CRI

Is 61, 1-2 + 10-11 ; 1 Th 5, 16-24 ; Jn 1, 6-8 + 19-28
Troisième dimanche de l'avent – Année B (11 décembre 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas ».

Frères et sœurs, avouons-le, pour la plupart d’entre nous, la figure de Jean-Baptiste est une figure énigmatique. Pourquoi l’évangile a-t-il parlé de Jean-Baptiste, alors que la seule chose qui nous intéresse comme disciples de Jésus, c’est de connaître le visage de Jésus ? Pourquoi les rapports entre Jésus et Jean-Baptiste ne sont-ils pas toujours d’une aménité et d’une clarté absolument extraordinaires ? Pourquoi n’est-il pas allé porter des oranges à Jean-Baptiste quand il était en prison ? Il y a une sorte de distance progressive entre les deux. On a bien l’impression, et je crois qu’on ne se trompe pas, qu’au moment du déclenchement des deux vocations, des deux appels, les choses n’ont pas été comprises très clairement. Il semble bien que Jean-Baptiste ait fait école, avec des disciples dont on retrouve encore la trace vers les années 55-60 dans la ville d’Éphèse. En effet, on trouve à Éphèse, des Johannites, cela veut donc dire des disciples de Jean qui recevaient un baptême d’eau et qui n’avaient jamais entendu parler de Jésus. Il y avait une petite communauté de disciples de Jean dans la deuxième génération, chrétienne. D’autre part, quelques documents nous laissent entendre qu’encore en 300 après Jésus-Christ, donc, sixième ou septième génération chrétienne, il y a encore des disciples de Jean-Baptiste dans l’actuelle Syrie.

C’est donc dire que Jean-Baptiste pouvait être compris comme un prophète, comme un rénovateur d’Israël, un homme qui lançait un mouvement de conversion, de retrouvaille d’identité de ceux qui acceptaient de se convertir. Par conséquent, lorsque Jésus va le voir, que signifiait ce baptême. Pour la première communauté, que signifiait le fait que Jésus reçoive un baptême ? Aujourd’hui, avec le recul du temps on sait que c’est parce que Jésus a voulu s’identifier avec les pécheurs. Je vous prie de croire que les pharisiens n’ont pas pensé à cela ! Dans la première communauté chrétienne, cela pouvait vouloir dire, que si Jésus a reçu le baptême de Jean, C’est parce qu’Il lui reconnaissait peut-être une certaine supériorité. Le dialogue que nous rapportent les synoptiques entre les deux est assez clair : Jean-Baptiste dit : moi, je crois que je ne peux pas trop te baptiser, et Jésus lui répond : "Laisse faire toute justice". C’est assez énigmatique. Au départ, il a dû y avoir une certaine rivalité, une certaine tension. Aujourd’hui évidemment, à vingt siècles de distance, tout cela est largement aplani, Jean-Baptiste est à sa place, il est le plus grand des enfants des hommes, et Jésus a lui aussi sa place, Il est bien au-delà des enfants des hommes, puisqu’il est le Fils de Dieu, donc, tout est clair. Mais sur le moment, cela a été difficile de se demander : pourquoi y a-t-il eu cet homme-là ? Et vous remarquerez que la communauté chrétienne qui aurait pu avoir tendance à gommer ces événements, car quand quelqu’un vous gêne ou fait trop de volume, c’est de ne pas en parler, c’est de la soustraire à l’influence des médias, or, la communauté a continué à en parler.

Cela veut donc dire que pour les chrétiens, le cas Jean-Baptiste était une véritable énigme. Mais comment essayer de résoudre cette question : pourquoi a-t-il fallu qu’il y ait un Jean-Baptiste ? Pour nous aujourd’hui : pourquoi y a-t-il eu Jésus ? c’est clair et simple, c’est le Sauveur. Mais, après tout, pourquoi avait-Il besoin de celui que précisément, après, pour essayer d’expliquer les choses, on a appelé le Précurseur ? C’est-à-dire en gros, au Moyen-Orient, celui qui court devant, en agitant les bras et en criant devant la personnalité importante : le roi, ou le messager du roi arrive, c’est un peu le bedeau, qui, dans les églises du dix-neuvième siècle, marchait en tête du prêtre, le "suisse", pour dire que les ministres arrivaient dans l’église pour la célébration du culte. C’est cela le précurseur, c’est celui qui court devant pour dire : attention, celui qui me suit, c’est un personnage important. Déjà là, c’est une reconnaissance du rôle de Jean-Baptiste, il ne sera jamais à la hauteur de Jésus, cependant, il a bien le droit d’exister dans la mesure où il a été celui qui a été au service de l’annonce de l’imminence de la présence du Messie.

