AU FIL DES HOMELIES

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LE QUATRIÈME REGISTRE

Is 35, 1-6a.10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
Troisième dimanche de l'avent – Année A (16 décembre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?" Frères et sœurs, c'est évident, même les plus grands mystiques, les plus grandes figures spirituelles, les plus grands saints, quand il s'agit de religion, se posent beaucoup de questions. Là où nous, la plupart du temps, nous pensons que la foi est à la mesure de l'aveuglement obstiné avec lequel on y croit, en réalité, vous venez de l'entendre, pour Jean-Baptiste, ce n'est pas vrai. La foi, l'expérience religieuse est-elle le lieu du doute, le lieu des problèmes, des difficultés ? Pour nous aider à réfléchir je voudrais repartir de notre situation d'hommes modernes.

Comme hommes du vingt-et-unième siècle, notre savoir, nos connaissances et nos convictions se répartissent en général sur trois domaines. Je prends les choses de façon approximatives, mais suffisamment suggestives. Le premier domaine concerne les choses dont est absolument sûr. C'est ce que l'on appelle la science. Demain matin, c'est sûr que le soleil va se lever et l'on sait à quelle heure il se lèvera. Il est certain que la planète se réchauffe, même si Monsieur Bush ne le comprend pas. Il est certain que tout corps plongé dans l'eau subit une poussée de bas en haut et qu'elle est égale au poids du volume d'eau déplacé. Ce sont des certitudes scientifiques et si l'on n'avait pas cela dans la vie pour nous orienter aujourd'hui, il n'y aurait pratiquement ni électricité, ni TGV, ni Airbus, ni quoique ce soit de tout cela, nous serions encore à l'âge de la cueillette et encore, les cueilleurs et chasseurs ont à peu près la certitude que les aurochs ou les mammouths ou les élans et les antilopes vont passer à telle saison. L'homme est habitué à un monde de certitude, on en a tous besoin, si on n'avait pas cela, on serait fous ! C'est le premier registre et il dure depuis déjà pas mal de temps même si on a beaucoup progressé dans le domaine.

Le deuxième registre c'est presque l'inverse : c'est la "presse people". Comment cela va-t-il se passer entre Cécilia et Nicolas Ier ? Comment les dernières vedettes vont-elle aménager leur vie et que vont-elles faire de leur argent ? Que va-t-il se passer pour Jonnhy Hallyday ? Tout cela c'est le "vingt heures", c'est la presse people, cela nous est en fait absolument égal, mais cela fait partie des choses qui font un certain nombre de variantes par rapport à la rigueur du mode scientifique. C'est vrai que lorsqu'on a travaillé sur des chiffres pour faire de la comptabilité ou du calcul sur l'énergie atomique pendant toute la journée, finalement, PPDA c'est une détente. Même s'il annonce des mauvaises nouvelles, comme disait le vieux curé quand un confrère allait le voir : racontez-moi des nouvelles, des fausses, des vraies, mais des nouvelles ! C'est un peu cela les médias, il n'y a pratiquement aucune certitude, c'est toujours des vérités très approximatives, cela fait rêver les foules. C'est la vérité de quatre sous. Mais elle existe et on en a besoin.

Le troisième registre c'est le plus compliqué. C'est le registre dans lequel on a absolument besoin de certitudes, et cependant, tout peut arriver.

Le troisième registre c'est : mon mari, ma femme et moi, nous sommes très heureux. Et un beau jour, je rentre et elle est partie avec les enfants. C'est de l'inouï, en fait, toute ma vie était basée sur la fidélité mutuelle qu'on se vouait l'un à l'autre, et tout d'un coup, ça craque. On n'est pas simplement ici dans le registre de l'affectif. On n'est pas dans la presse people, du moins, on n'a pas envie que cela passe dans cette presse-là. De fait, c'est un monde dans lequel la certitude est fondée sur des relations personnelles, et cependant, il y a une sorte de fragilité fondamentale qui fait que d'une manière ou d'une autre, on n'a pas de certitude, et l'on n'y peut rien.

