AU FIL DES HOMELIES

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 L'OPACITÉ DE LA FOI

Is 35, 1-6a.10 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
Troisième dimanche de l'avent – Année A (12 décembre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière !

 

"Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?" Et cette autre question encore : "Qu'êtes-vous aller voir dans le désert ?"

Frères et sœurs, il y a toujours une chose qui me fait doucement sourire lorsque je parle avec des personnes qui se disent un petit peu croyantes, mais qui évidemment, ne lèveraient pas le petit doigt pour faire un acte un petit peu plus difficile ou qui sort de l'ordinaire, et qui lorsqu'il s'agit de juger la situation actuelle, l'Église, les curés, les pédophiles etc … disent : évidemment, si l'on avait vécu au temps du Christ, cela serait tellement plus facile de croire en lui. Au fond, cette excuse est bien confortable puisque précisément on n'est plus à l'époque du Christ, cette excuse est merveilleuse. Cela veut dire simplement : vous n'avez pas su rester à la hauteur de l'évangile que votre Maître a annoncé, l'Église s'est institutionnalisée, et finalement, la Bonne Nouvelle, l'évangile, est devenu tellement opaque que maintenant, on n'y comprend plus rien. C'est trop compliqué, il y a des tas de règles juridiques, liturgiques, dogmatiques, morales, etc … donc, vous avez complètement bouclé le caractère originaire et pur de l'évangile à sa naissance, et j'ai une bonne excuse pour ne pas trop croire, ou en tout cas ne pas beaucoup me casser la tête sur les questions religieuses.

Les personnes qui font cette objection-là, comme je dis, c'est une objection de paresseux. Ils ne se rendent pas compte la plupart du temps que s'ils avaient été à l'époque de Jésus, cela aurait été infiniment plus difficile. Aujourd'hui, même s'il y a des obscurités et des difficultés, il y a une sorte de recul qui fait que l'on sait à peu près à quel saint se vouer, on sait ce qui est important, on sait que Jésus-Christ est Fils de Dieu venu dans la chair pour nous sauver, mort le vendredi saint ressuscité le jour de Pâques pour nous communiquer la vie éternelle, tout cela, c'est bien clair et net. Mais quand on entend l'évangile d'aujourd'hui, le moins qu'on puisse dire c'est que ce n'était pas clair du tout !

Pour que celui qu'on peut considérer comme une des têtes pensantes du mouvement de renouveau spirituel d'Israël à l'époque de Jésus, Jean-Baptiste, du fond de sa prison, alors que lui s'était vraiment engagé totalement dans l'annonce du Royaume qui vient, pour qu'il soit traversé d'un tel doute, qu'il envoie des émissaires pour demander à Jésus s'il est vraiment celui qui doit venir, si donc une des plus grandes figures spirituelles de l'époque a des doutes au sujet de Jésus,vous pensez bien que l'interlocuteur qui me dit : si j'avais vécu au temps de Jésus, j'aurais cru beaucoup plus facilement, on a envie de lui répondre : mon petit ami, faites l'exercice. Si tu es plus savant, si tu es plus intelligent, et si tu as plus de discernement spirituel que Jean-Baptiste, vas-y, explique-nous ? Si tu veux, on t'élit pape tout de suite.

Vous voyez, nous sommes servis par l'épuration tranquille et paisible de la foi petit à petit au fil des siècles qui fait que le portrait et les traits saillants de notre Credo ont pu apparaître. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce n'est pas une œuvre d'opacité, mais une œuvre de clarification, mais cela ne retire rien à la difficulté de la source et des origines. Les gens de l'époque, Jean-Baptiste en tête, et lui peut-être encore plus que les autres, se demandaient de Jésus : "Est-ce que tu es celui qui doit venir ?" D'ailleurs, je crois que Jésus joue sur ce tableau. A plusieurs reprises et notamment dans la suite de la réflexion que nous venons d'entendre, quand Jésus dit aux foules qui sont là après le départ des envoyés de Jean, et qui vont apporter la réponse : "Les sourds entendent, les muets parlent." Jésus dit : "Qu'êtes-vous aller voir au désert ?" Jésus leur demande donc : je ne vous demande pas d'interpréter qui je suis, je vous laisse pour l'instant le temps de réfléchir, mais Jean-Baptiste qui est maintenant en prison pour avoir annoncé le Royaume de façon un peu véhémente, que pensez-vous qu'il soit ? Quelles sont vos idées sur ce sujet ? Les gens n'ont aucune idée c'est Jésus qui est obligé de leur expliquer un certain nombre des fantasmes, ou des interprétations plus ou moins imaginatives que les gens portent dans leur tête.

