AU FIL DES HOMELIES

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MILLE QUESTIONS NE FONT PAS UN DOUTE

Is 61, 1-2 + 10-11 ; 1 Th 5, 16-24 ; Jn 1, 6-8 + 19-28
Troisième dimanche de l'avent – Année B (14 décembre 2014)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


« Qui es-tu, que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés ? » (Jean 1, 22)

F

rères et sœurs, il vous est sans doute arrivé de voir ces scènes un peu cocasses dans le hall d’arrivée des aéroports. Vous avez toute une foule de gens qui eux ont les yeux braqués sur ceux qui sortent au compte-goutte après les contrôles d’identité et la récupération des bagages, après un vol qui a toujours un peu de retard. Collés aux barrières de sécurité, il y a là ceux qui connaissent bien le visage de ceux qu’ils attendent. Donc, leur propre visage est déjà tout à fait illuminé, ils savent très bien que c’est la grand-mère qui débarque avec tous les cadeaux pour Noël. Mais en même temps il y a toujours deux ou trois personnes avec une feuille A4 qui indique Service commercial Eurocopter ou MTS electronics, etc.  Ces derniers ont en général une tête où l’ont sent une certaine attente (avec parfois beaucoup d’impatience), mais en réalité ce n’est pas l’enthousiasme parce qu’ils sont là en service commandé, ils ne savent absolument pas qui va sortir de la cage de verre, s’ils vont tomber sur quelqu’un de sympathique ou quelqu’un qui fait la tête parce que l’avion a été secoué par le Mistral. C’est donc cette situation bizarre, cocasse, de la rencontre provoquée entre deux personnes ou deux groupes de personnes, peu importe, qui ne se connaissent pas et il faut quand même d’une façon ou d’une autre qu’ils se reconnaissent et s’identifient, pour qu’ils puissent ensuite poursuivre l’œuvre ou le programme de travail qu’ils ont à accomplir en commun.

De nos jours, avec les panneaux et les crayons feutres c’est très facile de se retrouver entre inconnus, mais à l’époque de Jean-Baptiste, le processus était nettement plus complexe. En fait imaginez Jean-Baptiste au milieu d’une foule qui ne s’intéresse qu’à lui et à sa prédication, et pourtant il tient un panneau « Jésus le Messie » et il attend ... Il attend effectivement que Jésus arrive pour proclamer la nouveauté d’un événement qu’il ne comprend probablement pas lui-même. Et quand il dit : « quelqu’un que vous ne connaissez pas », il faut sous-entendre que lui-même probablement ne le connaît pas davantage. On a beau dire qu’ils étaient cousins, à cette époque-là, on n’allait pas voir les cousins tous les sabbats et on ne se retrouvait pas nécessairement en famille dans le Temple toutes les années à la fête de Noël ... Parenté peut-être, mais sûrement pas au point d’avoir eu une enfance commune. C’est vrai que c’était un topos classique dans les peintures du XVIIème siècle de mettre Jésus et Jean-Baptiste jouant ensemble avec un agneau (comme on le voit chez nous dans la chapelle du Saint-Sacrement), mais vous le savez bien : c’est une version soft et pédagogique de la prophétie. Mais à l’époque la vie était bien plus rude, parce que chacun avait son travail et ses occupations, la famille de Jésus à Nazareth et et celle de Jean à 90 km au sud dans les collines autour de Jérusalem. Par conséquent, ils ne se connaissaient pas nécessairement. Donc en fait, Jean-Baptiste est là, il attend, sans trop savoir qui doit venir.

