AU FIL DES HOMELIES

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MARIE ET LE MYSTÈRE DE L'INCARNATION

Mi 5, 1-4 a; Lc 1, 26-38

Mercredi de la troisième semaine de l'Avent – A

(19 décembre 2001)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, cette scène de l'Annonciation que nous venons d'entendre, est certainement une des plus célèbres, une des plus connues, une des plus souvent lues dans la liturgie chrétienne, elle est tout à fait centrale par rapport à notre foi.

Cependant ce récit n'est pas sans poser quel­ques questions et depuis toujours il a divisé la piété chrétienne d'un par dans ce qu'elle a de plus profond dans ce qu'on peut appeler le sens de la foi, elle a divisé les exégètes qui analysent le sens du texte et les théologiens. En effet, qu'est-ce que Marie a pu saisir à travers les paroles de l'Ange. L'Ange lui dit claire­ment qu'elle va concevoir sans connaître d'homme, par l'intervention toute-puissante de l'Esprit Saint, l'Esprit de Dieu. L'Ange lui dit que le Seigneur est avec elle, ce qui n'est pas sans évoquer la prophétie de l'Emmanuel, ce qui veut dire Dieu avec nous, par laquelle du fin fond des âges le prophète Isaïe avait annoncé cet évènement. Il lui dit aussi que l'enfant qui naîtra d'elle, de cette manière inouïe qu'il vient de lui dire, sans intervention d'homme, par la seule puis­sance de Dieu, que cet enfant sera appelé Fils du Très-Haut, Fils de Dieu. Appelé Fils du Très-Haut, ce n'est pas exactement la même chose que de lui dire que cet enfant sera le Fils de Dieu, et à juste titre, on peut dire que Marie pouvait difficilement comprendre comment la nature divine pouvait s'unir à la nature humaine dans l'unique personne du Verbe, du Fils de Dieu. Les théologiens ont mis des siècles pour arriver à comprendre, c'est une façon de parler, à énoncer ce mystère sans jamais pouvoir l'étreindre profondément, car il n'y a rien de comparable nulle part sous le ciel et dans l'expérience humaine, aucun être n'est à la fois dans l'unité d'une même personne vraiment Dieu et vraiment homme, et Marie n'était pas sensée avoir fait des études de théologie qui prophétiquement, l'aurait transporté à des siècles en avant, et pourtant, en même temps, comment est-il possible que Marie donne son adhésion "qu'il me soit fait selon ta "Parole", à quel­que chose qu'elle ne comprendrait absolument pas.

Hier soir, aux vigiles préparatoires de cette fête de l'Annonciation, qui est le lieu premier et fon­damental de ce mystère au cours de l'Avent, nous lisions un texte de saint Bernard qui me semble très révélateur d'une vraie réponse à ce problème. saint Bernard nous disait donc : "Qui donc excepté celle qui mérita l'immense bonheur d'en faire l'expérience, ne pourra jamais comprendre par son intelligence et discerner par sa raison comment la lumière inacces­sible a pu pénétrer dans le sein de la Vierge, comment la divine splendeur a pris une parcelle de ce corps pour l'animer en s'y enfermant, pour en faire un voile d'ombre couvrant tout le reste de son corps, afin de rendre supportable son approche. Peut-être cette ombre veut-elle suggérer que tout se passait dans le mystère et que la Trinité a voulu agir seule dans la Vierge seule en sorte qu'elle en soit l'unique témoin et la seule à en faire l'expérience."

Saint Bernard nous dit tout à la fois que ce mystère de l'Incarnation de l'union de la nature divine, de la personne divine du Verbe avec une nature hu­maine est un mystère que personne ne peut compren­dre. Et en même temps, il nous dit que seule la Vierge a pu pénétrer à l'intérieur de ce mystère. Mais com­ment ? Comment y a-t-elle pénétré ? "Seule la Vierge a pu en faire personnellement l'expérience". Je crois qu'il ne faut pas que nous imaginions une compréhen­sion de type théologique, conceptuelle, rationnelle, analytique, comme si Marie avait pu distinguer l'unité des personnes et la dualité des natures. Il s'agit d'une connaissance expérimentale qui veut que cela même qui s'est opéré en Marie, et qui reste un mystère pour elle comme pour tout le monde, ce mystère l'a enva­hie expérimentalement, c'est-à-dire dans l'agir même de ce qui s'opérait en elle, dans l'action même qui prenait sa chair pour en faire la chair de Dieu. Sans pouvoir analyser avec des mots, avec des idées, le mystère qui se réalisait, Marie a été en quelque sorte pénétrée, envahie, imprégnée de ce mystère, et ainsi, dès le premier moment où l'ange lui annonce ce mys­tère, et où s'opère en elle cette venue de l'Esprit, qui façonne la chair pour le Fils de Dieu, dès ce premier moment, Marie a été entièrement baignée dans cette lumière. L'évangile de saint Luc ne nous dit-il pas que Marie a été comme éblouie, ahurie et d'une certaine manière, surprise au sens le plus fort du terme par cette lumière, ce qu'un texte de la liturgie nous dit :"virgo expavecit de lumine" dit le latin, c'est-à-dire la Vierge a été comme transportée, je dirais presque en employant un mot vulgaire du parler courant, trans­boulée, par cette lumière. La lumière en elle l'a péné­trée si profondément qu'elle en a été défaillante, elle s'est presque évanouie devant la lumière, et je prends là le sens de s'évanouir, à la fois au sens littéral, et aussi au sens figuré comme on s'évanouit devant une expérience, et l'on disparaît en quelque sorte. S'éva­nouir, cela veut dire aussi être comme effacé par une lumière trop grande, par un mystère trop puissant. C'est cette expérience-là que Marie a faite, elle a su que Dieu prenait possession du plus profond de son être pour le transfigurer en son mystère, un mystère qui demeurera à tout jamais inaccessible, et que nous ne pourrons jamais qu'approcher, fût-ce dans la béa­titude, que nous ne pourrons qu'effleurer. Dieu a agi ce mystère au cœur même de Marie et c'est cela l'ex­périence qu'elle a faite, et elle a su que c'était Dieu Lui-même qui prenait possession de tout son être, de tout son corps, des cellules les plus intimes de son corps pour les lui prendre tout en les lui laissant, qu'elle reste bien la mère de ce mystère qui se passait en elle, et ce mystère cependant était d'un ordre qui était inaccessible et la dépassait infiniment.

Je crois qu'en ce sens, saint Bernard a raison : elle seule a connu cette expérience. Aucun d'entre nous, si élaborée soit la théologie à laquelle il s'ef­force de donner corps, aucun d'entre nous ne pourra jamais dire cela parce que seule Marie l'a vécu de l'intérieur, seule Marie a été entièrement prise dans cette expérience, dans cette réalité, dans cet agir, dans cette action divine, dans cette puissance de l'Esprit qui, pour toujours, a pris ainsi possession de son être, elle est devenue ainsi Mère de Dieu d'une manière inimaginable, d'une manière qu'elle seule peut avoir approché, puisqu'elle l'a en quelque sorte touché de ses mains, touché de son corps.

Que la Vierge Marie nous apprenne ainsi l'humilité devant le mystère, que devant la fois, nous sachions rester petits, sachant que nous ne pourrons jamais entrer totalement dans une connaissance, dans une possession du mystère. Ce n'est pas nous qui pre­nons possession du mystère, mais c'est le mystère qui prend possession de nous.

 

 

AMEN

 

 
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