Imprimer

MAGNIFICAT OU L'ÉLOGE DE LA CRISE

So 3, 14-18 ; Lc 1, 46-56

Vendredi de la troisième semaine d'Avent –A

(20 décembre 2013)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Magnificat hébreu - Aïn Karem

F

rères et sœurs, au risque de bouleverser vos catégories sociales, économiques, psychologiques, je dirais que le Magnificat que nous venons de lire pourrait avoir comme sous-titre : Magnificat ou éloge de la crise. Nous lisons souvent le Magnificat dans la perspective d'une fin heureuse, Dieu va venir, il va remettre de l'ordre et tout ira bien. Mais le Magnificat ne dit pas exactement cela. Luc annonce par la bouche de Marie que tous les humains sont en situation de crise. La crise est la situation normale de l'humanité. Pourquoi ? La première raison essentielle c'est que rien n'est jamais sûr. Nous vivons toujours dans une situation qui n'a rien de définitif. Les riches peuvent connaître des ruptures affectives, sentimentales, c'est à la portée de tout le monde, et les pauvres peuvent être aussi bénéficiaires d'événements très heureux. Il y a des pauvres qui savent beaucoup mieux se réjouir et être heureux d'une naissance que des riches. Même dans la pauvreté, il peut arriver des choses très heureuses, non mesurables. Le Magnificat c'est l'affirmation que l'instabilité du temps et de l'histoire, la fragilité de toutes les assurances qu'on peut se donner avec des moyens humains, tout cela fait partie de l'histoire du salut. Quand on est bon et charitable, on n'est pas à l'abri de vouloir remettre de l'ordre. La bonté le cadeau c'est la gratuité, ce n'est pas la compensation, on est dans l'ordre de la grâce.

Ce que Marie veut dire, c'est que la grâce qui lui est faite de devenir la Mère de Dieu, elle n'y est pour rien, mais c'est la grâce à l'état pur. Cela inverse les catégories dans lesquelles elle vivait jusqu'à ce jour. Elle a l'intuition à partir du moment où elle est enceinte de cet enfant, elle comprend que c'est un cadeau mais qu'elle entre dans une série de changements, et de bouleversements. C'est la manière dont Dieu gère la crise.

Nous pouvons toujours vouloir gérer la crise avec nos moyens humains, mais cette situation de crise devrait nous faire réfléchir davantage. Nous croyons que l'humanité va se faire un destin économique et social lisse, comme une autoroute économique. Or, rien n'est définitif. C'est cela qui provoque la possibilité de l'irruption de la grâce. C'est de cette façon-là que nous pouvons être les témoins de la grâce. Mais si nous sommes les instruments de la grâce avec tous nos plans dans la tête, que voulez-vous que la grâce fasse de nous ? Rien. Ce n'est pas cela que Dieu veut, il veut que les pauvres soient comblés, que les affamés aient du pain, mais il le veut par nous. Dieu prend les plus maladroits, nous, pour être ceux qui inversent les situations. On ne sort de la crise spirituelle de notre vie, de notre relation avec les autres qu'en prenant la mesure de notre incapacité à être nous-mêmes les organisateurs de notre société complètement fermée sur elle-même, ses projets et ses calculs.

Le Magnificat dit exactement l'inverse. Et demain, il y aura un nouvel état de crise. C'est la toile de fond de l'œuvre du salut de Dieu. La situation de crise est le meilleur indice de la nécessité de la gratuité. Il nous faut ouvrir les yeux : si la situation du monde nous paralyse c'est que nous n'avons pas encore compris la puissance de la grâce. C'est parce que nous n'avons pas de moyens que la grâce peut agir. Dieu aime improviser et c'est tout son génie. Il est capable d'improviser de la générosité, de la nouveauté, et de la gratuité. Et nous y sommes associés par pure grâce et pas en fonction de nos capacités mais par note docilité à entrer dans le plan de salut de Dieu.

Frères et sœurs, que ces derniers jours avant Noël nous préparent à cela. L'Église se meurt dans les plans pastoraux, elle vit dans un temps de crise et elle fait ce qu'elle peut en étant docile au moment même de la grâce. Nous sommes donc mieux placés que jamais pour comprendre le Magnificat.

 

AMEN