La réflexion des premières communautés chrétiennes ne s’est pas arrêtée là. Elle est allée plus loin, et le petit passage que nous venons de lire aujourd’hui de l’évangile de saint Jean, de ce point de vue-là, est assez éclairant. Evidemment, comme vous le savez, l’évangile de saint Jean est sans doute le dernier évangile, et il a cette espèce de perspective extraordinaire qui consiste à relire tout le sens des événements qui se sont déroulés pendant ces années-là. On compare souvent Jean l’évangéliste à un aigle, justement à cause de ce regard perçant et perspicace qu’il pose sur les faits. Donc, Jean l’évangéliste a essayé de dire qui était vraiment Jean-Baptiste. Et, surprise ! il en a parlé dans le Prologue. Vous savez ce qu’est ce Prologue en saint Jean : c’est le moment où saint Jean situe son évangile par rapport à tout l’Ancien Testament, et notamment par rapport au livre de la Genèse. "Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, et la terre était informe et vide. Et Dieu dit que la lumière soit, et lumière fut", et saint Jean dit : "Au commencement était le Verbe et le Verbe était la lumière du monde". Saint Jean dit dans son Prologue : voici la nouvelle Genèse. Dès ce moment-là, on se met au garde-à-vous pour comprendre parce qu’on s’aperçoit que cela doit être extrêmement important et essentiel. C’est le moment où la seconde création commence. Or, la seconde création commence comment ? Celui qui est le Verbe, qui était dans le sein du Père, c’est-à-dire Celui qui connaissait à fond la vie intime de Dieu, vient de Dieu, le Verbe se fait chair, Il habite parmi nous, c’est ce qu’on verra dans le texte du jour de Noël.

Or, curieusement, avant l’Incarnation, avant de dire "le Verbe s’est fait chair", saint Jean écrit les deux petits versets que nous avons lu au début de l’évangile : "Parut un homme envoyé par Dieu (pas par le Verbe, pas par Jésus) son nom était Jean". Le personnage de Jean-Baptiste n’est pas du tout diminué, il est grandi à la mesure même de toute l’histoire du Salut, parce que précisément, dans ce Prologue on ne parle que de cinq personnes : le Père au commencement, le Fils, dans le sein du Père, ceux qui ont reçu l’Esprit et la vérité, donc, le Saint Esprit, Jean-Baptiste et Moïse. Dans le premier chapitre de saint Jean, on ne parle que des cinq personnes les plus essentielles de toute l’histoire du Salut : les trois personnes de la Trinité, Jean-Baptiste et Moïse. "Il y eut un homme envoyé par Dieu, son nom était Jean. Il était venu comme témoin pour rendre témoignage à la lumière". On va dire à ce moment-là que le personnage de Jean-Baptiste (c’est Jean l’évangéliste qui l’affirme), va rendre témoignage à la Lumière (et tenez-vous bien), "afin que tous croient par lui". Il y a là un coup de pouce extraordinaire, on explique que Jean-Baptiste n’a pas seulement comme la plupart du temps nous le pensons, un rôle pédagogique vis-à-vis des juifs pour leur dire : attention, je tire une sonnette d’alarme, le Messie arrive, mais c’est "afin que tous croient par lui". On découvre alors que Jean-Baptiste a un rôle universel. Peut-être que cela vous laisse froids, mais cela n’empêche que c’est essentiel. Il a un rôle essentiel pourquoi ? Parce qu’il désigne lui-même une étape nécessaire, incontournable comme on le dit aujourd’hui, indispensable pour pouvoir accéder au mystère de la révélation. Avant que le Verbe ne parle, avant que Jésus ne s’incarne, avant qu’il n’annonce le Royaume et ne l’accomplisse par sa mort et sa Résurrection, "parut un homme, il se nommait Jean, il rend témoignage de la lumière afin que tous croient par lui".