Cette idée apparemment toute simple et toute bête, que lorsque vous avez le nez collé sur l'événement religieux à sa source et à son origine, tout est clair, tout est simple, et tout est lumineux, et normalement, tout devrait couler de source, et l'évangile lui-même est bien placé pour nous rappeler que cela ne marche pas comme ça. Au temps même de Jésus, et cela a duré un certain temps, il y avait des gens qui pensaient que Jean-Baptiste avait un rôle absolument décisif parce qu'il était mort d'une mort beaucoup plus honorable que celle de Jésus. C'est quand même mieux d'être décapité par Hérode que de subir le supplice le plus infâme de la croix. Donc on nous montre à ce moment-là que véritablement, dans les premières communautés, chez les premiers disciples, l'affrontement entre les johannites qu'on retrouve encore vingt ou trente ans plus tard à Éphèse, il y a toujours des interrogations sur le fait de savoir qui était Jean, qui était Jésus. Tous ces braves gens qui croient que la foi vous tombe dessus simplement parce que vous êtes les témoins heureux et chanceux de quelque chose que les autres ne verront jamais, ils se trompent. La foi est née dans l'obscurité, dans l'opacité d'événements historiques qu'il était extrêmement difficile d'interpréter. Et Jésus ne facilite pas tout à fait le travail. Il aurait très bien pu dire à ses disciples : je vous le dis entre nous mais gardez-le pour vous jusqu'après la résurrection, je suis le Fils de Dieu, je connais très très bien le Saint Esprit, Dieu c'est mon Père. Il ne l'a pas fait, il n'a pas parlé aussi clairement que cela. Il n'a pratiquement jamais parlé de lui. Chaque fois qu'il parlait de lui, et ce n'était pas un pluriel de majesté, il disait "le Fils de l'Homme", ce qui pouvait s'interpréter à l'époque comme "je" tout simplement, cela voulait dire "moi" dit à la troisième personne. Quand il expliquait ce qu'il était venu faire, il ne parlait jamais de lui, il disait toujours : le Royaume de Dieu, le Royaume des cieux. Il ne parlait pas de lui. La foi ce n'est pas si évident. Ce n'est pas simplement la photographie de l'événement parce qu'on a le nez collé dessus, ce n'est pas vrai, c'est faux.

Je voudrais en tirer une petite conclusion et qui peut être très importante. Ce texte de l'évangile est extrêmement moderne. Les envoyés de Jean, et Jean lui-même, les témoins qui sont autour de Jésus, tous sont très intéressés par la religion. S'ils avaient vécu aujourd'hui, ils achèteraient tous "Le monde des religions" tous les mois. C'est exactement ce public, des gens pour qui la religion est une chose très intéressante. Comme a dit une famille un jour, qui avait invité un frère pour préparer le mariage et pour se mettre bien avec le curé qui allait célébrer le mariage : "Mon père, parlez-nous du sacré". C'était tout à fait gentil mais un peu mondain.

Ici, c'est cela le problème auquel on est confronté. La religion a toujours passionné tout le monde. Qui ne serait pas passionné par l'idée qu'il existe au-delà de ce monde des réalités invisibles à qui l'on prête le pouvoir d'agir dans ce monde ? Qui n'a pas été interrogé par le fait qu'au moment de la mort je quitte ce monde, et je vais partir où ? De l'autre côté ? Qu'est-ce qui va m'arriver là-haut ? Évidemment on peut boucher les trous avec des tas de représentations. Au fond, que fait l'évangile ? il fait un travail de sape. Pourquoi ? Parce que le fond même de nos réactions vis-à-vis du domaine du religieux, du sacré, c'est le lieu le plus difficile, le plus troublé de la projection de toutes nos attentes, de tous nos désirs et de tous nos espoirs. C'est vrai et l'on peut encore s'en rendre compte aujourd'hui, il est facile de vendre du religieux. Ca marche à tous les coups. Il y a toujours une petite bande de gogos qui est prête à marcher !

