AU FIL DES HOMELIES

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JE SUIS LA RÉSURRECTION

2 R 4, 8-37 ;  Jn 11, 17-44

Vigiles du cinquième dimanche de Carême – C

(20 mars 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Langres : La résurrection de Lazare - Si tu avais été là !

J

 

e suis la Résurrection ! Celui qui croit en moi, fût-il mort, il vivra !" Cette phrase est extrêmement mystérieuse."Celui qui croit en moi, fût-il mort, il vivra !" Le Christ ne dit pas : même s'il était tombé dans la mort, il revivra à nouveau. Le Christ dit clairement : "Fût-il mort (même quand il est dans la mort) il vit."

Il me semble que les deux grandes pages de la Bible que nous avons lu ce soir, la résurrection de Lazare et celle du fils de la Sunamite, peuvent peut-être nous éclairer sur le sens de la parole de Jésus. Car, au fond, lorsqu'on y réfléchit, cette bonne Sunamite qui avait héberge le prophète, que s'est-il passé dans sa tête, au moment où elle portait dans ses bras son enfant en train de mourir ? Que s'est-il passé dans sa tête pour que, le voyant mort, elle le dépose sur le lit du prophète et qu'elle s'en aille immédiatement à sa rencontre pour lui demander des comptes sur la mort de son fils : "Ne t'avais-je pas dit de ne point me tromper ? Je ne t'avais rien demandé." Au fond, dans ce cœur de femme broyé par la mort de son enfant, il se passe approximativement le même raisonnement que celui que je voudrais essayer de vous faire pressentir.

Parce qu'elle est sa mère, elle sait d'une certaine manière ce qu'elle lui a donné, elle sait qu'elle lui a donné sa propre vie, son sang, sa chair. Mais aussi, parce qu'elle est sa mère, elle sait à quel point cette réalité qu'elle lui a transmise, même que ce soit tout son être, tout son cœur, toutes ses entrailles qu'elle lui ait donné dans ce geste du don de la vie, elle sait que tout cela est infiniment fragile. Elle sait que c'est de la vie, bien entendu, mais c'est de la vie dont elle n'est pas véritablement la source. Nous avons ce mot-là dans notre langage lorsque nous parlons de biologie. C'est la vie, mais au sens simplement de cette énergie, de cette force qui se transmet, qui se développe, qui croît. C'est quelque chose d'extraordinaire, mais en même temps, qui n'a pas sa consistance en soi-même. Et lorsqu'elle sent son enfant mourir dans ses bras, elle sent précisément que c'est ce souffle de vie, cette énergie biologique qui s'en va hors d'elle-même, un peu comme lorsque nous voyons quelqu'un mourir, par exemple du cancer, nous sentons que l'œuvre de la mort en lui, lui retire cette résistance, cette capacité de vivre, de souffler, de bouger. Cette vie-là et cette mort-là, c'est la vie et la mort biologiques. C'est précisément cette réalité très profonde, très essentielle à nous-mêmes, mais qui ne cache pas, qui ne contient pas encore en elle le sens ultime de notre existence. A ce niveau-là, nous nous sentons proches des animaux qui, eux aussi, se transmettent la vie par la génération et qui, eux aussi, ont en eux cette force de vie qui se développe, qui croît et qui, un jour, est brisée, ou tuée, ou mise à mort.

Mais, cette femme de Shunem sait aussi que son enfant est né par la parole du prophète. Il est né par la volonté de Dieu et la vie qui coule encore dans le corps de cet enfant, au moment où elle le tient, juste avant sa mort, elle sait que c'est une vie qu'elle n'est pas seule à lui avoir donné puisque, précisément elle était stérile. Elle sait qu'à ce moment-là la vie qui a été transmise à cet enfant est quelque chose qui venait d'ailleurs, puisque c'était le prophète lui-même qui lui avait accordé cette naissance par son intercession et par sa prière. Elle sait aussi qu'au moment où cet enfant meurt, la mort qui fait son œuvre en cet enfant, c'est aussi ce qui, d'une certaine manière, met en échec l'œuvre de Dieu pour elle et pour l'enfant. A ce moment-là, la vie et la mort ne sont plus d'ordre biologique. C'est de l'ordre du vivant au sens de cette plénitude qui est donnée par Dieu et qui se déploie selon qui n'est pas simplement la logique de la biologie, mais qui est la logique d'un appel, d'un don, d'une communion.

