AU FIL DES HOMELIES

Photos

LE TEMPS VIVANT DES GÉNÉRATIONS

Gn 49, 1-2 + 8-10 ; Mt 1, 1-17

Mercredi de la troisième semaine de l'Avent – B

(17 décembre 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, ce premier jour de l'octave préparatoire à la fête de Noël nous ramène dans ce récit de saint Matthieu, la généalogie. Effectivement aujourd'hui la généalogie a surtout comme but de trouver une image de soi un peu narcissique, un peu flatteuse, parce qu'on a des ancêtres au quatorzième siècle, qui d'ailleurs menaient une vie tout à fait ordinaire, et qui n'étaient spécialement fiers de savoir qu'un jour on les repéreraient dans les vieux registres qui feraient la joie de leurs petits-neveux à la vingt-cinquième génération.

En fait, aujourd'hui la généalogie est devenue surtout dans des époques où l'esprit démocratique veut qu'on mise davantage sur la dignité que sur la noblesse ou l'ancienneté du lignage, on essaie de se distinguer comme on peut, mais c'est vrai que la généalogie aujourd'hui et devenu un art un peu futile, un art pour se faire plaisir. Mais, dans la perspective de l'Écriture, la généalogie n'est pas tout à fait anodin. Si on alignait page après page toutes les pages de la généalogie de la Bible, on serait assez étonné. De ce point de vue-là, le Nouveau Testament ne serait pas très représentatif, car il n'y a que deux pages de généalogies pour tout le Nouveau Testament, mais si l'on regardait dans l'Ancien Testament, on serait plutôt surpris. Il y en a bien une bonne cinquantaine de pages minimum.

Que veut dire la généalogie ? Que signifie cette histoire des générations ? Aujourd'hui, nous avons deux repères pour le temps qui nous viennent spontanément à l'esprit. Le premier repère, c'est le temps cosmique, c'est le temps des révolutions de la terre autour du soleil, de la lune autour de la terre, c'est le calendrier des ans, des mois et des jours. Ce temps-là a un inconvénient, il peut simplement se numériser, mais il ne peut pas se décrire de façon extrêmement précise. Certes, on peut toujours dire que les mois d'été sont plus chauds que les mois d'hiver, ce qui n'est vrai que dans l'hémisphère nord, dans le sud, c'est le contraire ! On ne peut pas dire que les jours, les mois, les années ont une sorte de profil très caractéristique, et c'est peut-être pour cela qu'on s'échine à savoir exactement l'heure de lever du soleil, ce qui d'ailleurs ne veut rien dire, c'est toujours relatif à la place où l'on se trouve sur la planète. C'est le premier temps, le temps cosmique, le temps qui permet de repérer dans des chronologies universelles, quand on dit que nous sommes en 2008, cela veut tout simplement dire qu'il y a eu 2008 révolutions de la terre autour du soleil, cela ne nous apprend rien.

L'autre temps plus élaboré, c'est le temps événementiel. Celui-là est beaucoup plus complexe, c'est le temps par lequel on repère des actions d'éclat, des moments marquants, des changements, des catastrophes, des inventions heureuses. Ce temps-là est marqué par quelque chose d'inattendu qui surgit tout à coup. Pour nous chrétiens, le temps marquant événementiel le plus fort, c'est évidemment le mystère de la mort et de la Résurrection du Christ. C'est le cœur de l'histoire, le temps par excellence. A partir de ce moment-là, on peut essayer de dire des grandes chronologies, comme on le faisait dans l'Antiquité, en disant que le moment le plus important pour Rome c'est le moment de sa fondation, en 754 avant J.C., le moment le plus extraordinaire pour le mon de grec, c'est le moment de la fondation des jeux olympiques et ensuite qu'on a calculé tous les quatre ans pour les olympiades, etc, etc … Ce système a continué, notamment dans tous les régimes anciens où l'on datait les années à partir du début du règne du souverain régnant. C'est du temps exceptionnel. Il y a d'un côté le temps hyper banal des révolutions du cosmos, et de l'autre côté le temps hyper original des événements marquants. Pour tout le monde, quel va être le rythme du temps ?

C'est là où la Bible qui n'est pas la seule dans cette perspective, détermine que le temps le plus important est finalement des générations. Ce n'était pas un temps astral, réglementé par des espaces toujours égaux, ce n'était pas uniquement du temps exceptionnel, même si dans ce temps des générations il y a ce temps exceptionnel de la naissance et de la mort, mais c'est une durée, du temps réglé sur la vie des hommes, c'est du temps vivant. Nous n'y faisons plus tellement attention, c'est une réalité qui est assez réglée et on n'en parle plus. Mais cependant, l'importance dans notre vie est très marquante. Le temps dont on se souvient quand on était enfant, le temps dont se souvient quand on était jeune, le temps de ta grand-mère, de ton arrière grand-père, c'est le temps vivant des générations. Je trouve extraordinaire que lorsqu'on veut parler de l'Incarnation du Sauveur, bien sûr, on a aussi dans l'évangile le système de datation qui se réfère au système romain, il y a l'an quinze du principat de Tibère César, l'édit de Quirinus. C'est le temps des horloges, des calendriers, mais deux auteurs ont jugé bon de pouvoir préciser davantage, Matthieu et Luc, et ils ont réinscrit le mystère de la venue au monde du Fils de l'Homme dans le temps vivant des générations humaines. C'est un peu cela que nous célébrons aujourd'hui. C'est un regard un peu nouveau sur le temps, le temps d'une vie qui naît, qui se reçoit de ses parents, qui grandit, qui s'épanouit et qui sait qu'elle va vers la mort.

Quand on dit que Jésus s'est incarné, on veut dire que la vraie dimension du temps qu'il a vécue, c'est celle de sa place dans la file des générations. C'est à la fois sa grandeur et son humilité parce qu'il a voulu avoir dans la tête, dans le cœur et dans la vie biologique de son corps le même calendrier du temps que tous les hommes, et en même temps, c'est sa grandeur parce qu'à travers cette approche et cette appréhension du temps, il a voulu nous montrer qu'il pouvait introduire dans le monde d'aujourd'hui, dans le monde où il vivait, ce mystère de l'éternité. L'éternité ne rentre pas dans le monde par le biais des cycles et des astres, elle ne rentre pas non plus exactement par des événements exceptionnels, l'éternité est entrée par le temps vivant des générations, le temps vivant de tous les hommes, celui que nous vivons nous aussi sans nous rendre compte de son importance, le temps vivant de notre génération, de notre naissance, de notre vie et de notre mort.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public