On vit donc dans ces trois registres qui sont les plus marquants dans notre existence actuelle. Le premier, la science pose des questions, parce quelle veut avancer, chercher plus loin. Mais quand on a compris ce qu'est la table de multiplication on ne se pose plus de questions. C'est ce qui fait qu'on a franchi des étapes décisives dans le domaine du savoir. Dans le deuxième registre, on ne cherche pas vraiment les certitudes, on fait simplement de la revue de presse ou de la revue télé. Et dans le troisième registre, on veut des certitudes, mais on ne les trouve pas toujours. C'est un peu notre paysage mental contemporain.

Inutile de préciser que pour beaucoup de gens aujourd'hui, la religion est plutôt dans le domaine de la presse people. Que va encore faire le Dalaï Lama ? Que signifie cette dernière encyclique de Benoît XVI dont je ne comprends rien, finalement est-ce qu'elle va dans le sens du progrès ou pas ? La plupart d'entre nous cependant, je pense, mettent la religion dans le troisième registre qui est le domaine le plus profond, celui du sens de notre existence et de notre destinée.

Venons à Jean-Baptiste. Jean-Baptiste de ce point de vue-là est étonnamment moderne et pour comprendre l'évangile que nous avons entendu tout à l'heure, il faut effectivement transposer ces trois grands domaines de la connaissance et de la vie des hommes. Le premier pourrait laisser supposer que la science n'a aucune importance. Pourtant, si l'on réfléchit, pour Jean-Baptiste à quoi la science correspond-elle ? C'est la certitude quasi mathématique dans sa tête avec laquelle il annonçait la venue du Royaume de Dieu. Pour les anciens, dans le monde juif, ce qu'avait raconté la Thora, ce qu'avaient promis les prophètes, n'étaient pas de l'ordre de la discussion. C'était du scientifique pur et dur, bien plus scientifique et plus sûr que le théorème d'Archimède ou que la géométrie d'Euclide. C'était la certitude béton et Jean-Baptiste dans son ministère fait œuvre de savant : "attention, Dieu va venir, Il va envoyer quelqu'un et ce sera une catastrophe". Un peu ce qu'on lisait tout à l'heure dans le prophète Isaïe : "Prenez cœur, prenez courage, voici votre Dieu c'est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu". Pour Jean-Baptiste c'était la certitude scientifique fondamentale qui a animé tout son ministère. C'est pour cela qu'il a pris des conditions de prédication et de diffusion de son message les plus radicales possible, c'est-à-dire, s'exhiber dans un lieu absolument incongru, au désert, mais cependant près des gués, c'est-à-dire près des lieux de passage des grandes routes de la Palestine de l'époque. Jean-Baptiste est un homme qui veut partager ce message et ses certitudes avec tous ceux et celles qui veulent bien l'écouter. Pour Jean-Baptiste cette construction du monde qui est à sa fin et qui va s'écrouler parce que la vengeance de Dieu va tomber, engendre un discours terrorisant : "la cognée est à la racine des arbres, ce sera dramatique". Lui annonce ces catastrophes et il ne comprend sa mission que de ce point de vue-là. Nous, on pense qu'il y a des prouesses d'ascétisme, mais fondamentalement pour lui, l'annonce de la venue brutale du jour de Dieu, de l'envoyé de Dieu ou de quelqu'un qui va briser le fond de l'Histoire, pour lui, c'est l'évidence même. C'est son premier registre.

Le deuxième c'est celui dont on vient d'entendre parler dans l'évangile. Evidemment, à l'époque, il n'y a ni télévision, mais il devait y avoir des médias. Le pauvre Jean-Baptiste est dans sa prison et sans être relié à Internet, sans avoir de transistor, il apprend des choses au sujet de quelqu'un dont il a fait la connaissance et qui lui avait demandé le baptême alors que lui pensait que ce n'était pas nécessaire de le lui donner. On dit des quantités de choses à son sujet. On raconte qu'il réalise des choses prodigieuses, et surtout, on dit (dans d'autres passages de l'évangile c'est encore mentionné), on dit : maintenant il baptise aussi avec ses disciples. Jean-Baptiste se pose alors la question : moi j'avais fait le baptême dans un sens bien précis, toute la catastrophe scientifiquement prévue par les prophètes allait arriver, et ce petit jeune que j'ai initié à la pratique du baptême semble lui continuer tranquillement. On dit qu'il fait plus de disciples que ce pauvre Jean-Baptiste lui-même n'en a jamais fait durant toute sa vie. On lui assure qu'il a du succès parmi les foules. Evidemment, que veulent dire tous ces racontars ? Est-ce vrai ? n'est-ce pas vrai ?