Par ailleurs, il est important de constater que ce Jean, le « baptiseur » est en rupture avec les bonnes vieilles traditions de la religion juive. D’abord, il est en rupture avec son vrai « métier » : en effet, si Jean-Baptiste, comme il est probable d’après les textes, est un enfant venu sur le tard, donc qu’il est fils unique, puisqu’il est un garçon, il doit automatiquement devenir prêtre au Temple de Jérusalem : il n’y coupait pas, une telle orientation professionnelle était héréditaire et contraignante. Par conséquent déjà, voilà déjà Jean-Baptiste suspecté dans sa mission, puisque précisément il rompt avec cet honneur que constituait l’exercice du sacerdoce : s’il s’en était tenu là, cela lui aurait simplifié la vie, il n’aurait pas terminé ses derniers mois dans les geôles d’Hérode à la forteresse de Machéronte. C’est pourquoi d’ailleurs probablement il doit répondre à une délégation officielle descendue de Jérusalem : on ce demande qui est ce marginal qui devrait normalement venir accomplir son service sacerdotal au Temple dans la classe d’Abiyya, et qui n’y va pas ? Il est un déserteur du Temple ! Ce n’est donc pas sans importance !

Deuxièmement, il est en rupture parce qu’il invente un rite : et c’est probablement pire ! Car nous, nous avons l’habitude de penser que le baptême est un rite inventé et mis au point par Jésus : mais c’est inexact ! C’est pour cela d’ailleurs que jean a reçu le surnom de son invention « Jean le Baptiste », mais on ne dit jamais dans l’Evangile « Jésus le Baptiste ». C’est parce que le fait de créer un rite par lequel un prédicateur, de sa propre autorité, invite les autres à une démarche religieuse de conversion, une telle innovation rituelle ne va pas de soi. Auparavant, il y avait de nombreux rites de purification : mais on se plongeait soi-même dans un bassin ou une piscine, comme à Qumran où on a rencontré des installations de piscines avec pédiluves et tout ce qui va avec, alimentées par un système de retenue d’eau en plein désert qui était absolument génial. Ici, Jean Baptiste propose une variante totalement inédite par rapport à ce que l’on sait par les découvertes de Qumran ; à Qumran on se baptisait soi-même, on ne se faisait pas baptiser, on se purifiait soi-même, c’est-à-dire que le rite était une auto-purification, sans avoir recours à un autre membre de la communauté. On pouvait donc montrer sa bonne volonté pour être en plein accord avec Dieu en se plongeant soi-même dans l’eau de la piscine, et en ressortir pour participer au repas communautaire. En tout état de cause, on n’avait pas besoin de quelqu’un d’autre.

Jean-Baptiste propose un schéma presqu’inversé, un rite dans lequel il se donne une autorité pour pouvoir dire à quelqu’un : « je te baptise en vue du pardon de tes péchés, pour qu’ils soient ensuite pardonnés et que tu  puisse affronter le grand jour de la colère de Dieu ». Là encore le sens du rite est étonnant car c’est à propos du baptême donné par Jean que l’on rencontre pour la première l’expression « pour la rémission des péchés ». La plupart du temps, notre subconscient catholique l’ignore parce qu’on se dit qu’il n’y a que Jésus qui peut pardonner les péchés, ce qui est vrai d’ailleurs. Si donc cela fit scandale lorsque Jésus pardonnait les péchés à certains malades, vous imaginez ce que cela pouvait faire dans le cas d’un homme qui envisageait la question à travers un rite qu’il proposait comme nouveau et mis au point par lui ; pour Jean-Baptiste, ce ne devait pas lui faciliter la vie.

Jean-Baptiste n’était pas un juif pratiquant : il faut plutôt l’imaginer comme un marginal de la religion juive, un prophète hors cadre. Qu’est-ce qu’il faisait là, dans cet endroit sauvage des bords du Jourdain ? D’où l’intervention des autorités juives qui cherchent à tirer l’affaire au clair : contrôle de faciès et d’exercice légal de la religion. Et je n’ai pas parler de son vêtement des plus bizarres, poil de chameau, à l’époque c’était assez mal vu, plus personne ne s’habillait plus de cette façon…Bref, Jean est hors catégorie sur toute la ligne.

