Nous reproduisons ici avec l’aimable autorisation de l’auteur la version intégrale d’un article paru dans « Le Monde », daté 19/20 août 2012, p.14 sous le titre « Mariage gay : le mauvais procès fait à l’Église ». C’est une réflexion critique très intéressante sur la manière dont la parole de l’Église est un peu trop systématiquement accueillie dans les médias et ce, par quelqu’un du cru, puisque Patrick Kéchichian est ancien journaliste du Monde.


La loi de l’opinion et la loi de Dieu

« L’Église a l’habitude d’être le paillasson sur lequel on s’essuie les pieds », s’est récemment énervé le cardinal Barbarin (dans le Figaro du 13 août). De fait, chaque occasion est bonne. Aujourd’hui, c’est une prière rédigée par Mgr André Vingt-Trois archevêque de Paris, président de la conférence des évêques de France, pour la fête de l’Assomption, qui est en cause. On peut noter d’emblée la disproportion flagrante entre la délicatesse (je ne dis pas la prudence) de ce texte et les accusations violentes qu’il suscite – y compris chez certains catholiques déboussolés. Or, cette prière, elle, n’attaque, ne met en accusation personne, et sûrement pas les homosexuels. Je rappelle la quatrième invocation, celle qui fait polémique, mais qui, notons-le, vient après trois autres, dont l’une en direction de ceux « récemment élus pour légiférer et gouverner ». Voici la phrase scandaleuse, qui fait frémir les âmes vertueuses tellement certaines de leur bon droit : « Pour les enfants et les jeunes ; que tous nous aidions chacun à découvrir son propre chemin pour progresser vers le bonheur ; qu’ils cessent d’être les objets des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier pleinement de l’amour d’un père et d’une mère. » Je ne vais pas me livrer à une analyse de texte, mais n’est-il pas évident que ce qui est, ici, clairement (et logiquement) défendu n’est assorti d’aucune condamnation à l’adresse des personnes ou des groupes qui ne partagent pas la même vision de l’humanité et de ses lois ? Et si ces groupes et ces personnes ne se privent pas de donner leur opinion, pourquoi l’Église ne donnerait-elle pas sa pensée sur un sujet qui est évidemment au premier rang de ses préoccupations ? N’en déplaise à ceux qui confondent délibérément laïcité et anticléricalisme militant.
Oui, d’un côté une opinion, assurément très actuelle, mais néanmoins datée, dont l’éventuelle pertinence se mesure à coup de sondages, qui sont eux-mêmes l’addition d’opinions généralement convergentes. De l’autre une pensée mûrement réfléchie, fidèle à vingt siècles (et bien davantage, puisqu’il faut remonter à la Genèse, le premier livre de l’Ancien Testament) d’anthropologie religieuse. Et c’est là que le malentendu, doublé d’une bonne dose de malhonnêteté, devient patent. Certes, il est loisible d’élever au rang de loi inviolable l’évolution des moeurs, que l’on peut même, si l’on y tient, qualifier de progrès – cette « théorie d’abusement et de désabusement », comme disait Charles Péguy. Mais on ne peut ignorer que l’Église, en revanche, affirme calmement, avec douceur et mansuétude, avec une sainte obstination, la permanence d’une vision anthropologique où s’enracine l’affirmation des droits imprescriptibles de tout homme et de toute femme. Celle-ci ne fut pas concoctée à partir d’un caprice, d’une foucade ou d’intérêts catégoriels. Elle est née de la Révélation divine elle-même, telle que les Saintes Écritures, et toute la tradition, la consignent.
Rappelant une part essentielle de cette vérité dont elle est dépositaire, l’Église sort-elle de son rôle ? Si le gouvernement et le Parlement donnent leur avis sur le mariage et décident – comme il est à craindre – d’en changer profondément la nature, n’est-il pas légitime que l’Église, qui a appris du Christ la dignité éminente du mariage et du lien entre la femme et l'homme (dignité élevé au rang d’un sacrement) fasse, elle aussi, entendre sa voix ? Une voix qui ne cherche pas à couvrir les autres, mais qui n’accepte pas d’être elle-même rendue inaudible à force de quolibets et de mauvais procès.
Que reproche-t-on au cardinal Vingt-Trois ? De tenir la parole qu’il est là pour faire entendre, qu’il a le devoir, non pas de conserver dans le secret des sacristies, mais de rendre publiquement intelligible ? Cette parole, qui n’est pas celle d’un parti ou d’un groupe d’opinion, il ne l’invente pas, ne la calcule pas selon des intérêts circonstanciels. Il ne l’infléchit pas. Tout juste peut-il chercher les mots, les phrases les mieux adaptés, les moins blessants. Ce qu’il vient de faire, répétons-le, avec une très grande délicatesse. Mais sur le fond, la position de l’Église ne peut varier. Sa force, et aussi sa faiblesse – au sens noble et paulinien du terme – sont dans cette intangibilité. Après cela, à chacun de décider selon sa conscience.
Car quoi qu’on dise, le rôle de l’Église n’est pas du tout d’évoluer avec son temps. Si dans les siècles passés elle l’avait fait, il y a belle lurette qu’on ne l’entendrait plus. Ce rôle n’est évidemment pas non plus de se voiler le regard et de s’effaroucher de l’évolution des moeurs, mais de maintenir une vigilance, un état de veille en fonction de la vérité qu’elle a reçue. Afin de défendre et d’expliquer cette vérité, partout et toujours, à temps et à contretemps – y compris sous les insultes. Dès lors, où est le scandale ? Où sont les préjugés ? Peut-être pas là où les clameurs de la malveillance prétendent les repérer.


Patrick Kéchichian

 
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