Qu’on le veuille ou non, chacun d’entre nous est dépendant, j’oserais dire débiteur de Jean-Baptiste, car si nous croyons aujourd’hui c’est parce qu’il y a eu le témoignage de Jean, et cela, non seulement dans le petit cercle des juifs de Galilée et de Judée qui venaient se faire baptiser, mais pour tout homme. Jean l’évangéliste se paie le luxe de dire de son homonyme, Jean-Baptiste, qu’il est beaucoup plus indispensable qu’on ne le croit. Il passe au-dessus de toutes les polémiques qu’il y a eu en les mettant l’un par rapport à l’autre, Jésus et Jean, en réalité, il a un rôle universel dans l’histoire du monde. On ne le dit pas très souvent. Si, il y en qui le disent, et ce sont les orthodoxes : quand ils représentent l’icône qui pour eux est la plus importante, l’icône de la supplication la Déisis, ils mettent au centre le Christ en Logos, en Verbe, en Parole, et d’un côté la vierge Marie, et de l’autre côté Jean-Baptiste. C’est reconnaître par là qu’il y a dans les enfants de l’humanité, deux personnes qui rendent le Salut universellement accessible, c’est la Vierge, et Jean-Baptiste. Je crains que nous n’ayons été délibérément féministes dans la tradition occidentale aux dépens de Jean-Baptiste. Je plaide pour la réhabilitation de Jean-Baptiste, malgré tout l’amour qu’on peut avoir pour la vierge Marie et qui est parfaitement légitime.

En réalité, Jean-Baptiste est très important. Mais que fait-il ? Quel est son rôle ? Jean l’évangéliste explique cela de façon fantastique. Il dit ceci : Jean-Baptiste a eu des ennuis parce qu’il a instauré une coutume qui ne se faisait pas vraiment à l’époque, il a baptisé. Comprenez-moi bien : il y avait des sectes juives qui pratiquaient le baptême, mais la plupart du temps, c’était eux-mêmes qui se trempaient dans la piscine et qui se versaient l’eau sur la tête. C’étaient des rites symboliques d’autopurification, mais jamais personne ne baptisait un autre. Avec Jean-Baptiste c’est la première fois qu’on pratique un baptême qui est donné. C’est l’invention de Jean-Baptiste. Evidemment, cela présupposait de la part de celui qui le pratiquait une sorte de prérogative et de rôle extraordinaire par lequel il se mettait un peu au-dessus des autres puisque c’était lui qui vous donnait le baptême, c’était lui qui faisait l’activité ministérielle, et vous, vous ne faisiez que recevoir. C’est d’ailleurs pour cela que dans la communauté primitive, c’était très gênant parce que Jésus avait reçu le baptême de Jean, et ainsi, d’une certaine manière, Il s’était peut-être soumis à cette autorité ministérielle de Jean-Baptiste qui l’avait baptisé. S’il avait de telles prérogatives, ce n’est pas étonnant qu’il ait eu un petit rapport d’inspection de police. Les pharisiens ont envoyé des émissaires pour lui demander par quelle autorité il pouvait faire de pareilles choses : "Qui es-tu pour faire cela ?" Et là, dans l’évangile de Jean que nous venons d’entendre, il a une réaction absolument extraordinaire, il répond : "Je ne suis rien du tout. Je ne suis ni le Messie, ni Élie qui devait revenir, ni le prophète. Je ne suis rien, rien, rien – Mais alors, qui es-tu ? - Je suis la voix ". Il n’a même pas dit : j’ai un message à vous apporter. Son témoignage, littéralement, c’est un cri. Il est comme un enfant qui, lorsqu’il a faim, n’a qu’un moyen, c’est de crier. C’est la voix. Jean-Baptiste va crier, et c’est la seule chose qu’il fera, c’est pour cela qu’on le représente toujours un peu hirsute, sauvage, hurlant, criant au milieu du désert. Et c’est très vrai, il n’a qu’une chose à faire : crier. Et crier pourquoi ? C’est la signification des cris : quand on crie, cela veut dire qu’il se passe quelque chose. Si vous entendez un cri en vous promenant le long d’une rivière ou d’un canal, c’est sans doute qu’il y a quelqu’un qui est en train de se noyer. Le cri, à un moment donné, c’est l’extrême urgence, il n’y a plus d’autre moyen, et c’est le seul moyen pour se faire entendre et dire qu’il se passe quelque chose.