Mais il y a pire que cette marginalisation sociale : c’est, pour ainsi dire, le doute qu’il éprouve à propos de sa mission : il est comme frappé d’un doute sur ce qu’il est ou ce qu’il doit être, comme nous le révèle l’interrogatoire qui nous est rapporté dans le passage d’évangile aujourd’hui. En effet, toutes les hypothèses qu’on lui propose pour qu’il décline une certaine identité, il les renie toutes. Le découpage de l’Evangile de Jean tel que nous l’avons lu aujourd’hui est légèrement adapté, pour que ce doute soit mis en évidence : dès le début, Jean qui dit : « Il n’était pas la lumière, mais il venait témoigner en faveur de la Lumière » : que sait-on de Jean ? « Il n’était pas la lumière ». Et puis les enquêteurs du Temple l’interrogent : « Est-ce que tu es Elie ? – Non, je ne suis pas Elie ». « Est-ce que tu es le grand prophète ? » Toutes ces questions rentrent dans les catégories classiques de ce qu’on appelait l’attente messianique en Israël. Or Jean répond très fermement : « Non, je ne suis pas le grand prophète ». Pour finir, on lui demande : « Qui es-tu ? » Et de façon très déroutante, il répond : « Je suis la voix ». Il est la voix d’un cri. Façon étonnante de se définir, car la spécificité de l’homme, c’est quand même la parole. Être homme, c’est utiliser le langage articulé et ne pas se contenter des cris si élaborés soient-ils. Certes, on peut utiliser la voix pour s’exprimer ; on peut aussi utiliser des signes écrits, ou on peut faire des mimiques et des gestes comme dans le cas du langage des sourds. Mais Jean n’est que la voix : il est un cri et ne fait que crier.

C’est d’ailleurs un peu l’idée qu’on a de Jean-Baptiste : il est la voix qui crie dans le désert ; quand on se met à crier dans le désert, c’est le signe que tout va mal, car normalement on garde ses forces pour autre chose. On a aussi gardé de lui cette expression qu’il prêchait dans le désert, ce qui est assez paradoxal. Vous mesurez mieux maintenant la complexité du personnage : plus on essaie de savoir qui il est, plus lui-même essaie de savoir qui il est, et plus le caractère unique et atypique du personnage nous échappe : rien dans la tradition prophétique ne correspond à sa personnalité, comme si le rôle qu’il avait, celui d’annoncer la venue du Christ, – ce rôle de précurseur, de celui qui marche en avant, et qu’on représente sur les icônes comme un ange avec ses grandes ailes –, n’avait aucun équivalent dans l’expérience religieuse d’Israël. Et notez que cette originalité et le doute qu’elle génère en lui sur sa propre identité continueront à le travailler jusqu’au séjour en prison : quand il aura été arrêté par Hérode, et qu’il enverra à son tour, des messagers auprès de Jésus, il lui fera demander : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? », on peut y voir la formulation assez radicale d’un doute terrible. Jusque là, Jean-Baptiste se raccrochait désespérément à la conviction d’avoir à annoncer Celui qui vient. Il a pensé que c’était Jésus, et l’a désigné à la foule. Mais sur la fin de sa vie, en captivité, il fait comme un retour sur lui-même et sur sa mission et se dit : ce n’est pas sûr, finalement ce n’est pas sûr ! Jésus est-il bien celui que je devais annoncer ? C’est donc à la fois un doute sur Jésus, mais également un doute sur sa propre mission. Avait-il vraiment répondu à l’appel de Dieu ? Avait-il obéi véritablement à la mission qui lui avait été confiée ou bien ne s’était il pas trompé sur le personnage de Jésus dont la manière de faire ne correspondait pas exactement à ce qu’il attendait ? Et la réponse de Jésus à la question de Jean d’ailleurs n’est pas tout à fait satisfaisante car il ne donne pas beaucoup d’explica-tions. Jésus lui dit de façon un peu sèche : « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ! », d’un air de dire : « Tu as intérêt à garder la ligne, même si ma façon d’annoncer le Royaume ne correspond pas exactement aux idées que tu avais à mon sujet ! » Jésus ne lui donne pas davantage de précisions.

