AU FIL DES HOMELIES

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L'ANNONCIATION

Mi 5, 1-4 a ; Lc 1, 26-38

Vendredi de la troisième semaine d'Avent – A

(19 décembre 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l est à craindre, en ce qui concerne aussi bien le récit de l'Annonciation à Marie que celui de l'an­nonce de la naissance de Jean-Baptiste faite à Zacharie dans le Temple, il est à craindre que souvent nous ne lisions ces textes d'une façon un peu naïve, propre simplement à satisfaire notre imagination. Par exemple, imaginer le Temple avec son grand rideau et ce pauvre Zacharie tout timide qui s'avance dans le noir pour offrir son sacrifice d'encens, tout à coup l'éclat éblouissant qui l'envahit, l'ange qui lui parle. Ou alors, pour la vierge Marie, imaginer l'humble demeure de Nazareth, Marie tricotant et filant avec son rouet, puis tout à coup, l'irruption de cet ange toutes ailes déployées qui vient annoncer la Parole. C'est charmant, c'est gentil, mais ce n'est sûrement pas somme cela que saint Luc voulait nous rapporter les premières interventions décisives du salut.

En fait, pour bien comprendre ces textes, il faut bien saisir que le "lieu" n'est pas simplement le sanctuaire du Temple ou la chambre de Marie à Naza­reth, mais le "lieu" même de ces textes, c'est le cœur de Dieu. Ce qui est prodigieux, et c'est pour cela qu'ils sont mis en tête de l'évangile, c'est que dans les deux cas l'Annonciation se situe d'abord dans le cœur de Dieu. Le vrai contexte, le vrai "cadre", la vraie réalité, l'ultime réalité, plus réelle encore que la réalité de ce monde, c'est le cœur même de Dieu en tant qu'Il in­troduit son projet au cœur du monde. Ainsi nous ne devons pas lire ces textes d'une manière trop humaine, en pensant que tout se passe dans la chambre de Ma­rie à Nazareth ou dans le sanctuaire du Temple à Jéru­salem. Mais c'est la chambre de Marie à Nazareth et le sanctuaire du Temple où se trouve Zacharie qui deviennent tout à coup le centre du monde, car c'est là que se révèle le plan du cœur de Dieu.

C'est le surgissement même de l'amour infini de Dieu, du projet du dessein du salut Et mystérieu­sement mais réellement, jamais un endroit du monde n'est devenu aussi rayonnant que la chambre de Marie ou le sanctuaire du Temple, n'est devenu aussi pro­fondément le cœur de Dieu que ces deux lieux-là, à ce moment-là. Et c'est cela qu'il nous faut bien compren­dre. Qu'il s'agisse de Jean-Baptiste, qu'il s'agisse de Jésus, l'enjeu véritable, c'est la rencontre de l'homme avec Dieu. Et ce que Luc veut nous montrer c'est que, avant même que cette rencontre s'accomplisse, avant même qu'Elisabeth enfante, avant même que Marie enfante, déjà l'histoire est engagée dans un dialogue de Dieu, de la Trinité avec d'une part Zacharie et Eli­sabeth et d'autre part avec Marie.

Ce qu'il est important de comprendre c'est que, dans un cas comme dans l'autre, les "lieux" que Dieu a choisis sont tout à fait significatifs et révéla­teurs. Dieu a choisi le Temple pour manifester aux hommes son projet de faire naître le Précurseur. Le Précurseur naît dans l'économie ancienne, il naît dans le déroulement de la liturgie du Temple. Dieu habite le Temple de façon toute spéciale ce jour-là pour que, dans l'ultime effort de la célébration liturgique d'Israël en l'honneur de son Dieu, Dieu fasse surgir la pré­sence même de celui qui va "préparer un peuple bien disposé". Et de l'autre côté, et c'est cela qui est encore plus éblouissant, c'est que le lieu dans lequel s'accom­plit la délibération de Dieu d'engager définitivement et décisivement l'aventure du salut est la chair, le cœur, la vie, l'être même d'une femme. C'est l'être même de Marie qui est le "lieu" de l'incarnation. On ne peut pas mieux dire, à ce moment-là, le mystère de l'Incarnation que de dire que Dieu, dans le cœur même, dans la vie même de Marie a choisi ce lieu-là pour commencer à engager sa rencontre avec le monde. Dès maintenant, tout est joué. Dans ce dialo­gue, tout s'accomplit. C'est le moment même où la rencontre, l'irruption de Dieu au cœur de l'histoire du monde se fait, dans la réalité même de cette personne qui s'appelle Marie. C'est le moment même où s'ac­complit le dessein éternel de Dieu dans le cœur d'une femme.