Jean-Baptiste est le cri universel qui consiste à dire : attention, il y a quelque chose qui se passe. C’est ce cri qui éveille dans le cœur de chaque homme l’attention, la vigilance, l’éveil. Comme d’ailleurs, vous le remarquerez, lorsqu’on entend un cri inhabituel, inattendu, à ce moment-là, on dresse l’oreille, et l’on se pose la question pour savoir ce qui se passe. Tout le rôle de Jean-Baptiste est là. Après ce début d’enquête, il en dit un peu plus : "Je suis le cri qui dit : préparez la voie". Et il ajoute, "il y a quelqu’un au milieu de vous que vous ne connaissez pas et je ne suis pas digne de dénouer ses sandales". Donc, il dit : je ne suis rien, parce que je sais que pousser des cris, mais deuxièmement je vous dis aussi : il y a quelqu’un là que vous ne connaissez pas. C’est un message assez réduit. Mais cela suffit de pousser un cri, parce que précisément celui qui est là c’est le Messie, alors, cela vaut la peine.

C’est exactement cela le rôle de Jean-Baptiste. Je trouve que c’est très important pour nous car il y aura toujours cette dimension de Jean-Baptiste dans notre propre vie et dans la vie de l’Église, et c’est la raison pour laquelle c’est universel. Réfléchissez un instant : combien de fois notre manière d’essayer de dire notre être de chrétien échoue parce que nous voulons trop en dire. Et combien de fois notre manière d’être chrétien manifeste son véritable rôle simplement parce qu’on dit : attention, il y a quelqu’un. Il y a quelqu’un que nous ne connaissons pas ou que nous connaissons mal, mais il est là. Souvent, c’est le rôle de l’Église. L’Église, à certaines époques, a pu être complètement persécutée, complètement menacée dans son existence même, la seule manière dont elle a été vraiment l’Église, c’est de pousser un cri pour dire : Il est là ! Il est pourtant là. On le méconnaît, on le récuse, on ne l’accepte pas, et pourtant, Il est là. C’est la vocation de Jean-Baptiste. Et pour chacun d’entre nous, cette vocation est un peu à la portée de tout le monde. Cela demande beaucoup de courage, d’ailleurs pour Jean-Baptiste, cela se terminera en prison, mais cela demande simplement que par notre seule existence, par notre seul témoignage, par notre seul cri, nous puissions affirmer et manifester au cœur du monde que "Il est là". Notre propre existence est finalement un cri qui manifeste, qui alerte nos frères, pour dire que le Salut est là. Après, on explique, après, on développe, après on fait de la théologie et des sermons à saint Jean de Malte. Mais d’abord, Il est là. Et ça, c’est Jean-Baptiste.

Je crois que cela a deux conséquences pour nous. La première, c’est de nous ramener à une véritable humilité. On ne saura jamais dire ce qu’est exactement la présence du Salut. Nous, nous ne sommes pas le Verbe, même si nous sommes provençaux et méditerranéens, nous ne sommes pas uniquement voués à la parole, et la parole ne suffit pas. Il n’y a que Dieu qui peut manifester la parole en plénitude, mais nous pouvons être le cri. Nous pouvons être le cri d’alarme, nous pouvons être le cri qui témoigne et qui manifeste la présence de quelque chose qui nous dépasse. D’ailleurs, tout cri manifeste quelque chose qui nous dépasse : la menace de la mort, la menace d’un danger ou que sais-je encore. Et ensuite, dans cette humilité et cette simplicité, montrer ou manifester que notre manière d’être témoins, ce n’est pas de nous afficher supérieurs comme ceux qui en savent plus que d’autres, mais simplement comme ceux qui sont les veilleurs, les vigilants, ceux qui sont alertés, et ceux qui donnent l’alerte. Et au fond, c’est peut-être ce qu’il y a de plus urgent aujourd’hui dans notre monde.

 

AMEN

 

 

 

 
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