Le monde du religieux est par définition le monde le plus opaque, mais attention, ce n'est pas ce qui est en face qui est opaque, c'est ce qu'on cultive à l'intérieur de soi-même. Ce sont tous ces moments de projections, d'idéals, de rêves, d'attentes, de mécontentements, d'insatisfactions. Et tout cela, on le reprend, on le pétrit, on le malaxe et on en fait ce qu'on estime devoir être la vraie religion. D'une certaine manière, vous l'aurez remarqué, il y a beaucoup de gens qui raisonnent sur les problèmes religieux en termes de "il n'y a k" : Si j'étais Dieu, le monde ne serait pas fait comme ça. Si j'étais Dieu, je n'aurais pas fait que mon copain perde sa grand-mère.

Une grande critique au dix-neuvième siècle par un certain nombre de philosophes dont on ne connaît pas toujours les motivations, mais sur le fond du discours, il n'y avait pas que des erreurs, cette critique disait que la religion, finalement, était le lieu d'une sorte d'évasion hors du monde à travers ses propres rêves et son imaginaire. C'est un peu ce qui se passe dans l'évangile. Jean-Baptiste très certainement n'attendait pas exactement le Royaume dans la figure qu'il a pris en la figure de Jésus de Nazareth. Sans doute que lorsqu'on entend d'autres parole de Jean qui dit : faites très attention, Dieu arrive, il tient la pelle à vanner, il va balayer tout cela, il et comme le feu qui va tout détruire, il est certain que cela ne correspond pas à ce bon rabbi de Galilée qui va manger avec des pécheurs, et qui pardonne les péchés des prostituées. C'est pour cela que du fond de sa prison il envoie des messagers. C'est parce que d'une certaine manière, il est déçu, et Jésus lui dit une chose très simple : "Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi". C'est-à-dire, heureux celui qui n'essaiera pas de me transformer ou de me juger à la mesure de ses rêves, mais heureux celui qui acceptera humblement de reconnaître ce que je fais : les aveugles voient, les sourds entendent, les muets parlent.

Vous voyez frères et sœurs, cet évangile et le personnage de Jean-Baptiste sont très bien placés juste avant Noël. C'est un chapitre de la critique du comportement religieux du plus ancien au plus moderne, comme une sorte de projection hors de soi de tous les rêves et de toutes les attentes qui sont les nôtres. Jésus nous dit de regarder d'abord l'Histoire. Il dit à Jean-Baptiste : regarde ce qui se passe autour de moi. Et aux gens qui étaient là, il dit : qu'attendiez-vous dans la figure de Jean-Baptiste ? Un homme qui déploie la puissance comme les rois et les puissants ? Vous attendiez quoi ? En réalité, vous n'avez pas compris. Vous n'aviez qu'une seule chose à voir en Jean-Baptiste, une voix qui appelle, un cri qui est lancé dans le désert.

Evidemment, c'est tout le paradoxe de la foi. C'est d'arriver à accepter, et comment pourrions-nous y arriver par nos seules forces humaines, arriver à voir dans ce prophète un peu violent du désert qu'était Jean-Baptiste, la plus grande prophétie de l'Ancien Testament et à voir dans le Sauveur crucifié celui qui vient apporter la vie au monde ? Mais c'est cela. Si Noël peut encore avoir un sens aujourd'hui, c'est un sens un peu dément qui consiste à nous dire : croire, être croyant, être chrétien, ce n'est pas simplement essayer de rêver sa religion. C'est d'accepter que ce soit Dieu lui-même, que ce soient ses messagers, ses prophètes et le Fils de Dieu lui-même qui viennent façonner dans notre cœur la véritable attitude de croyant. Ce travail ne se fera que dans l'histoire de nos propres existences, que dans l'histoire de notre propre recherches, que dans l'histoire du tissu de tout ce que nous partageons avec nos frères ici-bas pour qu'ensuite ce lieu même d'émergence, d'apparition puisse devenir un jour la manifestation du Royaume de Dieu et la véritable expérience de notre salut.

 

 

AMEN

 

 

 
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