Le troisième niveau c'est précisément celui qui n'était pas apparu chez Jean-Baptiste et que Jésus va essayer de lui expliquer. C'est la raison d'être de cet évangile. En effet, pour Jean-Baptiste au moment où il envoie ses émissaires vers Jésus pour poser la question, il y a deux possibilités. Ou bien le très haut niveau de la venue de Dieu certifiée par les prophètes, le grand niveau de la science théologique au plus haut point de son incandescence à cette époque-là et dont il était le représentant éminent. Ou bien, ce ne sont que des racontars et des inventions. Tout le reste ne tient pas la route !

Le doute de Jean-Baptiste est un peu le doute de quelqu'un qui se dit : celui qui est en train de prendre apparemment le relais, est-ce qu'il n'est pas en train de jouer avec le message que j'ai donné ? C'est plus que le doute, c'est le soupçon. Est-il possible, après ce que j'ai dit de se comporter comme il se comporte ? Moi, j'avais dit que tout allait s'écrouler, et le voilà qui raconte que cela ne va pas si mal, qu'on peut passer du bon temps à la table des pécheurs, que ce qu'on attend n'est pas si imminent que cela, qu'on guérit les gens, on ne les traite plus comme des pécheurs invétérés, qu'est-ce que cela veut dire ? Pour Jean-Baptiste, c'est le soupçon. Est-ce que ce Jésus n'est pas en train de jouer la vedette des médias ? N'est-il pas en train de défigurer et de déformer le message que j'avais essayé de faire passer et pour lequel j'ai été envoyé ? Je croyais que quand je l'avais baptisé, je lui faisais partager ce message.

Le doute de Jean-Baptiste, le soupçon de Jean-Baptiste, plus encore que le doute est quand même assez radical. C'est vraiment le doute sur la mission de celui pour lequel il avait cru qu'il pourrait être éventuellement celui qui vient après lui, mais en tout cas, celui qui marcherait bien droit dans la ligne des certitudes prophétiques et scientifiques de la venue brutale du Royaume. Or, pas du tout. A travers cette tension on perçoit la liberté extraordinaire d'attitude et de pensée de Jean-Baptiste, car lorsqu'il a été emprisonné, il n'a pas pensé avoir échoué, non, il a continué à attendre le Royaume. Il était persuadé lui aussi du fond de sa prison que ce en quoi il avait mis toute sa foi et sa conviction n'allait pas céder.