Oui, au fond, lorsque nous parlons de vie ou de mort, nous pouvons ou bien parler simplement d'une sorte d'énergie qui bouillonne, la vie au sens biologique, et qui s'éteint, la mort au sens biologique. Et nous pouvons aussi parler d'une communion qui s'instaure, une relation vivante avec un vivant, la vie, dans ce sens plénier, ou au contraire de cette communion qui s'arrête brutalement, inexplicablement, la mort en son sens plénier.

Et lorsque Marthe et Marie disent à Jésus : "Si Tu avais été là, mon frère ne serait pas mort", c'est précisément à ce premier registre qu'elles font allusion. Si toi, ô Christ, tu avais été là auprès de ton ami malade, tu aurais maintenu ce souffle, cette énergie vitale qui était en lui. Tu aurais fait un miracle de guérison. Tu l'aurais maintenu avec son énergie profonde, avec sa force vitale qui lui aurait permis de passer le cap de la maladie. A ce moment-là, le Christ leur répond : "Je suis la résurrection et la Vie !" Mais la vie dans un autre sens. Non pas la vie comme un simple maintien du souffle vital, comme un simple bouillonnement d'énergie. Mais la vie comme la communion avec Dieu.

Alors, nous comprenons peut-être mieux ce qui se passe dans le miracle de la résurrection de Lazare. C'est vrai que ce miracle est tout à fait extraordinaire. Et pourquoi le Christ l'a-t-il voulu ? Pourquoi n'a-t-il pas réservé à Lui seul, à sa propre existence le fait de revenir à la vie ? Pourquoi n'a-t-il pas gardé ce miracle de résurrection comme le signe le plus manifeste de sa divinité, ne se l'accordant qu'à lui-même alors qu'Il avait déjà donné ce bienfait de la Résurrection au fils de la veuve de Naïm et de la fille de Jaïre et qu'Il va le donner maintenant à Lazare. Je crois que la raison est assez simple.

C'est que Jésus veut nous faire sentir ce qu'est exactement la vie. Il sait comme le pressentait obscurément la veuve de Shunem et comme le sentent obscurément Marthe et Marie, que le problème n'est pas autour de la vie biologique et il veut manifester que le véritable problème de la vie, même s'il est enraciné profondément dans la vie biologique, est quelque chose d'autre. C'est le fait que cette vie biologique, ce bouillonnement d'énergie qui est en nous n'a de raison d'être que parce qu'il jaillit dans la communion créatrice de Dieu avec ses créatures, et dans la communion de sa vie de Dieu avec ceux qu'Il vient sauver.

Alors, Il opère ce signe et c'est comme si Marie, Marthe et les personnes qui étaient là présentes, au moment de ce miracle, avaient vu l'envers de la mort. La face de la mort que nous voyons habituellement, c'est le moment où quelqu'un se dégrade dans sa puissance et dans son énergie biologique. Mais la face cachée c'est le moment où Dieu s'avance vers lui et l'intègre pleinement dans la communion de son amour. C'est pour cela que le Christ retire la pierre, symbole du péché et de la mort qui pouvaient le séparer encore de Lazare. C'est pour cela qu'ensuite Il dit : "Viens dehors ! " dans la liberté, dans la présence du Christ. C'est pour cela qu'Il s'approche du tombeau, parce qu'Il veut simplement montrer ce qui se passera au jour de notre mort : c'est le Christ qui viendra vers nous et qui nous dévoilera le sens ultime et plénier de notre vie : être en communion avec Lui.

Alors cette parole nous est d'un grand secours, pour nous-mêmes qui, d'une manière ou d'une autre, avons connu cette séparation de la mort. Nous savons que quelqu'un, fût-il mort, vit, et même si biologiquement sur terre, nous ne voyons plus la force vitale se déployer à travers son corps, il vit parce que cette force vitale de son âme a été tellement, profondément intégrée au mystère de la communion avec Dieu que la vie est pure communion avec Lui et que chacun des vivants qui meurent en Lui deviennent les membres de son corps.

Frères et sœurs, nous marchons maintenant vers la résurrection du Seigneur et nous marchons vers notre propre résurrection. Que nous soyons affermis par ces paroles et par le signe que Jésus a voulu nous donner, dans la foi véritable en ce qu'est la vie comme communion, communion au corps du Christ, communion à la personne de Jésus-Christ, communion au mystère de sa Pâque à partir de quoi jaillit notre propre communion pour la vie éternelle.

 

AMEN


 
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