C'est pour cela que la liturgie byzantine dit : "La vierge est devenue le trône de l'Eternel !" Cela peut nous paraître de la fioriture ou de la garniture, mais c'est la réalité même. C'est cela tout le mystère de Marie. C'est qu'à un moment donné de l'histoire des hommes, toute la délibération du mystère de Dieu qui veut nous sauver se réalise et prend chair dans la sein de Marie. Voilà qui bouleverse complètement toute la manière dont Israël concevait son rapport à Dieu. Voilà qui bouleverse complètement toute la manière dont les hommes concevaient leur rapport à Dieu. Dès le premier moment de son apparition sur la terre, dans le fait qu'Il est conçu et qu'il prend une chair humaine de la vierge Marie, Dieu renverse complètement les cartes. Et nous aujourd'hui, nous vivons de ce même mystère. Quand nous sommes baptisés, quand nous recevons l'eucharistie, quand nous recevons une grâce quelconque c'est le même mystère de l'Incarnation qui se prolonge et qui se continue, à moindre échelle il est vrai, mais réelle­ment quand même.

Nous devenons le lieu de la manifestation du dessein sauveur de Dieu, mais non pas comme le laisse souvent entendre le schéma de l'ange qui plane et qui tombe sur la terre comme une sorte de météo­rite, non pas dans une sorte d'éloignement et de dis­tance, mais au contraire, dans le surgissement même de la présence de Dieu au cœur de l'homme. Présence qui était déjà réalisée par le fait même que toutes cho­ses sont créées et subsistent en Dieu, mais présence qui, à ce moment-là, devient d'une importance et d'une portée absolument incalculable car maintenant il ne s'agit plus de Dieu qui soutient à bout de bras sa création, mais il s'agit de Dieu qui habite l'homme pour s'en faire le partenaire. Et c'est cela le mystère de Marie. Ce n'est pas d'abord une sorte de figure fémi­nine en soi, "l'éternel féminin" comme dit certain poète. C'est d'abord le mystère de l'homme qui, tout à coup, est constitué partenaire de Dieu, à l'intérieur même de lui-même. C'est que la chair humaine de­vient le lieu du débat entre Dieu et l'homme.

Lorsque nous célébrons ce mystère de l'en­fantement de Marie, lorsque nous célébrons cette en­trée de Dieu dans l'histoire des hommes, je crois que la plupart du temps nous ne saisissons pas, d'ailleurs c'est un mystère, à quel point cela nous touche à vif. C'est que notre vie chrétienne devrait être à tout mo­ment, une annonciation. La preuve c'est que, à tout moment, nous devrions pouvoir répondre simplement : "Qu'il me soit fait selon Ta Parole !" A partir du moment où Marie a été engagée, saisie dans ce débat de la rencontre avec Dieu : "Est-ce que tu veux être la mère du Fils de Dieu ?", à partir de ce moment-là toute l'histoire de l'Église ne se résume que dans ce dialogue-là. "Tu vas devenir mère, tu vas enfanter le corps du Christ. Est-ce que tu veux, vraiment ?" Et alors, c'est à chacun d'entre nous de répondre, depuis notre baptême jusqu'au moment où nous serons réel­lement enfantés au mystère de la gloire éternelle de Dieu, c'est à chacun de nous de répondre : "Qu'il me soit fait selon Ta Parole !"

 

AMEN

 

 

 
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