A ce moment-là, le Christ semble lui dire ceci: Jean-Baptiste tu as oublié un registre. C'est vrai que Dieu vient. Tu me soupçonnes peut-être de jouer le jeu des médias ? Ce n'est pas ça du tout. C'est beaucoup plus profond. Quand le Royaume de Dieu vient, il vient dans le registre de notre vie personnelle. Il vient pour un malade, pour un aveugle, pour un pauvre qui n'a plus d'espérance. Ici Jésus lui explique ce qu'est la venue du Royaume : non pas l'arrivée transcendante d'une réalité à laquelle on ne peut rien, mais la rencontre entre ce que Jean-Baptiste considérait comme les plus hautes vérités de la révélation et la réalisation concrète de la vie des pauvres gens qui étaient là et qui suivaient Jésus. Là où Jean-Baptiste n'avait pu dire qu'une chose : quand cela va se manifester, cela va tout casser, Jésus lui dit: attention, moi aussi je sais que quelque chose va se manifester, je suis bien placé pour le dire puisque j'en suis le médiateur. Mais quand cela se manifeste, c'est en gardant toute la puissance divine, mais cela ne se manifeste que dans les choses les plus humbles, et les plus simples de la vie des gens. A ce moment-là Jésus fait un lien que Jean-Baptiste n'avait jamais osé entre les deux registres : la théologie, les sciences et les savoirs prophétiques ne sont pas au-dessus de la tête des gens, ils entrent dans le cœur et la vie de ceux qui l'attendent. A ce moment-là cette venue du Royaume a tous les caractères contingents et imprévisibles dans notre vie de tous les jours. C'est vrai qu'un amour est fait pour être fidèle mais parfois ça casse ! il peut passer par des crises difficiles. C'est vrai que nous aussi dans notre foi, nous sommes appelés par cette réalité fondamentale : oui, Dieu est venu, oui Dieu s'est fait l'un des nôtres, oui, Dieu est venu à Bethléem, oui, Dieu a souffert notre mort. Mais où est-ce que cela se manifeste ? Si c'était simplement une sorte de théâtre au-dessus de nos têtes, où serait l'intérêt ? Mais ce que Jésus dit là de façon très consciente et révélatrice, c'est de dire que ce qui se passe actuellement c'est vraiment la venue de ce que Jean-Baptiste espérait, mais cette venue se fait dans les choses et les actes les plus humbles et les cœurs les plus humbles, ceux qui souffrent dans leur corps, ceux qui souffrent dans leur condition sociale, ceux qui souffrent dans leur âme. Alors Jésus peut dire : "Bienheureux celui pour qui je ne serai pas occasion de chute".

C'est pour cela aussi qu'à la fin, quand il dit aux gens : "qu'êtes-vous allés voir ?" Si je continue mon image, Jésus dit aux gens : vous n'êtes pas allés voir quelqu'un qui a laissé prendre les médias sur sa propre personne et sur son message. Jamais il ne s'est habillé comme les rois, jamais il n'a vécu dans un palais, jamais il n'a bluffé ! Il est toujours resté dans cette transcendance dangereuse et terrifiante de la venue de Dieu mais cependant lui, il a eu au moins le mérite de se poser la question. Il s'est posé la question à propos de moi : si vraiment le Royaume de Dieu doit venir, si quelque chose doit venir, comment cela peut-il nous arriver ? Jean-Baptiste n'a pas compris exactement. C'est ce que dit Jésus : "Bienheureux ceux qui ne tombent pas à cause de moi". C'est un avertissement à Jean en lui disant : attention, tu te trompes sur l'interprétation de mon ministère et de ma mission, mais bienheureux es-tu si tu comprends que petit à petit la véritable venue du Royaume se fait dans la réalité la plus simple et la plus profonde de chaque homme dans la vie qu'il mène, dans ses attentes, dans ses espérances, dans ses souffrances et dans ses échecs.

Jésus peut conclure : Jean-Baptiste jusqu'à maintenant n'a pas compris cela, c'est pour cela que celui qui maintenant le comprend fait déjà partie du Royaume des cieux, et il est plus grand que Jean-Baptiste. S'il y a un abîme entre Jean-Baptiste et ceux qui sont les disciples de Jésus, c'est bien celui-là : pour Jean-Baptiste il n'imagine même pas que la venue de Dieu peut prendre corps dans l'existence d'un peuple, ce qui est aujourd'hui l'Église, alors que ceux qui font partie du Royaume, leur seule conviction originale par rapport à Jean-Baptiste c'est le fait de croire que désormais cette espèce de grande promesse qui planait au-dessus des têtes est devenue le cœur même de leur vie, de leur espérance, de tout ce qu'ils éprouvent et de tout ce par quoi ils passent.

Quand nous fêtons Noël et c'est pour cela que nous nous y préparons avec la figure de Jean-Baptiste, non seulement comme un exemple, car là, il n'est pas tellement exemplaire, mais on montre plutôt qu'il n'a pas compris, mais en tout cas cela nous appelle et nous invite à nous mettre au véritable registre et au véritable régime. Si notre foi n'est pas quelque chose qui prend chair dans notre existence, le Royaume de Dieu ne viendra pas !

 

 

AMEN

 

 
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