Vous allez dire que cette présentation du personnage de Jean est décourageante. Non, je la crois au contraire très importante pour nous aujourd’hui, et je voudrais vous dire pourquoi. L’énigme personnelle de Jean-Baptiste nous apprend une chose fondamentale pour nous chrétiens : notre foi n’est pas un prête-nom d’identité. Si nous considérons que notre foi aurait le rôle d’une couverture qui nous donne une identité et la protège, en fait, nous serions dans l’erreur. Ça ne signifie pas dire qu’il faut vivre dans le désespoir permanent, faute de savoir qui on est, ne traduisons pas trop vite l’évangile en termes psychologiques. Mais du point de notre être vis-à-vis de Dieu, il ne faut pas penser que notre foi serait comme un argument positif qui nous permettrait de déclarer que nous avons acquis une identité nouvelle et définitive, dans le genre : « ça y est, maintenant je sais qui je suis et je n’aurai plus de problème pour savoir ce que je dois être et ce que je dois faire ». On a trop joué là-dessus.

Si la foi était purement et simplement le fait de ne plus se poser de questions, le fait de ne plus chercher, parce que j’ai reçu toutes les solutions : si vraiment, c’était ça la foi, elle ne serait rien d’autre que l’éteignoir de notre humanité. Elle nous figerait comme dans un moule, dans une immuable et inoxydable identité. Or précisément, il n’en est rien et c’est pour cela que nous pouvons trouver dans la figure de Jean le Baptiste, figure si grande et si belle, celle d’un homme qui se sait investi d’ une mission, une référence concernant notre propre itinéraire de croyants : plus il avance sur le chemin de son appel et de sa mission, plus il se sent rongé de questions. Non seulement lui-même est rongé de questions mais les autres lui en posent, approfondissant davantage encore l’abîme auquel il doit faire face. Et pourtant,  rongé par ses propres questions et par celles que les autres lui posent sur sa propre identité, il continue. Et il ne lâchera rien.

Il s’agit là d’un itinéraire de foi extraordinaire que nous offre le Nouveau Testament. Il est le plus grand des prophètes, et il n’a vraiment pu le dire : il se posait trop de questions là-dessus, pour pouvoir faire le tour de sa propre personnalité. Il est effectivement cet Élie qui devait revenir comme Jésus l’a dit plus tard. Il  est vraiment celui qui a témoigné en faveur de la Lumière, et cependant, ce témoignage ne lui a donné aucune sécurité, aucune illumination sur le sens de sa prédication et de sa mission. Il a accepté qu’une mission lui soit donnée, la tâche de creuser en lui les questions les plus essentielles, c’est-à-dire : quel est le sens de l’appel que j’ai reçu de Dieu ?

Je voudrais conclure par une phrase d’un cardinal de la fin du XIXème siècle qui s’était converti de l’anglicanisme au catholicisme, – je veux parler du cardinal John Henry Newman. C’est une citation que je cite très volontiers, surtout à l’intention de ceux qui sont rongés par la question de savoir s’ils répondent vraiment à la vocation qu’ils ont reçue. Retenez-la bien, car elle peut vous servir de guide tout au long de votre vie de croyants. Newman disait simplement ceci : « Mille questions ne font pas un doute ». Je connais peu de sentences aussi libératrices que celle-la. Être croyant, c’est se poser mille questions, mais ça ne fait pas un doute. Car le doute est une attitude de distance par laquelle on a décidé de ne plus se poser da question, car on a fini par désespérer d’atteindre la réalité dans sa profondeur et sa beauté. Le prototype du doute contemporain, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’agnosticisme. Dieu ? Peut-être ben qu’oui, peut-être ben qu’non ! L’agnosticisme, c’est l’esprit normand par excellence, je ne m’engage pas, je ne veux pas le savoir, on verra bien. En fait, ça, l’agnosticisme : je n’ai plus besoin ni de choisir ni d’affirmer, le doute a déjà envahi et détruit mon rapport aux êtres et aux choses, il m’a convaincu que je ne pourrais jamais rien savoir : si je ne peux rien savoir sur Dieu, ce n’est plus la peine de chercher. Jean-Baptiste, ce n’est pas l’homme du doute mais c’est l’homme des questions : celles qu’il pose et celles qu’on lui pose. Il a été assailli de mille questions, il s’est lui-même posé mille questions pour savoir qui était celui qui devait venir, et c’est bien ce qui a fait sa sainteté, et c’est peut-être aussi ce qui peut faire la nôtre. Amen


 
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